Amour foot

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par Rouge

Sochaux-PSG, stade Bonal, dimanche 27 avril 2014 : trois femmes qui les regardent.
Un ballon rond et trois femmes dans le reflet qui tirent leurs buts...

Un ballon rond et la femme dans le reflet qui tire les buts…

Début du match à 14h, ce dimanche. Sochaux-Paris Saint-Germain. « Un match d’une importance capitale : les sochaliens se sont déplacés en masse », avait affirmé le présentateur télé. L’Avant-dernier de la saison.

A l’issue de la rencontre, Paris sera peut-être champion de France. « Paris, talonné par l’AS Monaco, qui n’a presque pas quitté la tête de la ligue 1 ». Et pour Sochaux et les hommes d’Hervé Renart, une « petite finale ».

A l’issue de la rencontre, Sochaux sera peut-être relégué en ligue 2. « Une guerre des grands, des puissants de ce monde », avait rajouté un commentateur.

On savait que les joueurs du Paris Saint-Germain porteraient des chaussettes blanches et des shorts blancs, et qu’ils avaient dormi dans un hôtel IBIS. Marion s’en fichait royalement, de tous ces préparatifs. Il n’y avait qu’une chose qui intéressait Marion, quelques minutes avant le début de la rencontre. Stéphane. Après le repas, Stéphane s’était installé dans le canapé, le verre à la main, et avait commencé à regarder Info Foot. Elle sentait l’adrénaline qui montait en lui : il s’éloignait. Sa crainte, à elle, s’amplifiait en parallèle. Stéphane se préparait. Scrupuleusement, il avait suivi la composition de l’équipe sur le terrain, salué l’absence d’Ibrahimovitch, véritable avantage pour son équipe, les lionceaux de Sochaux. C’était à ces moments-là que Stéphane se parlait à lui-même. Il réfléchissait à des tactiques, critiquait les entraîneurs, Laurent Blanc, et tous ces joueurs payés des milliards, et qui gagnait davantage pour une seconde de jeu que lui pour tout un mois… Stéphane s’était absenté pour aller retrouver sa bulle, celle où il n’entendait plus les bruits des autres, des vivants. Marion le ressentait ainsi : le football lui enlevait son mari. Pire, ce n’était même plus celui qu’elle aimait. Un autre, un étranger. Non, ce n’était plus tout à fait lui, dans ce canapé, le verre à la main, après un repas de famille. Il s’était figé, drogué par l’image de l’écran de télévision, qu’il suivait en buvant chaque parole, chaque image de cette surface de terrain vert sur lequel allait se dérouler le match, la lutte des titans modernes, qu’il attendait impatiemment.

Les clameurs s’élevaient surtout de la tribune réservée à Planète Sochaux, ceux qui avaient tout l’attirail du parfait supporter, du maillot au maquillage de guerre. Ceux qui criaient plus fort que les autres, avec une mascotte de lionceau, des tambours battants et l’impression de changer le monde rien que par leur présence et l’ambiance qu’ils insufflaient au stade. Magali était si contente d’être ici ! C’était enivrant, de sentir tous ces sons raisonner en elle, la prendre aux tripes. D’ailleurs, c’était son idée, à elle. Cela faisait des mois qu’elle avait préparé son plan, pour l’anniversaire des 30 ans de Florian. Elle avait fait la file à la billetterie, après son service au restaurant, un soir en plus où le coup de feu avait été encore plus intense que d’habitude. Elle était crevée… mais qu’est-ce qu’elle ne ferait pas pour Florian ! Et elle l’avait eu, le billet tant rêvé. Des bonnes places, en plus, pas loin des fanatiques du FCS… quand Florian va savoir ça. Florian avait su : Le 20 avril, à son anniversaire, doucement, le matin, elle l’avait réveillé et lui avait demandé de regarder ce qui était caché sous son oreiller. Elle y avait déposé les deux billets, un pour lui et un pour l’un de ses amis… il trouverait bien et elle ne tenait pas à s’imposer : ce serait son moment à lui, s’il le choisissait, celui qu’elle voulait lui donner pour lui dire silencieusement qu’elle l’aimait. Les grandes déclarations, elle n’était pas très douée… Et Florian, excité par la surprise, les yeux malicieux, avait cherché avec précipitation le fameux cadeau, et elle lui avait vu le sourire s’allonger, lorsqu’il avait reconnu les couleurs de son club. D’accord, la saison du FC Sochaux avait été peu fructueuse, mais tout de même, Sochaux-PSG, c’était LE match à ne pas rater !

