La magie du fado sans nostalgie

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Par Revolver

Le fado, chant de la saudade et de bien d’autres émotions
Fado entre histoire et modernité (photo Daniel Achedjan)

Fado entre histoire et modernité (photo Daniel Achedjan)

 Le fado, musique lusitanienne envoûtante qui raconte des destinées, le destin et le désir d’avant, d’ailleurs, d’autrement. Le plaisir mélancolique et douloureux du manque aussi. Une incantation dont les origines sont discutées par les spécialistes et chantées par les grandes voix sur les salles internationales et les voix anonymes au fond de petits restaurants de Lisbonne ou de Paris. Remontons ensemble plus loin que l’étymologie du fado (fatum, le destin), puisons à ses sources pour désaltérer cette part insatiable en nous qui a soif de l’absence et du souvenir, de l’amour perdu et des voix ensorceleuses. Tentons de cerner (et de dépasser) en toute subjectivité la saudade, cette espèce de nostalgie portugaise, si intimement liée au fado, en essayant, avec humilité, de faire mentir le proverbe italien : « Traduttore, traditore ».

 La Parure du fado

Nuit de Fado à Porto

Nuit de Fado à Porto

La tradition affuble la chanteuse de fado d’une robe noire et d’un châle, noir lui aussi, et d’une mine affligée. Cette image fait partie du folklore du fado et les grands couturiers qui habillent les vedettes d’aujourd’hui en jouent. Mariza arbore des tenues extravagantes, Ana Moura rend avec élégance les attributs du fado symboliques, comme avec ses châles minimalistes.

Mariza, l’extravagante

Mariza, l’extravagante

Ana Moura, l’élégante

Ana Moura, l’élégante

Parler de la parure du fado, c’est évoquer les atours des chanteuses (les hommes jouissent d’une plus grande liberté vis-à-vis des codes, encore que la chemise, la veste et le pantalon de costume soient de mise). C’est aussi se rappeler que cette image, ce stéréotype, telle une image d’Épinal, a nourri un folklore utilisé par la dictature de Salazar selon les leçons d’histoire apprises à l’école. Une thèse controversée affirme que le dictateur avait élaboré une stratégie fondée sur les 3 F, sur le modèle des 3 K hitlériens Kinder, Küche, Kirche (Enfants, Cuisine, Eglise). Fátima, Futebol, Fado, auraient été les trois piliers pour divertir une population opprimée. Fátima désigne une Vierge de la ville du même nom au Portugal et qui suscite encore une grande ferveur. Elle serait apparue à trois bergers pour leur faire des révélations. Le football était symbolisé par Eusébio (que Salazar aurait empêché de quitter le territoire portugais, notamment pour jouer à l’Inter de Milan) et le fado par Amália Rodrigues.

Amalia sur les murs de Lisbonne

Amalia sur les murs de Lisbonne

Si vous ne connaissez qu’un seul nom lié au fado, c’est forcément le sien. Surnommée « a Rainha do fado », la reine du fado, ses liens avec le régime de Salazar lui vaudront une traversée du désert après la révolution des Œillets, le 25 avril 1974. Un fado traditionnel qu’elle interprète, Uma Casa portuguesa, s’inscrit dans les valeurs prônées par le régime mais par l’époque aussi : acceptation et satisfaction dans la pauvreté, construction d’une identité portugaise avec des symboles (produits de la terre – pain, vin, raisins – simplicité, hospitalité). Pourtant, personne ne conteste le talent de celle qui donna ses lettres de noblesse au fado à l’international. Après une enfance difficile dans une famille pauvre, elle s’installe en 1934, à l’âge de 14 ans, avec sa famille à Lisbonne où elle est repérée à l’occasion d’un concours. Sa carrière de chanteuse (et d’actrice) commence à la fin des années 1930 et connaît son apogée dans les années 50 et 60, avec des tournées dans le monde entier. Elle s’éteint à l’automne 1999.

Amalia, l'icône

Amalia, l’icône

Fado qui rit, fado qui pleure

Les origines de ce genre musical font débat mais on s’accorde à dire que la genèse du fado se situe entre la fin du 18e siècle et le début du 19e siècle. Il s’enracine dans des traditions populaires rurales et s’ancre dans des territoires urbains. A Lisbonne, des mendiants aveugles tentent d’attirer l’aumône par les histoires tragiques – des drames amoureux le plus souvent – qu’ils chantent. Ils les présentent comme authentiques, et souvent, les faits divers tels que les crimes passionnels, leur fournissent matière à dramatiser leurs récits.

Les thèmes de prédilection des fados touchent aussi bien à l’universel (l’amour, la fatalité) qu’à l’histoire du Portugal, avec les leitmotive de la mer, de l’exil, de l’identité portugaise. Les marins peuplent le répertoire et sont des personnages que la mer vole à leur bien-aimées, comme cet « Amor marinheiro » ( Amour marin) qui érige la mer comme rivale amoureuse, ou « Barco Negro » (Navire noir) qui chante la folie née de la perte d’un marin disparu en mer.


