Âmes sœurs

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Par Revolver

L’âme sœur vous attend au tournant.
Âme sœur, une idée brillante

Âme sœur, une idée brillante

La clef de la réussite ? Toujours croire en ce que l’on fait. Et surtout partir avant de ne plus y croire. Essayer les cosmétiques de luxe, accéder aux ventes privées des grands couturiers, rencontrer les grandes stars du moment, tout cela l’avait passionnée. Jusqu’à ce qu’elle se demande s’il n’y avait pas plus palpitant que de gribouiller des publi-reportages, brosser dans le sens du poil des stylistes cyclothymiques et relayer la promotion de chanteuses sans cervelle et sans voix et d’acteurs dont le seul mérite se résumait à être fils d’acteur talentueux.

Avant même d’ébaucher une esquisse de réponse à ce doute, Mélissa s’associa au célèbre publicitaire Eric K. (qu’elle épousa au passage) pour fonder une agence internationale de communication événementielle. L’argent d’Eric et le réseau de Mélissa s’allièrent pour donner naissance aux plus beaux bénéfices qu’on puisse escompter. Malgré le succès, au bout de quelques années, alors que leurs jumeaux s’apprêtaient à fêter leur septième anniversaire, le vernis du monde de l’événementiel menaçait de s’écailler comme une manucure bon marché sur des ongles mal soignés. Mélissa décida donc de donner un nouveau tournant à sa vie : elle revendit ses parts à Eric qui déboursa assez d’argent pour qu’elle se permette le temps de la réflexion et qu’elle lui épargne la publicité des causes de leur divorce. Mélissa ne croyait déjà plus à leur mariage quand Eric commit l’imprudence d’une aventure avec la baby-sitter encore mineure.

Toujours croire en ce que l’on fait. Aussi le contrat qu’elle voulait décrocher avec le site internet au chiffre d’affaire aussi affriolant qu’un 95D donnait du fil à retordre à Mélissa. Le brief de l’annonceur à toutes les agences en compétition pour décrocher la campagne? Angler autour d’un axe : « Trouvez l’âme sœur. » Autant de mièvrerie affichée s’apparentait à une escroquerie… Une fois ce mince scrupule dépassé, il fallut se mettre au travail. Or ce matin-là, Mélissa n’y croyait pas pour un sou.

– Bien, faisons donc un tour de table pour entendre vos idées.

La simple vue de ces collaborateurs la mit de mauvaise humeur. Pour sûr, avec leur bouche en cœur et leurs étoiles dans les yeux, ils en pondraient des slogans sur l’âme sœur, tous plus stupides les uns que les autres !

– Âme sœur : croyez au mythe !

– Mais enfin, Guillaume, coupa-t-elle exaspérée, vous êtes au courant que le principal concurrent de notre client s’appelle Meetic ? Meetic, ça vous dit quelque chose peut-être, non ? Allez, au suivant !…

– Lassé des corps sans cœur ? Rencontrez l’âme sœur !

– Vous disiez « I’m seul », dites désormais « Âme sœur ».

– Non, pas d’anglicisme, rappela la directrice, lasse. Et vous Noémie, que proposez-vous ?

– Wanted : Âme sœur. Forte récompense : Bonheur à deux.

– Pas d’anglicisme ! Quelle équipe de bras cassés !…

– Exit le Prince Charmant, bienvenue à l’âme sœur.

– Non, ne touchez pas à ce malheureux Prince Charmant, ça reviendrait à violer le Père Noël…

Décidément, pas un pour rattraper l’autre. Eux non plus ne devaient pas y croire assez. Et pourtant, une idée brillante lui vaudrait un contrat en or !

– Elle vous cherche, elle va vous trouver sur amesoeur.com

– Dites-moi, Marco, vous trouvez que c’est crédible ? Je veux dire vous y croyez ?

– Non mais les gens ont envie d’y croire. Et on ne se moque pas d’eux, on rit avec eux du fait que chacun d’entre nous, au fond, y croit un peu. Même vous, Mélissa…

– Hum, vous vous emballez, Marco. Mais très bien, partons sur cette idée, si elle vous cherche, elle vous trouve…

Mélissa oublia vite sa contrariété du matin et cette déplaisante réunion. Elle devait déjeuner avec son amie Claire (brillante avocate qui l’avait conseillée lors de son divorce) et elle ne voulait pour rien au monde arriver en retard. Son assistante lui rappela avant son départ que M. Fournier, le commissaire aux comptes, avait essayé trois fois de la joindre pour une urgence. Elle réglerait ça en chemin. Oreillettes bien en place, elle disposait des dix minutes de trajet entre l’agence et le restaurant pour expédier une bonne fois pour toute l’urgence de cher M. Fournier. Passés les politesses d’usage (toujours longues avec l’obséquieux commissaire aux comptes) et les deux premiers feu rouge (trop longs eux aussi), elle s’enquit de l’urgence qui l’avait poussé à la harceler au téléphone. Elle n’eut pas le temps d’écouter le premier mot de la réponse. Un scooter venait de heurter sa voiture. Elle serait en retard.

Elle sortit en furie de sa Mini Cooper pour constater les dégâts. Le conducteur du deux roues, après s’être relevé, avait retiré son casque.

– Non mais vous vous rendez compte, monsieur ?!…

– Je vais bien, merci, rétorqua l’homme.

– Oui, oui, bon, vous n’avez rien mais ma voiture…

– Faisons un constat, si vous le souhaitez…

– Oh, je n’ai pas de temps à perdre ! s’impatienta-t-elle, vaguement consciente qu’elle était sans doute en tort dans l’accrochage.

– Écoutez, prenez ma carte et…

– Mais vous allez me laisser tranquille, à la fin ! Vous percutez mon véhicule et là, vous… Tenez, donnez-la moi votre carte ! Écoutez, si vous me chercher, vous allez me trouver !

Avec un sourire qu’elle trouva tout à fait inapproprié, il lui tendit sa carte de visite.

«  Benoît Saez, fondateur du site de rencontres ‘Âme sœur’ »