Anna, portrait de celle qui « oublie tout »

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par Rouge

Quand la vie d’aujourd’hui se métamorphose en une nostalgie très douce : 90 années et une mémoire qui s’efface.
vivre toujours, souffrir un peu, mourir un jour, sourire toujours

vivre toujours, souffrir un peu, mourir un jour, sourire toujours

 » C’est la vie, tu pleures et tu ris, tu n’as pas choisi que c’est la vie. « 

C’est sans doute ce qu’elle vous dira, Anna, si vous écoutez cette petite voix, la sienne, qui n’en a plus tout à fait. Une Cette petite voix qui n’est pas numérisée, et qui ne fait entendre son éclat que dans les vingt mètres carrés de sa chambre. Difficile à entendre, parce qu’elle ne nous informe pas, elle ne nous séduit pas. Elle est cachée, au bout du bout du couloir de la vie. On se refuse à l’écouter : cette voix est tabou. Oui, c’est une vieille voix, et la vieillesse aujourd’hui fait peur (un peu comme les règles). Aujourd’hui, il ne faut surtout pas vieillir, ne surtout pas avoir la voix éraillée… et pire encore, aller « en maison de retraite ». Et ce n’est pas la peine de tourner autour du pot : Anna n’a pas un âge certain. Anna a une vieille voix qui ne porte pas, avec ses fêlures et ses tremblements, et c’est comme ça : c’est la vie, exactement et entièrement.

C’est une petite voix fluette, enraillée par le temps, usée, peu sollicitée dans cette chambre d’hôpital, tout au bout d’un couloir aux couleurs vives. Ici, il n’est plus nécessaire de parler : l’on crie son mal, sa douleur, l’on appelle l’aide soignante, mais parler est accessoire. Alors quand Anna parle, il lui faut un temps pour reprendre cette habitude qui se perd : s’exprimer. Même si s’exprimer, ça lui est précieux. Cela s’entend, elle aime savoir les dernières nouvelles, écouter ceux qui la visitent. Elle fait attention à chaque mot, à bien les dire, les prononcer lentement, même s’ils ne sont qu’un effleurement à l’oreille et qu’elle n’ose jamais parler fort.

« C’est la vie, tu pleures et tu ris, tu n’as pas choisi que c’est la vie ». Certainement, elle vous le répéterait plusieurs fois : « c’est la vie, tu pleures et tu ris, tu n’as pas choisi que c’est la vie ». Et le diagnostic du médecin, le scientifique qui est en vous, pragmatique, utilisera des mots barbares comme « sénilité » ou « alzheimer » sans chercher après, sans comprendre que parfois, oublier, c’est aussi se protéger, et accepter la vie malgré tout. Une sorte de laisser-aller nécessaire, qui fragmente la mémoire en parcelles fantomatiques, avec le souvenir profondément ancré d’avant hier, et l’oubli d’hier et d’aujourd’hui.

Mais quel est son aujourd’hui? Quel est le présent d’Anna ?

Arrêtez-vous un temps et écoutez-là. La voix d’Anna est belle, et Anna oublie, mais Anna sourit. Même si elle n’est plus qu’un nom de famille sur une porte verte, Anna sourit. Et pourtant, Anna n’a pas les livres pour s’évader. On ne lui a jamais appris la culture, sinon celle des champs. Celle-là, elle la connaît par cœur, ancrée dans sa chair et dans ce corps robuste. Les noms des musées l’impressionnent, l’intimident, et respectueusement, humblement, elle préfère son monde connu à celui du voyage, à cet immense ailleurs qu’est le monde.

Pourtant, elle n’a pas d’occupation ici. Rien que vous puissiez vraiment considérer comme un loisir qui permettrait d’oublier. Oublier qu’elle est ici pour vivre, encore et encore, et distiller les minutes qui la séparent de la mort, trop vite ou trop lentement. Attendre. Un peu comme ces prisonniers, sauf qu’elle n’a pas le cœur à la rébellion, ni la haine de la justice bafouée. Elle attend parce que c’est la vie et qu’il faut bien la vivre jusqu’au bout, toujours, et parce que même ici, il y a de la beauté. Anna, c’est la joueuse d’échec de Zweig et le héros du Procès de Kafka. Elle attend. Elle sait qu’il y aura une sentence. Elle attend.