Magali et Florian s’étaient donné rendez-vous après le travail. Florian avait dû prendre un bon de sorti et il s’était fait gentiment vanner par les collègues parce qu’il allait avec sa copine. « Comme dîner romantique, y a mieux », qu’ils avaient dit, les autres, un peu grandiloquents. Avec une pique de jalousie aussi, parce que les collègues et les potes de l’usine, ils auraient bien aimé l’avoir, le billet de Magali. Florian n’aurait pas eu de mal à trouver parmi eux un accompagnateur expert, avec lequel il aurait pu parler statistiques et technique de jeu, et passer en revue les effectifs.

Mais le cadeau, et la liberté que Magali lui avait laissé, l’avait retourné. Et ç’avait été une évidence : elle l’accompagnerait. Magali avec son incapacité à analyser le jeu, mais qui le vivait aussi, à sa manière, différente. Impossible de lui expliquer ce qu’est le hors-jeu, il avait essayé plusieurs fois, en vain. Mais tant pis, elle comprendrait l’essentiel. Et puis il pourrait se pavaner un peu devant elle (cette perspective lui plaisait bien), à lui expliquer certaines subtilités techniques. Magali, étonnée du choix de Florian, mais si contente d’aller au stade pour la première fois, s’était dépêchée de trouver le maquillage de circonstance. Elle voulait faire honneur à Florian, et être belle, même au stade.

La foule criait plus fort à présent : les joueurs des équipes faisaient leur entrée sur le terrain pour le coup d’envoi et saluaient leurs supporters. Edinson jeta un bref coup d’oeil à Emma. Il savait bien qu’elle n’y comprenait rien au football. Elle n’aimait pas ça, même. Mais elle était là tout de même pour lui. Il la trouva, puis détourna rapidement le regard. Savoir qu’elle était là le rassurait, mais il ne fallait pas se déconcentrer. Sur le terrain, ce n’était plus Edin’, c’était El Matador qu’il fallait être… Et il savait qu’au fond du regard d’Emma, il y avait aussi de l’inquiétude. Emma avait peur pour lui. Emma connaissait la lutte contre son corps qu’il avait dû faire. On n’arrive pas à 27ans au plus haut niveau sans des blessures, des usures cachées, des failles profondes, et malgré tout, la force toujours de vaincre, seul, profondément seul sur son piédestal… et toujours gravir les marches de l’ambition.

Emma avait toujours su, ça : c’est ce qu’il avait aimé chez elle. Elle le raccrochait à la terre : elle ne voyait pas le dieu en lui, elle voyait l’homme, et ce qu’elle admirait encore davantage que le footballeur et toutes ses rangées de groupies, était bien l’humain, brut, fragile, fort et quelquefois faible comme un enfant, beau.

Devant sa télévision, Stephane vivait l’action, intimement. Marion ne disait rien, mais le regarder lui faisait mal. La jalousir montait, doucement… Où était-il, celui à qui elle aurait aimé s’accrocher, maintenant ? Elle n’avait plus aucune emprise sur lui, lorsqu’il se rongeait les sangs devant l’écran, à la 24ème minute. Lui dire de se calmer ne servirait de rien maintenant. 24ème minute. Celle où Cavani marque le but du PSG. Il avait poussé des exclamations, maudit certains joueurs. Et puis s’était reconcentré : il le fallait. Oh, Marion savait qu’il lui reviendrait, les 90 minutes passées. Mais pendant 90 minutes, il n’était plus à elle. « Il fait l’amour à un ballon rond. C’est bête… Mais je le sens si fort ». Il échappait pour retrouver l’autre, et il y avait avec le football, avec la cage du goal, une sorte de passion animale pour le but. Il fallait toujours qu’il réussisse à marquer. Lui ? pas vraiment, un lui de substitution. Par procuration, Stéphane était sur le terrain. Et lorsque son équipe marquerait, ce serait comme si elle avait, par mille et une ruses et tactiques d’offensives, réussi à séduire la victoire… Stéphane, lui, ne pourrait plus jamais courir sur un terrain de football. Une cicatrice, celle qu’il avait eu à 17 ans, l’avait empêché de jouer. Mauvaise opération. Rupture des ligaments croisés. Et ce jeune homme qui ne vivait que pour le jeu, qui croyait pouvoir entrer un jour au Centre de Formation, n’avait plus trouvé qu’un avenir sans issue. Mais il fallait bien vivre… C’avait été un tel vide dans cet être pas encore tout à fait formé, pas encore tout à fait entier à 17 ans. Il se sentait comme un oiseau sans ailes. Il avait poursuivi son chemin de vie et un jour, il avait fait la rencontre de Marion. Marion, les yeux tristes, lasse, détourna le regard. « Allez, bientôt la deuxième mi-temps, ça va passer… » se rassurait Stéphane en soupirant.