(Clip réalisé par un grand réalisateur portugais, João Botelho)

Les mendiants aveugles évoqués plus haut pouvaient vendre des feuillets sur lesquels étaient imprimées les paroles des chansons qu’ils interprétaient. Toutes n’évoquaient pas des amours malheureuses (peine et disgrâce d’une amante abandonnée ou vengeance d’un mari trompé) et se détache aussi une veine humoristique, comme en témoigne « L’homme qui échangea sa femme contre une bicyclette » dans un feuillet reproduit dans le livre L’origine du fado de José Alberto Sardinha.

« L’histoire que je vais vous raconter/ Est assez comique/ Puisqu’une femme a été échangée/Après s’être mariée/ Contre une bicyclette sur la place du marché. »

La chute de l’histoire n’est pas sans piquant. L’homme qui se repent, reprend sa femme mais:

«  Désormais il est menacé/ Et a intérêt à filer droit/ Sans quoi, il devient un prix de tombola / Ou bien il est échangé contre cinq litres de vin. »

Cette tendance comique, sans doute considérée comme peu noble, n’est pas présente, ou très peu, dans les fados contemporains ou parmi ceux du répertoire traditionnel mis à l’honneur aujourd’hui. On retrouve quelques touches d’humour ça et là, comme dans la chanson d’Ana Moura, E tu gostavas de mim (Et tu m’aimais) dans laquelle elle égrène toutes sortes d’hypothèses impossibles dans un monde où son amour serait réciproque (la plus improbable des possibilités comprend-on). Attention texte loufoque et à allusions footballistiques !

«  Pode um rebento em Belém/ Ser filho mas só da mãe/ Multiplicação do pão/ O Boavista campeão/ Automóveis sem motor/ Motociclos a vapor/ Se não tem divina mão/ E acontece tudo em vão/ Dava-se outro acaso assim/ E tu gostavas de mim »

« Un rejeton de Belém [quartier de Lisbonne où se trouve un célèbre stade de foot]/ Peut-être un fils/ Mais que de sa mère [on entend l’insulte « filho da mãe », à mi-chemin entre « fils de p… » et « ta mère »]/ Multiplications des pains/ Le Boavista champion [club de foot de Porto, ville rivale de Lisbonne, à l’instar de Marseille face à Paris]/ Automobiles sans moteur/ Motocycles à vapeur/ Il y avait encore une autre coïncidence du même genre/ Et toi, tu m’aimais »

Il existe un autre espace de liberté hérité de la tradition des desafios (défis littéralement) qu’on pourrait définir comme des battles ou joutes verbales chantées, accompagnées de quelques accords répétitifs d’accordéon ou de guitare. Cette tradition populaire existe encore dans des fêtes de village, notamment dans le Nord du Portugal ou encore dans les îles des Açores, des improvisations entre amis et, pour sa version fado, dans les restaurants de fado (appelés Casas de fado, « Maisons de fado ») ou en guise de supplément lors de concerts.


(Le défi commence à 2 minutes.)

Katia Guerreiro : « Il suffit d’une robe et d’un châle/ Pour qu’une chanteuse de fado mène la danse face à n’importe quel homme qui chante ! »

Marco Rodrigues (réponse du berger à la bergère) : « Je dois donc reconnaître que je ne suis pas au bon endroit/ Si le fado est dans la parure/ Alors je n’en suis pas.  »

Florilège de fados

Il y aurait beaucoup à dire sur les guitares et les guitaristes, sur les textes et les mélodies presque toujours les mêmes et pourtant jamais identiques… Il vous faut découvrir tout cela et un peu plus encore. Pour entreprendre votre découverte du fado, voici une sélection tout à fait personnelle et pas du tout exhaustive de fados qui transportent.

Pour comprendre ce qu’est « être du fado » Loucura (Folie) interprété par Marco Rodrigues ou cette version d’Ana Moura.

Des accents entraînants pour ce Fadinho serrano chanté par Joana Veiga.

Hommage à un personnage (réel ou fictif ?) d’un quartier populaire de Lisbonne, Bia da Mouraria.

Récit d’un amour qui demeure quand les amours infidèles meurent, Caso arrumado.

Et parce qu’il n’en a pas été question dans cet article et qu’il existe cependant, un fado de Coimbra, grande ville universitaire portugaise. Un des fados de Zeca Afonso, Do choupal até a Lapa, qui évoque les lieux de Coimbra. Cet interprète est surtout connu comme artiste engagé, auteur de Grandôla Vila Morena, la chanson emblématique de la Révolution des Œillets. Mais c’est une autre Histoire…


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