Mais n’ayez pas peur de cette petite femme aux traits constellés de rides, de ces toiles de vie partout sur le visage. Ne la regardez pas comme une morte. Anna n’est pas une morte : ses mots sont encore précieux, même s’ils se diluent. Anna n’a plus vraiment de futur, c’est vrai. Du moins, Anna n’a pas le futur que l’on donne à la plupart des gens. Son présent et son futur sont un enfermement, dans cette chambre avec salle de bain, dans ce couloir jaune et ces portes vertes. Il n’y a plus de choix, d’exil possible. Elle passera demain, et après-demain au numéro 308. Et ces quelques mètres carrés, où un jour une autre personne emménagera pour un temps déterminé, seront pour Anna un ersatz de maison jusqu’au bout du chemin.

De ses quatre-vingt dix années de vie, il ne reste presque plus rien, dans la chambre. Quelques photos de gens qui sourient, la famille et les grandes festivités. De la vie d’Anna, des bribes superficielles. Mais Anna ne se plaint jamais de rien. Et puis « il faut toujours croire en Saint-Antoine : lui, il peut t’aider ! Si tu as perdu quelque chose ». Et puis, « c’est la crise, ce n’est pas évident pour vous les jeunes. Vous avez pleins de diplômes et quand même rien… » Le poids des souvenirs n’est pas visible… Il reste dans les cœurs. Dans le cœur d’Anna, il y a beaucoup de douceur, des renoncements, et une suite de concessions avec la vie. Parce que quelquefois, les événements s’ancrent en vous, et vous changent, et alors ce n’est plus le souvenir qui est essentiel, c’est ce reste de blessure qui fait que vous êtes devenu différent, autre. Anna a perdu les souvenirs. Elle en rattrape quelques uns, les plus anciens. Des autres, on n’a plus l’histoire précises, plus que des strates qui ont changé Anna, qui se sont gravées en elles à jamais, contre l’oubli.

Lorsqu’elle se met à parler, oui, Anna se répète. Elle est capable de vous raconter tous les soirs la même chose, toujours avec gentillesse. Au mot près. Elle ne vous reconnaît pas toujours du premier regard, alors elle fraude, essaye de tourner autour du mot. Avec un peu de temps, elle se souvient, mais il faut qu’elle se réveille un peu de ce flou, de cette sorte de sommeil éveillé qu’elle traîne avec elle dans ses journées silencieuses où ses seuls contacts avec le monde sont des infirmières, des aides-soignantes, et d’autres personnes âgées.

Ressasser, répéter, pour Anna, c’est presque devenu une technique de survie.

Anna les égraine, ses mots, comme des chapelets. Avec un sourire doux au coin des lèvres parce qu’elle a vécu, Anna. Elle a eu ses jours de soleil et ses jours de pluie, le deuil et les petits bonheurs de la vie, les enfants, les petits-enfants, et même les arrières-petits-enfants. Elle a vieilli, et elle a dû vivre seule, sans celui qui avait toujours été son pilier, et ça n’a pas forcément été facile.

Anna est une fille de la terre, une paysanne de la classe 22. Elle a passé sa vie dans les champs. Elle a les mains ridées, tannées par le soleil même des années après, et douces pourtant. Elle raconte encore aujourd’hui comme elle aimait se lever à 5h du matin, pour regarder le soleil se lever… le café froid pris dans les champs en été pour se restaurer. La mort de son père, cruelle, un accident avec une machine. Il eut encore le temps de rentrer chez lui, de retrouver son chez-soi avant… Une belle mort. La rencontre avec cet homme qui deviendra son mari, lors d’un bal où elle refusait de se rendre parce qu’elle n’aimait pas danser. Anna a vécu la guerre aussi, mais de ça, elle n’en parle jamais. Sauf que tout les gens, à la libération, disaient « Ah, il faut vous amuser avec les américains, qu’ils disaient, mais après ? » De ces petits détails de l’histoire d’une vie, même si Anna n’est pas une grande bavarde. Sa vie tient en quelques mots qu’elle répète un peu tous les jours. Elle ne passera jamais des heures et des heures à vous réciter sa vie dans les moindres faits et gestes. On ne lui a jamais appris le luxe d’être narcissique. Et au fond, sa vie n’a jamais vraiment été la sienne : ç’a été celle de son mari, celle de sa famille, de ses enfants et petits-enfants. Et c’était comme ça. Et encore à présent, on a décidé pour elle, de la placer ici. C’était mieux, pour les soins et l’hygiène. Elle ne voulait pas, d’abord. Personne ne veut. Et puis doucement…

