Asymétries

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Par Revolver

L’histoire d’une presque muse qui louchait un peu
Pour y voir plus clair

Pour y voir plus clair

« Roue de vélo voilée. Enrouement d’une voix voilée. Regard voilé d’avoir trop veillé.
Voilà, le voile est levé. Voilà, le voile de la mariée soulevé. Voilà, la grand voile gonflée. »

C’était le genre de phrases qu’il écrivait. J’oscillais entre deux sentiments : l’intuition de côtoyer un futur grand écrivain – et mon nom serait mentionné dans les nombreuses biographies, signalé comme celui de sa première muse – et l’ennui d’être tout à fait oubliée dans ces moments-là. Je pouvais d’ailleurs me tromper et subir cet abandon en vain : il ne serait jamais reconnu comme auteur et je n’aurais pas assez profité de sa personne. Quand l’inspiration lui venait, je n’existais plus. Encore s’il s’était concentré de façon aussi passionnée qu’exclusive sur des poèmes à ma gloire, je l’aurais mieux accepté. Après tout, j’étais son premier amour. Il n’avait pourtant écrit qu’un seul texte qui parlait de moi. Même pas un poème. Je ne comprenais pas toujours où il voulait en venir avec ses textes. C’était souvent très beau à lire, à entendre mais le sens restait pour moi obscur. Aussi obscur que les ressorts de mon désir pour lui. J’étais aussi volubile qu’il était taciturne ; je parlais pour ne rien dire ou si peu, il parlait très peu pour dire beaucoup. Il s’exprimait comme s’il craignait que les mots ne s’usent. Aussi improbable que cela puisse paraître, nous trouvions une sorte de paix à faire s’entrechoquer nos oppositions.

« Roue de vélo voilée. Enrouement d’une voix voilée. Regard voilé d’avoir trop veillé.
Voilà, le voile est levé. Voilà, le voile de la mariée soulevé. Voilà, la grand voile gonflée. »

Voile, voilà qui était parfait. Voile disait la cassure, la fêlure et la fatigue. Voile disait le mystère, la solennité et le voyage. J’avais trouvé à travers ce mot, voile, le fondement de mon roman. J’en avais assez d’écrire des petites pièces poétiques. C’est que j’aspirais à être publié, moi ! La poésie, quoi qu’on en dise, s’accroche à ses règles, à ses carcans confortables, quand bien même elle déclare s’en affranchir à qui veut bien la croire. D’ailleurs, la poésie me rassurait, je m’y pliais avec délectation car elle me garantissait des surprises travaillées, préparées. La poésie avait perdu son charme comme une beauté trop canonique. J’étais tombé amoureux et tout à coup j’avais pris conscience de ce désamour de l’écriture poétique. Celle que j’aimais me plaisait pour ses défauts : son léger strabisme, sa propension à parler longtemps sur les sujets les plus futiles, son goût prononcé pour le sentimentalisme et les cup cakes. Comment nos caractères s’étaient accordés ? Je l’ignorais et j’étais bien trop occupé à définir le fil de mon roman pour y réfléchir.

***

Je m’ennuyais sans lui. Il était parti précipitamment en laissant son ordinateur allumé. Je fus amusée de lire sur l’écran les lignes que j’avais déjà lues quelques mois auparavant.

« Roue de vélo voilée. Enrouement d’une voix voilée. Regard voilé d’avoir trop veillé.
Voilà, le voile est levé. Voilà, le voile de la mariée soulevé. Voilà, la grand voile gonflée. »

Curieuse de voir quelle tournure prenait sa litanie alambiquée autour du voile, je me mis à parcourir la suite. Contrairement à d’habitude, il racontait une histoire. L’histoire de tous les romans : celle d’une rencontre. Il n’aurait pas aimé que je lise sans sa permission mais je chassais cette idée trop impatiente de savoir si la femme me ressemblait. J’aurais tellement voulu exister aussi dans ses textes.

«  Elle voyait la vie sans contours définis, comme si tous les objets et les êtres se mouvaient dans un perpétuel flottement. Les difficultés de la vie devenaient ainsi évanescentes et l’amour flou. Attiré comme Descartes par les louchons, il aimait à la fois ses yeux verts légèrement asymétriques et sa manière délicieusement approximative d’envisager l’existence. »

Je rabattis violemment le clapet de l’ordinateur. C’est ainsi qu’il me voyait ? « Yeux verts légèrement asymétriques » ? « Manière approximative d’envisager l’existence » ? Le plus cruel était que je pouvais me défendre d’être aussi légère que son personnage, mais c’était un fait établi que j’avais des yeux verts qui louchaient. Des yeux verts qui louchaient et qui à ce moment-là se voilèrent de larmes.

J’étais rentré plus tard que prévu. Je fus étonné de trouver le studio vide. Je remarquai très vite un post-it (en forme de cœur rose comme elle les affectionnait) collé sur l’ordinateur.

«  Pour ton information, je louche mais je vois clair dans la vie. »

D’une main fébrile, j’ouvris le clapet de l’ordinateur et m’aperçus que dans la précipitation, je n’avais pas fermé mon document. Elle avait lu le texte – elle savait pourtant que j’avais horreur qu’on lise avant que ce ne soit terminé – et s’était une fois de plus cherchée. Pour une fois, elle s’était trouvée. Je relisais en essayant d’adopter son point de vue. Déceler ce qui avait pu la blesser. D’accord, les yeux verts légèrement asymétriques, c’étaient les siens. Même si je la savais susceptible quant à ce défaut – que je trouvais charmant pour ma part –, à son âge, il était temps qu’elle ose regarder les choses en face : son strabisme était une de ses caractéristiques. Ce qu’elle pouvait se montrer immature parfois ! Et puis cette obsession chez elle que la fiction reflète de façon déguisée la réalité. Mais, oui, les yeux verts légèrement asymétriques et même sa vision aux contours flous de la vie, c’était elle. Je m’emparais d’un post-it en cœur :

« Ne nous voilons pas la face : je ne suis peut-être pas encore tout à fait prêt pour écrire le roman du siècle mais je ne t’aime que pour tes yeux verts légèrement asymétriques. »