Le stress montait dans les tribunes. Avec le but marqué par Cavani, un climat tendu s’était installé du côté des supporters du Stade Bonnal. On continuait à y croire, à crier, Paris ne montrait pas le grand jeu qu’on lui connaissait. Tant mieux… mais on avait peur… Sochaux y croyait pourtant et Magali et Florian aussi. Magali croyait voir Florian pour la première fois. Ce n’était plus l’homme un peu bourru, quelquefois maladroit, malhabile avec les mots, qu’elle connaissait. Florian avait dix ans, dans le stade. L’usine, le poids des réveils à 4h, la fatigue des jours accumulés, tout s’était effacé et dans ses yeux, il n’y avait plus que l’éclat du gosse de 10 ans qu’on emmène voir ses héros pour la première fois. Un gamin un peu fragile, sensible au fond, que cette vie mécanique blessait un peu plus chaque jour, même s’il ne le montrait pas, jamais. Il était bien trop fier pour se plaindre.

La passion de Stéphane était toujours intacte, forte et vive, plus vive encore. Les années avaient passé, il avait accepté sa vie tranquille de comptable. Méticuleusement, il alignait les chiffres en tableaux… Mais l’enthousiasme, la vivacité d’esprit, il ne la retrouvait que devant un terrain de football.

Le match s’achevait. Stéphane, devant sa télé, était immobile, il retenait son souffle encore quelques instants. Maintenant, il se laissait aller… C’était fini. Sochaux n’était pas tout à fait sauvé, mais pas mort encore. Il se sentait vidé, épuisé comme s’il s’était entièrement donné… Et Marion qui le regardait avec cet air étrange. Qu’avait elle à le regardait ainsi ? Sa présence, soudain, le gênait. Il aurait aimé qu’elle soit loin.

Florian regardait Magali avec un éclat dans le regard, et un sourire doux qui ne s’effaçait pas tout à fait. Il resterait encore un moment, quand fier, le lendemain, il raconterait à ses collègues d’équipe, à l’usine, tout ce qu’il avait vu. Il leur montrerait les photos, sur son portable, aux collègues : ils n’en reviendraient pas, et il leur raconterait le match !

Edinson cherchait Emma dans la foule. Rapidement, il lui jeta un regard droit dans les yeux, parce qu’il savait qu’elle ne le jugerait pas. Emma était toujours là, pas loin du banc de touche. Emma ne passerait pas son temps à lui donner des prérogatives et à lui dire comment il aurait dû faire. L’inquiétude ne s’effaçait pas de son regard. Chaque match était un risque pris, vain où il mettait quelques grains de sa vie dans la balance. Quelques gouttes de sa sueur pour l’ivresse collective. Emma avait peur de la fin, de ce moment où Edinson devrait décrocher, et où ce travail, cette passion et cet argent presque trop faciles ne seraient plus. Qui resterait-il alors, autour d’Edinson, de ces dix autres joueurs sur le terrain, de toute cette foule qui l’avait acclamé, et de tous ceux qui l’entouraient. Même elle partirait peut-être, parce qu’enfin… la vie… On ne peut jamais savoir. Mais pour le moment, il y avait ce regard, ce lien sans mots entre eux, unique et précieux, et personne ne le rompait.

Demain, il y aurait des journaux pour dire que Paris n’arrive pas à conclure… ou plus trivialement encore, on parlerait d’impuissance parisienne, d’incapacité à jouir… Demain, L’Equipe titrerait sans doute un bel adjectif « mou » en grosses capitales, bien vendeur à l’issu de cette 35e journée du championnat où tout est déjà bouclé d’avance et où tout le monde sait déjà que Paris sera champion quoi qu’il arrive, avec ou sans la manière. « Médiocrité saisissante », « déliquescence qui interpelle », les médias ne seraient pas tendres avec eux. Et cette façon qu’ils avaient de croire aux Messies, et que le collectif ne dépend que d’un homme, le grand Zlatan… Basta, tant que l’on ne le mettait pas dans la case flop…

Stéphane rompit le silence. Il dit à Marion que ç’avait été un bon match. Marion était le visage de l’inquiétude, devant Stéphane qui se perdait et qu’elle n’arrivait plus à retenir.

[Malgré un ancrage réaliste, nous précisons que cette histoire est une pure fiction : la vie amoureuse d’Edinson Cavani n’étant pas d’une stabilité remarquable, nous décidâmes de lui donner une autre portée, peut-être moins vraisemblable, mais, du point de vue de la rédactrice du moins, plus… belle]