Le dernier roman de Cercas, à la frontière entre loi et loyauté

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Par Revolver

 « Ce n’est pas le lecteur qui lit les livres mais les livres qui le lisent. »
Les frontières font-elles leur loi?

Les frontières font-elles leur loi?

« Nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres qu’enfin nous nous déguisons à nous-mêmes ». Javier Cercas cite La Rochefoucauld en exergue de son dernier roman, Les Lois de la frontière, paru en 2012 et traduit en français pour notre plus grand bonheur cette année chez Actes Sud. À la lecture de ce récit retraçant le parcours d’un adolescent catalan de la classe moyenne qui a flirté avec la délinquance et qui a terminé avocat, on irait même plus loin : on finit par se déguiser en nous-mêmes.

« Zarco vivait avec la racaille de la racaille. Moi, je vivais à peine à deux cents mètres de lui : sauf qu’il était de l’autre côté de la frontière. »

Un écrivain interroge les protagonistes d’une histoire qui se passe à Gérone à la fin des années 70 et qui finit mal. Il reconstitue ainsi, à la manière d’un enquêteur, tous les méandres d’un parcours ambigu, celui de Cañas, emporté par le hasard des circonstances, dans les aventures de la bande d’une petite frappe charismatique, Zarco. Fuyant ses camarades du lycée qui le harcèlent, il tombe sous le charme d’une fille sensuelle et directe, Tere. Pour elle, il rejoint le groupe de Zarco pour de petits cambriolages d’abord, puis des braquages… jusqu’au coup qui tourne mal. Cañas, surnommé le Binoclard par la bande, suivra un autre chemin que celui de Zarco, porté au rang d’icône par les médias et même le cinéma, tel un mythe vivant de la délinquance. Plus de deux décennies plus tard, alors que Cañas dirige un cabinet d’avocats réputé, Zarco, par l’intermédiaire de Tere, toujours aussi séduisante, demande son assistance juridique. L’occasion pour le Binoclard de regarder de plus près son propre passé et d’analyser le sens de son existence…

Ce qui tient en haleine le lecteur dans ce petit pavé de 346 pages, c’est d’abord l’alternance des points de vue entre les personnages. Le récit de Cañas éclaire celui du policier interrogé, de même que la version de l’enquêteur complète celle de Cañas, tout comme les éléments d’un directeur de prison apportent une vision différente de l’histoire. Au lecteur de constituer le puzzle complexe de ce tableau d’une vie. Même si c’est Zarco la star dans les journaux, les prisons, dans les têtes (à commencer dans celles de Cañas et de Tere), c’est bien l’adolescent malmené en quête de liens puis l’avocat un peu perdu dans sa vie qui est le héros de cette histoire. Un héros comme Javier Cercas les affectionne : un raté. Le personnage lui-même a le sentiment d’avoir une vie empruntée. Il faut dire qu’il aurait pu basculer du côté obscur de la force.

Ce leitmotiv de la frontière, parfois ténue, parfois invisible, annoncée d’emblée par le titre, est passionnant. Le texte raconte les frontières de la ville de Gérone à travers les décennies, avec l’ironie des métamorphoses, tel quartier pourri devenant la zone branchée. Bien sûr, il est question des classes sociales ou bien des dominés et des dominants. L’histoire du personnage principal permet aussi de réfléchir aux limites de la loyauté, de la morale, de la justice (l’idée et l’institution), du déterminisme et de tant d’autres réalités encore.

« Le personnage avait disparu et seule la personne demeurait. »

Comme dans Les Soldats de Salamine ou A la vitesse de la lumière, Javier Cercas montre de l’écrivain faisant son travail : il interroge, il se documente, entre policier et journaliste, mais ce n’est plus lui le héros. En revanche, on retrouve cette même interrogation sur l’échec, la vie ratée, le mensonge envers soi-même, les illusions et les faux-semblants. Les personnages semblent porter des masques dont ils sont prisonniers mais pas dupes. : le délinquant victime de la société, l’allumeuse junkie, le petit bourgeois qui s’encanaille etc. Autre obsession de Javier Cercas encore une fois présente : la violence et son sens, ou plutôt son absence de sens.

Lisez Les Lois de la frontière pour le suspense, pour la réflexion, pour le plaisir d’une écriture (même dans la traduction !) pleine de dérision et de clins d’œil. Javier Cercas interroge le travail de l’écrivain, comme toujours, mais plus discrètement, pour mieux se pencher sur la mascarade de nos vies, épiques ou anonymes, mais toujours mises en scène.

Javier Cercas (credits jesusmarchamalo)

Javier Cercas (credits jesusmarchamalo)