Ah mon Dieu, si on était deux !

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Par Revolver

Le renoncement d’un prêtre pour dire oui à l’amour
Ah mon Dieu

Ah mon Dieu

Y. le 13 octobre 2013

 

Monseigneur,

 

Je m’en remets à votre confiance et à votre humanité pour écouter ces mots si difficiles que j’ai décidé de vous dire aujourd’hui. Mon ordination remonte à 1994. Voilà dix-neuf ans que je sers le Seigneur dans la joie et l’esprit de partage. Depuis quatre ans, en tant que curé de la paroisse St François à Y., j’ai appris à connaître les habitants du village. Il faut reconnaître qu’ils ne m’ont pas accueilli les bras ouverts mais j’ai su, grâce à Dieu, gagner leur confiance. Une poignée de paroissiens a réussi à mobiliser son énergie pour monter une équipe liturgique active puis la chorale qui n’avait plus chanté depuis fort longtemps s’est reconstituée, des jeunes ont même organisé des rencontres festives à l’échelle diocésaine pour rassembler des fonds afin d’aider les victimes des intempéries dans les villages du littoral. En un mot, j’aime ma paroisse au sein de laquelle je lis tous les jours les signes de l’amour de Dieu pour les hommes.

Cet amour qui est au cœur de notre mission pastorale m’anime depuis le premier jour. Monseigneur, j’ai beaucoup prié pour que l’Esprit-Saint m’inspire le discernement nécessaire pour prendre la meilleure décision. Le Seigneur a entendu ma prière. Lors du baptême que je célébrai le mois dernier, je vis dans le regard des parents de ce petit appelé à être frère du Christ une forme d’amour qui parla à mon cœur. L’affection qui se manifestait dans leurs gestes envers leur enfant frappait par sa force et sa vitalité. Mais ce qui me frappa plus encore, ce fut l’amour que cet homme et cette femme se portaient l’un l’autre. Je compris que c’était cette forme d’amour qui était née en mon cœur et que je l’avais ignorée jusque-là.

Que vous sachiez son nom n’a pas d’importance. J’aime cette femme qui s’investit, avec autant de sincérité que de discrétion, pour aider ceux qui en ont besoin. Bien que notre amitié se soit renforcée au fil des années, je ne sais si elle partage mes sentiments. Là n’est pas la question : que mon amour soit réciproque ou non n’y changera rien. Comment pouvons-nous, nous, hommes d’église, exalter l’amour et la famille comme le ciment de nos communautés et en être exclus ? Pour servir Dieu ou, selon les paroles de St Paul « s’occuper des affaires de Dieu », dans ma paroisse, nous ne serions pas trop de deux ! Chez nos autres frères chrétiens, il en va autrement ! Les pasteurs protestants mesurent d’autant mieux la valeur et les difficultés du mariage et de la famille qu’ils peuvent en faire l’expérience. Je ne serais pas moins à Dieu si j’aimais une femme à qui je serais uni devant Lui par les liens si sacrés du mariage.

Mon histoire personnelle ne changera sans doute rien à la doctrine de l’Église, pas pour le moment. Pourtant, comme moi, Monseigneur, vous savez que le vœu de célibat n’a été imposé qu’à partir du XIe siècle, pour que les biens de l’Église ne se dispersent dans les héritages. Pourtant, comme moi, Monseigneur, vous savez que bien des prêtres souffrent presque toujours en silence d’éprouver un amour impossible et interdit.

Je refuse la clandestinité d’une relation qui mettrait la femme que j’aime au ban de la société. Je veux pouvoir vivre comme témoin du Christ en aimant cette femme. Or ma condition de prêtre m’interdit cette voie. Aussi, Monseigneur, je demande officiellement à pouvoir renoncer à mes vœux pour accepter ce don de Dieu : aimer, aimer cette femme. Cette voie est de loin la plus ardue mais elle est la plus juste. Je vais solliciter auprès de Rome une réduction à l’état laïc et j’espère, Monseigneur, que vous me soutiendrez ou du moins que vous me comprendrez.

Fraternellement dans le Christ

Père François DIMITRI