Bonnet brillant

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Par Revolver

Il y a des éclairs (de génie ?) et de la foudre sous les bonnets brillants…

Cette année-là, les bonnets en laine surmontés d’un gros pompon et parsemés de petites pierres brillantes faisaient fureur. Dans la cour du collège Les Ormeaux comme partout ailleurs. Comme pour toute mode qui frise le ridicule, il avait fallu qu’elle soit initiée par un gros caïd de 3e, de préférence redoublant, à la carrure massive et au verbe franc. Alban, élève de 3eA, était tout désigné pour imposer ce couvre-chef qu’on aurait plutôt destiné aux petites filles modèles de CM2. Il arriva un jeudi matin, lendemain de marché à Fontenay-aux-Roses, coiffé d’un bonnet blanc scintillant.

Spirituel, son professeur de français qui l’avait accepté en cours malgré son retard, déclara : « Si seulement vous étiez aussi brillant que votre couvre-chef, mon cher Alban… » Tout sourire, le grand gaillard regagna sa place – au premier rang en dépit de son mètre quatre-vingt-cinq – et jeta négligemment son sac à dos parterre.

-Dites-moi, Alban, poursuivit monsieur Coque, ce bonnet, on vous l’a tricoté à même la peau ? Votre défilé de mode étant terminé, ayez l’obligeance de le retirer, que nous puissions commencer notre cours !

Il s’exécuta, satisfait que le professeur ait attiré l’attention sur sa dernière trouvaille vestimentaire. Il n’en fallut pas plus pour que plusieurs mères de famille reçoivent une demande pressante en vue du prochain marché : un bonnet brillant pour leur fils.

  Mais, Amine, c’est pour les filles, les diamants ! répliqua l’une.

-Un bonnet ? Je croyais que tu ne voulais que des casquettes… s’étonna une autre.

-Très bien, mon fils, tu m’aideras à porter les courses par la même occasion, conclut encore une autre. Départ de la maison à 8h30. C’est ça ou pas de bonnet.

Le lundi suivant, ils étaient donc quatre à arborer crânement leur bonnet brillant : trois blancs et un bleu – coquetterie de David qui ne manquait pas une occasion de faire ressortir l’azur de ses yeux. Au rythme des marchés – soit le mercredi et le samedi – les garçons des Ormeaux acquéraient leur bonnet brillant. A la fin du mois, rares étaient les garçons qui n’aient à retirer leur bonnet brillant en entrant dans la classe de monsieur Coque, tout comme dans les autres cours. L’arrivée un matin du beau professeur d’EPS, monsieur Martin, coiffé du même exemplaire qu’Alban – blanc, gros pompon – fit sensation.

Madame Schwarz, professeur de latin-grec austère comme on peut imaginer un professeur de latin-grec, fronça les sourcils en voyant arriver son jeune collègue en salle des professeurs.

-Depuis quand les enseignants copient les tenues de leurs élèves ?

-Détends-toi Damienne, tu sais, en tant que prof de ballon, on nous autorise déjà le port du jogging, alors un petit bonnet brillant, c’est plus adapté qu’un haut-de-forme, non ? tacla l’élégant Raphaël Martin, sous l’œil charmé de son auditoire féminin.

L’arrivée de la nouvelle dans la classe d’Alban et consorts tomba en plein dans cette frénésie du bonnet brillant. Une chevelure rousse qui recouvrait son dos, comme une coulée de lave, de grands yeux verts que toutes les filles de 3e lui envièrent et une aura magnétique rare chez une fille de 14 ans. Même aux professeurs, elle avait une manière de s’adresser qu’aucun autre élève n’aurait osé employer ni n’aurait songé à utiliser d’ailleurs. Sur le chemin du gymnase, lors de son premier cours avec M. Martin, le si charmant professeur d’EPS, alors que celui-ci l’enjoignait à rejoindre l’équipe de basket-ball féminin du collège puisqu’elle avait été championne départementale dans l’équipe de son ancien établissement, elle demanda, le plus naturellement du monde :

– Monsieur Martin, ça ne vous gêne pas de porter le même bonnet que vos élèves ?

– Mais…avait-il bredouillé, est-ce que c’est interdit ?

– Non, j’imagine que non, mais tout de même… Enfin, c’est vous qui savez ce qui nuit ou pas à votre crédibilité. Pour le basket, c’est d’accord, Monsieur Martin.

Un autre élève aurait au mieux écopé d’une remarque dans le carnet de correspondance mais pas Clara. Alban et ses copains, très intrigués par la nouvelle, pouffèrent en entendant la piteuse répartie du professeur. Pourtant, le lanceur de la mode du bonnet brillant s’inquiéta. Son couvre-chef lui enlèverait-il de la « crédibilité » ?

– Eh, mais c’est quoi, murmura-t-il, la crédibilité ? C’est un truc bien ?

– Ouaich, vas-y, tu sais pas ce que c’est la crédébilté ! ricana David.

Clara s’était vivement retournée :

– Et toi tu sais ? avait-elle demandé au moqueur au bonnet brillant bleu.

– Ouaich, vas-y, bien sûr… C’est… Le prof là, il a pas trop de crédibilité, avança-t-il, prudent.

– Ben, tu sais pas, conclut, triomphant Alban.

– Tu as raison, Monsieur Martin avec son bonnet brillant, on n’y croit pas trop, avait concédé Clara, soucieuse de ne vexer personne. En revanche, toi, Alban, on y croit.

