Bis repetita : l’Art-répétition

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par Rouge

L’Art ne se la pète pas : il se répète.
Une bibliothèque ou une file d'oeuvres qui se répètent à l'infini

Une bibliothèque ou une file d’oeuvres répétées à l’infini

Fichtre, encore un article plombant de critique littéraire sur des livres poussiéreux et consistants, voire indigestes (comme ce roman d’Aragon dont la présentation a dû traumatiser plus d’une adepte de chick’litt 0% : quoi, du gros pavé bien gras et riche en style pour boulimique à pages incompatible avec un quelconque régime… ah oui, La Semaine Sainte).

Courage, ce n’est que le début. Quand vous aurez lu cet article jusqu’au bout, prouesse dont nous vous félicitons par avance par l’entremise de cette capatatio benevolentiae (procédé à l’œuvre dans la rhétorique latine aussi utilisé par ce cher Montaigne dont nous vous ferons un plaisir d’évoquer Les Essais), tout en n’osant pas vous contraindre à sa lecture et croire à cette assiduité qui vous mènera à achever de le lire jusqu’à la dernière ligne, nous vous souhaitons de ne pas être traumatisé à vie par les réflexions pas très orthodoxes (ni catholiques d’ailleurs) de Rouge. Malgré les limites de médiocrité de cet article, de grâce, osez répéter votre expérience de lecture !

Fichtre, mais qu’est-ce donc que ce trouble baroque introductif ? De la clarté, que diable, du classicisme : postulons, et détaillons notre raisonnement, bref, réflexionnons gaiement.

Au commencement était Papy Aristote : de la mimésis à la répétition

Papy Aristote, cela fait bien des siècles qu’on nous le fait manger au nectar de la Rhétorique et à l’ambroisie de la Poétique. C’est que ça ne mange pas de pain et puis c’est de bien jolies formules pour dissertations. Répétition des siècles, des savants universitaires et des critiques, et il est toujours là à faire de la résistance avec son latin vieillissant qu’on a peur de mal traduire (et de mal interpréter). Au commencement, donc, était Papy Aristote et sa réflexion sur l’art comme « mimésis ». Longtemps on a interprété mimésis comme « copie conforme ».

Heureusement, pour nous ouvrir les yeux, il y a ce cher professeur de fac, monsieur M, qui ne cessait de (râler et) répéter avec une passion grisée par une pointe de désillusion que l’art n’est pas une copie conforme de la réalité, mais une représentation, c’est-à-dire une présentation seconde de la réalité. A la suite de ce cher Monsieur M., dont nous ne saurions contredire le savoir ô combien visionnaire, nous postulerons plutôt, répétant ainsi le titre de cet article (nous restons dans le thème) que l’art est une répétition de la vie dans toutes ses nuances autant du point de vue de l’auteur que du lecteur, dans son acte de lecture.

Remarquons, en effet qu’une représentation seconde, c’est aussi, très souvent, une répétition. Pour « présenter » une pièce aux spectateurs, il est toujours nécessaire de procéder à des « répétitions » en amont. Mais pourquoi m’embêter à retraduire la célèbre mimésis aristotélicienne, quand Aristote est un argument d’autorité critique incontestable ? Sans doute mon interprétation fut-elle déjà annoncée et répétée par le passé, par des gens bien plus pertinents et éminents que ma petite personne. Néanmoins, j’aime à découvrir et redécouvrir l’art sous un angle nouveau, et celui de la répétition ouvre sur des perspectives qui me plaisent bien, alors rien que pour le plaisir et par envie de méditation intense sur la vie et l’art, tadam, je sors l’art-répétition de mon chapeau.

L’Art nous mêne à répéter une vie. Et c’est précisément ce que j’aime dans l’Art, et qui explique généralement ma réticence à toute forme de science-fiction. Cette façon qu’a l’Art de vouloir répéter la vie, sans jamais y réussir tout à fait, mais avoir approché cet absolu, cette chose grouillante et fascinante qu’est la vie d’une manière hors de toute biologie, et par bien des aspects plus véritable que l’immaculée Science majusculée.

