Broyer du noir

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par Rouge

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Ça arrive quelquefois. On broie du noir. Je broie du noir, même si je préfère dire « on ».

J’aurai dû vous écrire un article sur un photographe extra. Une interview éclairante sur cette profession jamais mise en lumière, et qui fait tant pourtant pour éclairer l’actualité. J’aurais dû. Me forcer à aller vers une personne, la questionner, sortir de moi. J’aurais dû… Mais j’ai été lâche, un peu. Je n’ai pu que parler de moi, et de noir, et des ombres qui surgissent. Je n’ai pu que me recroqueviller dans moi. Tout ça parce que j’ai le mauvais goût de broyer du noir.

Broyer du noir, ça ne veut pas dire avoir des envies suicidaires, ou s’empêcher de sourire. Ce n’est pas de ces douleurs qui se voient en transparence, avec des cris, des larmes et le grand spectacle de la souffrance. C’est plus profond. A la surface, le sourire reste le même, sauf pour ceux qui savent lire… sauf dans les moments où l’on n’a plus la force de sourire.

Ce genre de choses, ces ombres qui vous assaillent, ça n’a pas de mots pour se dire. Les réseaux sociaux n’y arrivent pas, les gens non plus. Moi non plus, je n’y arrive pas. Tout ce que je dis là n’est que partiel, c’est une mise en scène. Je l’aimerais sincère, mais les mots mentent avec la douleur. Vous avez le droit de penser que c’est faux, vous avez le droit de juger ce texte… mais vous ne pourrez jamais juger ma douleur, celle que je ne peux pas vous dire tout à fait.

Déchirure

Pourquoi broyer du noir ? Il y a en la matière des savants spleenétiques qui vous feront la liste exhaustive. Il y a aussi des êtres trop superficiels pour vraiment comprendre ce qu’est avoir mal. Ces derniers recueillent, je l’avoue, le suffrage de mon irritation. Non pas que je leur souhaite de souffrir, mais leurs râles incessants pour de menus détails de l’existence m’ennuient. Profondément. Souvent, je les classe dans la catégorie « bobos parisiens ». La superficialité parisienne est reposante mais glaçante aussi lorsqu’on prend conscience qu’il est des êtres qui préfèrent se mentir à eux-mêmes, ne pas être et toujours paraître, et constituer des sortes de pantins sans aucun sentiment, en sylicone bien lissé.

Si l’on broie du noir, c’est à cause d’une déchirure. Une blessure qui ne s’oublie jamais tout à fait, même si le temps lissera un peu le tout, doucement. La cicatrice ne s’effacera pas. Le temps, l’habitude, la faiblesse de l’humanité qui nous fait toujours espérer des jours meilleurs, tout cela est cependant toujours du meilleur effet.

Mais la déchirure est là, qui guette, en sourdine. Celle qui fait que l’on sait, soudain, que l’on a aimé. Trop fort peut-être, quand bien même ç’a été silencieux, que jamais les mots n’ont été dit, qu’ils ne se diront jamais. Irrémédiablement. C’est juste gravé tout au fond, éternellement au présent, parce qu’on refuse que ça soit passé, parce qu’on n’oublie jamais les gens qu’on aime. J’aime.

L’un des plus beaux sentiments puisqu’il fait de nous des êtres vraiment humains. Celui qui n’a pas besoin de discours, mais qui vit dans l’étincelle d’un regard qu’on a réussi à capter un jour. Et de savoir que ce regard ne brillera plus, qu’on ne vous regardera plus avec ces yeux d’un bleu grisé par la vie, ces yeux qui se troublaient quelquefois, mais où brillait la bienveillance, ces yeux qui nous souriaient avec confiance. Les crevasses du temps ont serti au fil des années ce regard, mais on s’en fichait bien. Même éloignés, même séparés, il y avait la vie, cet équilibre vacillant, dont on ne prend que rarement conscience de la fragilité, qui nous donne de la force. Ces yeux étaient là, ils étaient beaux, il y avait toute la beauté d’une histoire, d’une vie à l’intérieur, quand bien même les mots, quelquefois, étaient trop maladroits pour tout dire.

Même loin, on conservait en soi l’étincelle qu’on avait partagé avec cet autre, des moments intimes et insaisissables. Mais la vie, ce n’est pas un conte de fée. Ils ne vécurent pas heureux avec plein d’enfants. Tous les gens qu’on aime ne sont pas immortels. Un beau jour arrive ce qui doit arriver dans la vie réelle : la déchirure. Noire.