Il n’en fallut pas plus pour que les pronostics s’emballent : dans combien de jours, de semaines, Alban et la nouvelle allaient-ils sortir ensemble ? Alban lui-même se mit à observer Clara, ses cheveux flamboyants, et surtout à écouter, admiratif, sa façon de parler. Tout le monde l’appréciait alors même qu’elle ne disait pas forcément ce qui plaisait ou ce qui paraissait le plus cool. A la cantine, elle déclara non seulement que sa grand-mère lui avait appris à tricoter mais en plus qu’elle AIMAIT tricoter. Si Alexandra ou Karima s’étaient fendues de ce genre de déclaration, aussitôt elles auraient été la risée de toute la classe, de tout Facebook… mais pas Clara.

– T’es capable de tout tricoter ? s’enquit Alban en finissant l’assiette de son voisin.

– Bien sûr. Tiens, même un bonnet brillant si tu veux.

– T’es trop forte ! commenta Karima, partagée entre fascination et jalousie.

– Si tu me tricotes un bonnet, je te donne ce que tu veux, la défia Alban.

– Non, répliqua la tricoteuse en se levant de table, toi, tu me tricotes un bonnet brillant et tu pourras me donner un gage.

Il y eut un silence général : personne d’autre que Clara n’aurait osé lancer un défi plus incongru que de demander à Alban de tricoter un bonnet.

Quelle ne fut pas la surprise de la mère d’Alban, quand elle le trouva en train de fouiller dans sa corbeille de crochet !

– Qu’est-ce que tu cherches, mon fils ? Ta PSP ? Dans mes affaires de crochet ?…

– C’est pas des aiguilles de tricot ?

Elle rit de bon cœur. Elle cessa de rire quand son fils lui exposa, laconique, son projet : tricoter un bonnet comme le sien. Il savait qu’il avait besoin d’une alliée de confiance. Sa mère ne posa aucune question. Dès le lendemain, elle l’emmena au marché pour choisir sa laine.

– Qu’est-ce qui va bien avec l’orange ? demanda-t-il en songeant avec délice à la belle crinière rousse de Clara.

– Orange ? répéta, dubitative, sa mère. Tiens, kaki, proposa-t-elle en lui dénichant une pelote.

C’est ainsi qu’Alban délaissa pendant quinze jours le skate-park et ne s’attarda plus à la sortie du collège. Dans le plus grand secret, aidé par sa mère trop ravie de le voir se servir de ses dix doigts autrement qu’autour d’une manette de console, il s’essaya au point mousse, jersey, à la confection d’un pompon. Il se plaignait de crampes au pouce, il oignait de karité la corne qu’avait créé le frottement de l’aiguille contre son majeur, sous l’œil attendri de sa maman. Un samedi, il croisa Karima au rayon mercerie du Monoprix. Il choisissait des pierres brillantes pour parachever son œuvre. Il hésita entre feindre l’indifférence, prendre la fuite ou attendre. Il attendit.

– Bah Alban, tu fais quoi ?

– Et toi ?

– Ben, je cherche du fil noir pour ma mère.

– Ah, c’est bien.

Trop préoccupé par le choix des brillants, il ne prolongea pas la conversation avec sa camarade toute perplexe.

– Quoi, il faut coudre pour fermer le bonnet ?! Maman, c’est trop ! Je veux bien tricoter, mais là, coudre, j’y arriverai jamais !

Et puis se posait la question de la taille. Et puis si Clara n’aimait pas. Ce serait la fin. Et la honte. Il se découragea. Il sortit avec son skate.

Le lendemain matin, le bonnet, cousu, magnifique, trônait sur la table de la cuisine à côté du chocolat au Nesquick que la mère d’Alban lui préparait chaque matin avant d’aller au travail, et d’un petit mot : « Tu t’es surpassé, mon chéri. Je suis fière de toi. Tu peux faire la même chose au contrôle de français. »

Alban arriva non pas à l’heure mais à l’avance ce matin-là. Il vit arriver Monsieur Martin, sans son bonnet brillant mais en compagnie de Sabrina, la surveillante la plus belle du collège. Il assista aussi à l’entrée, comique, de Monsieur Coque en vélo.

– Bonjour, cher Alban, vous voilà bien matinal ! Est-ce en prévision du contrôle de vocabulaire ?

– Euh…

– C’est une plaisanterie, cher Alban, naturellement.

Le grand gaillard n’était pas sûr d’avoir compris en quoi consistait la plaisanterie de son professeur de français – comme souvent avec lui – et il avait d’autres préoccupations. Comment donner le bonnet à Clara ? Comment continuer à respirer après ?

Les grilles du collège s’ouvrirent. Il fut le premier à être accueilli par la Principale.

– Ravie de vous voir aussi ponctuel, Alban !

Il entendit une voix essoufflée derrière lui l’interpeller.

– Oh mais tu es perdu… dans tes pensées… ça fait cinq minutes que je t’appelle ! lui reprochait Clara reprenant son souffle. Tiens, je t’ai tricoté une écharpe blanche… pour aller avec ton bonnet… Tu l’essaies ou quoi ?

– Bah moi, je t’ai tricoté un bonnet brillant. Kaki. Tiens. T’es pas obligée de le mettre si tu le trouves trop nul…

– Y’a pas à dire… en bonnet brillant, tu es tout à fait crédible !

Si vous ne trouvez plus de bonnet brillant au marché, mettez-vous au tricot.

Si vous ne trouvez plus de bonnet brillant au marché, mettez-vous au tricot.

Exemplaire fait maison de bonnet brillant


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