Oui, l’art répète la vie, avec nuances et imparfaitement, mais toujours avec une part de sublimation (même quand la sublimation tend vers l’horreur).

DU POINT DE VUE DU LECTEUR : LIRE POUR MIEUX VIVRE ou la RÉPÉTITION D’UNE EXPÉRIENCE DE LA VIE SANS VÉCU

VIVRE et LIRE

Un lecteur n’a pas besoin d’avoir tout vécu pour entrer dans un livre, pour y vivre l’espace de l’instant de lecture, la vie du Dernier Jour du Condamné, ou celle des protagonistes d’A l’Ouest rien de nouveau. Pas besoin d’avoir vécu la guerre, la prison, l’Amour ou la mort pour être ému. C’est d’ailleurs la preuve de la réussite de l’œuvre : l’auteur nous y donne cette impression que l’œuvre est une parcelle de notre vie à nous, répétée dans le livre. Le livre nous ouvre un champ de possible infini : apprendre la bêtise des hommes avec Maupassant, être amoureux(se) du Duc de Nemours avec la Princesse de Clèves, contempler le crime et son châtiment avec Raskolnikov. Alors, ce livre ouvert est un autre nous-mêmes. Une fois refermé, nous aurons acquis une nouvelle forme de vie grâce à lui : nous serons devenus un être littérairement enrichi, un être préparé, riche d’expériences, doué d’ubiquité. Lire, c’est donc répéter et diversifier sa propre expérience de la vie pour y prendre un point de vue à la fois autre et intime.

GRANDE RÉPÉTITION FINALE

Et puis dans tout acte de lecture, il y a un début et une fin, un moment où il faut trancher avec le livre qui n’est pas sans fin, et quelquefois un héros principal qui meurt aussi. Chaque livre est une petite mort, la construction artistique de l’enterrement, une grande répétition finale. Comme ceux qui attendent Godot, chez Beckett, on attend la mort, et on attend toujours, sans savoir vraiment quand elle va arriver, alors on continue d’attendre et on se terre dans notre insignifiance.

L’acte de lire, c’est mourir un peu ou vivre autrement. Accepter de faire don d’un fragment de sa propre existence à une nature morte, à une œuvre morte et entrer en résonnance avec elle. Comme si on lui donnait son propre rythme et qu’on battait ensemble. Lire, c’est vouloir ressusciter une œuvre en soi. On admet un instant de ne plus être pour le monde, ne plus être que la possession d’un auteur. Et si l’auteur, ce grand absent des siècles passés ou d’aujourd’hui, réussit malgré son absence, virtuellement, à nous prendre, à nous capter et à nous retourner l’âme, il aura réussi : il sera devenu immortel.

N’avez-vous jamais ressenti de l’attachement pour les personnages mourants des livres ? On les suit quelques temps et puis… elle arrive, l’inéluctable, l’obscure, la mort. Quelquefois, c’est une descente aux enfers, on aimerait lui crier, à cet être d’encre : « non, cesse, ne tombe pas, raccroche toi ! » Non, ne te laisse pas mourir ! Et puis cela arrive, préparé par l’auteur, cette mise en scène finale. Emma Bovary, cheminant de désillusions en désillusions, d’hommes en hommes et puis… arsenic. Bérénice (Aurélien, d’Aragon), la morte amoureuse et douce d’une passion morte dans un ultime sourire… Antigone qui dit non, et qui meurt alors qu’elle devrait vivre, dans toute la splendeur de sa force de négation et de résistance. On voudrait qu’ils restent encore un vie, et à la dernière page (oui parce que même si ça fait mal de voir souffrir les personnages, le lecteur veut malgré tout savoir, jusqu’au bout), endeuillés, l’on se sent les abandonner comme des regrets, avec cette impression diffuse d’eux, ce reste latent. Et c’est un peu de notre propre mort qu’ils nous parlent, en chuchotant, ces personnages. Eux, dans la condensation du roman, condensation certes imparfaite parce qu’elle ne remplacera jamais la vie, on aura pu percevoir de bout en bout leur cheminement de mécaniques de papier. Délicatement, alors, on se souvient qu’on n’est pas immortel, à peine un peu plus réels que ces êtres de papier à date de péremption courte. Et dans cette catharsis sont cristallisées nos craintes, nos peurs les plus profondes, ces passions enfouies que nous n’osons révéler au monde.