Un jour, on l’a mise là, dans une sorte de maison de retraite long-séjour. Il n’y avait plus le choix : Anna avait du mal à se déplacer, ne pouvait plus faire les gestes du quotidien seule. Elle oubliait un peu trop. Alors il a bien fallu… Et ça n’a pas été facile, la décision est lourde à prendre, même pour des proches. Trop vite, précipitée, Anne l’a étée, dans cette maison, comme beaucoup de personnes âgées. Ici, lever à 7h30, coucher quelques fois à 18h… La télé en bruit de fond défile toute la journée dans un vrombissement sourd, avec ses programmes sans intérêt. Il y a peu d’activités, c’est un « long séjour » qui ne dit pas son nom, presque ce que l’on appelait antan un mouroir.

Mais Anna ne s’insurge pas. De son présent, elle ne parle pas. Elle oublie, une heure après l’avoir mangé, le repas qui fut le sien. Elle oublie les noms de ceux qui la visitent. Parfois, on sent qu’elle aimerait bien s’en souvenir, alors elle se fait des aides-mémoires, elle se répète les mots pour les enregistrer dans sa mémoire… sans y parvenir tout à fait. Mais quel être humain se souviendrait, en vivant cette vie, comment ne pas comprendre que la mémoire se perd quand plus rien n’est vraiment utile ? Alors, son présent, Anna l’oublie. Anna ne vit plus que dans les quelques bribes d’un passé qui se répète et de quelques mots et dictons qu’elle énumère. Ou alors dans un présent qui prend la première place, vécu avec une intensité telle qu’on en oublie le passé et le futur.

Certains prendront cela pour un manque de caractère, cette acceptation d’une vie d’instantanés qui s’effacent. Ce n’est pas de la fatalité pourtant. Anna accepte et c’est tout, c’est ainsi, parce que la vie c’est aussi les compromis, et que pour vivre il faut savoir accepter ces petites morts successives que sont les renoncements de la vieillesse.

D’aucuns penseront qu’à 90 ans, dans cette petite chambre de 20 mètres carré qui, quasiment, représente le dernier petit arpent de terre sur lequel vit encore Anna, sa vie ne vaut plus la peine d’être vécu. D’aucuns se diront que vivre ainsi n’a plus aucun intérêt, dans ce présent tous les jours recommencé et tous les jours ressassé, effacé. Qu’ils regardent d’abord la beauté de leur propre vie, alors, avant de juger de celle d’Anna. Qu’ils arrêtent de considérer que mourir à 50 ans est plus beau, plus grand que de mourir à 100 ans. D’abord, parce qu’on ne choisit pas. Ensuite parce que connaître le but de la vie, savoir à quoi nous mènera la politique, le fait de repérer le nom du dernier buzz, est-ce que cela nous apportera vraiment quelque chose ? Mérite-t-on davantage de vivre quand on lit le journal ? La vie d’Anna est instantanée, chaque instant succède à un autre instant, et les strates du temps s’érodent trop vite pour constituer autre chose qu’un monument bringuebalant… Mais Anna s’émerveille lorsqu’elle croise un regard ami, Anna sourit à la vie, même lorsqu’elle n’est pas très belle, même lorsqu’elle se résume à 20 mètre carrés, et ça, si ce n’est pas une forme de courage…

Vous avez le droit de l’oublier, Anna. Pour moi, sa voix ne s’efface pas. Sa voie est belle.

« C’est la vie, tu pleures et tu ris, tu n’as pas choisi que c’est la vie. »

Anna sourit

Anna sourit à la vie