Commencer la première page d’un livre, c’est accepter la déchirure de la dernière, accepter de ne pas toujours trouver de sens à la fin (mais trouve-t-on toujours un sens à la vie ?). « La bêtise est de conclure », et qu’importe si toutes les tragédies terminent par la mort, s’achèvent dans l’horreur et le sang. L’important, c’est le chemin parcouru, ligne après ligne, et la rencontre avec les personnages, ces autres soi-mêmes, quelquefois dérangeants.

DU POINT DE VUE DE L’AUTEUR : RÉPÉTER LA VIE POUR SE LIRE ET TRANSFIGURER POUR PLUS DE VÉRITÉ ET D’HUMANITÉ

Se confronter à soi et à son angoisse de la mort par les mots, voici l’expérience, la profession de foi et la communion de chaque lecteur, mais c’est aussi celle des auteurs, comme Montaigne et ses Essais, tentative de capter sa vivacité d’esprit mortel dans l’immortalité formelle de son œuvre, tentative, au fond, de se forger une statue immortelle, tout en se préparant, en répétant sa propre mort. Lire revient donc à répéter sa vie d’un bout à l’autre, et, au risque de se répéter, l’on devient ainsi non seulement le créateur et l’auteur de sa vie, mais aussi son lecteur. Pierre Dac est dans le juste lorsqu’il intitule une biographie d’Aragon Une vie à changer. Un personnage, c’est une forme de parcelle de vie, plus ou moins proche du réel, mais du moins impossible à ne construire sur rien.

L’œuvre d’un auteur, d’un point de vue de la construction et du style, est bien souvent aussi une répétition du même. Mais un même toujours transformé et diffracté par l’auteur : une véritable création, donc, à la fois identique et différente. Et il n’y a pas que moi pour le dire, merci Marcel (Proust) : « les grands littérateurs n’ont jamais fait qu’une seule œuvre, ou plutôt réfracté à travers des milieux divers une même beauté qu’ils apportent au monde ». La répétition du même fait donc écho à la fulgurance de la création, à la fois unique et ancrée dans un même style, un même mouvement ou une même construction. Il n’est qu’à lire les pièces de Marivaux : le marivaudage est toujours identique, les protagonistes (souvent le trio amoureux) presque toujours identiques, et pourtant, lire le Jeu de l’Amour et du Hasard reste une expérience bien différente de lire Le Triomphe de l’Amour (mais ô combien riante et agréable à lire, je vous conseille… soit dit en passant).

Mais pourquoi faire ? A quoi bon répéter ces fausses expériences de mots? C’est qu’il y a tout de même un sens après tout, au delà de cette répétition à la Sysiphe. Non, la répétition de l’Art n’est pas absurde : elle révèle la vérité, une vérité plus profonde que même le réel ne parvient pas à appréhender. Souvenez-vous d’Hamlet, qui sous couvert d’une pièce de théâtre, révèle l’innommable, le régicide de sa mère, l’adultère dans toute sa splendeur, la vilenie de l’âme humaine. Et cette noirceur, cette obscurité horrible pourrait être insupportable, elle pourrait nous blesser dans la réalité. Mais dans l’Art, elle est douce, elle est beauté terrible, et par cette sublimation, elle devient profondément humaine.

De la Répétition à l’Art, de la Vie à la Création, de la Lecture à la Vérité et à l’Humanité… je crois que je ne cesserai pas de le répéter : VIVE L’ART !


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