Certains vous diront que c’est le cycle de la vie. C’est normal. Pas besoin de grandes explications scientifiques. Tout le monde meurt. Même l’amour meurt, même si ça met du temps. Et vous vous prenez sans broncher la belle baffe du « passe à autre chose ». Sans doute toutes ces voix ont-elles raison. Elles sont touchantes, elles expriment une forme de compassion avec maladresse parce qu’elles tiennent d’abord à vous et que vous êtes vivant. Il faut avancer. Avancer même avec un caillou qui vous crève le cœur, parce que le vôtre, il bat encore. Il bat très fort, et vous ne voulez pas qu’il s’arrête.

Mais le mal est fait. Aimer est insupportable à cause de la déchirure. La mort, même naturelle, est insupportable si elle vous arrache à une personne qui vous est chère. La rupture est trop douloureuse. Il faut accepter de laisser partir cet être que vous voudriez retenir de toutes vos forces. Un être que vous ne reverrez plus jamais. Et vous ne pouvez pas le contraindre à rester. L’impuissance de la condition humaine. Et ça, je n’y arrive pas. Je n’arrive pas à l’accepter. C’est insurmontable, de lâcher prise, de ne pas avoir les mains comme des griffes pour forcer à rester.

Alors, je broie du noir, parce que je n’arrive plus à broyer autre chose, parce que je n’arrive plus à retenir de toutes les forces de ma vie les gens que j’aime. Je broie du noir, égoïstement, peut-être, parce que je sens la sécheresse de la solitude roder autour de moi, parce que je me sens un peu plus vide et qu’il y a maintenant un manque qui s’installe, et rien ne le comble. J’ai froid. Je sens que mes racines sont brisées, qu’une partie s’est envolée avec cet être qui s’éloigne. Je suis seule, incomplète, blessée. Oui, c’est cela, pour moi, broyer du noir.

Symptômes etc.

Hors de question de vous donner le manuel de survie à destination de ceux qui se terrent dans l’ombre. Et puis, ce n’est pas un état permanent. Il y a des moments de rire, de joie aussi, précieux.

Mais il y a aussi ces moments où même en serrant les dents très fort, en faisant tout pour se retenir, on n’arrive plus à bloquer le passage au flux de tristesse qui nous ravage de l’intérieur. Où l’on se sent faible, noyé dans sa douleur, écorché et à vif. On n’arrive plus à suivre le train sans voir l’horreur et le désespoir. Les trains ont ce côté rassurant : on sait que plus jamais l’on ne croisera ceux qui l’espace d’un temps furent nos compagnons de voyage. Un peu comme la vie, somme toute, où l’on s’entrecroise tous avant de s’éloigner comme des étoiles fugitives. On sait qu’ils vont tous mourir, et que leurs gestes de tendresses, furtifs et sans fausseté, n’en sont que plus beaux, lorsqu’ils aiment. J’aime cet anonymat, quand bien même sans le vouloir ces inconnus, par la tendresse qu’ils se témoignent, me blessent parce que cette tendresse là ne m’est plus permise. Parce que ces instants qu’ils volent à l’éternité, ils sont beaux, ils rendent la vie belle.

On aimerait crier à ces autres, à nos proches de nous serrer très très fort, de nous serrer à faire mal pour ne pas qu’on oublie d’exister. Pour retenir les dernières miettes de ce qui veut partir, et qui est pourtant en nous. Parce que quitter des gens qu’on aime, c’est un peu vivre notre propre mort à travers eux. On n’ose pas leur demander, alors on se tait et le cri se noie dans le silence.

On essaye par tous les moyens d’oublier, de trouver la technique pour ne pas trop souffrir. On recherche par tous les moyens des paradis pas si artificiels. Tout faire pour ne plus y penser : marcher trop loin, courir, boire trop, écouter de la musique pour se vider la tête, ne plus manger mais dévorer, s’acheter la dernière jupe à la mode… Vivre… On procède par à coups. Être. Se sentir femme, se sentir soi. Ne surtout pas oublier qu’on existe, qu’on n’est pas mort. L’angoisse nous étreint à horaires fixes, le soir, avant que la nuit ne soit complètement tombée, l’insomnie aussi. Il faut s’en protéger, par tous les moyens, vite. C’est contradictoire, cette volonté de sur-vivre, parce qu’on n’a pas envie de ressentir une autre fois la même blessure, on n’a pas envie de se faire aimer, de se contraindre au mime des beaux sentiments et des conventions sociales, mais on aime tout de même…

On marche courbé. Mais on marche toujours. On avance. Parce qu’il n’y a pas le choix et qu’il y a toujours au fond quelque chose qu’on n’arrêtera jamais de refuser : la mort, l’ombre, l’oubli. Si l’on arrête d’avancer, on s’effondre, on se perd. On n’a pas le droit. Il y a des gens qui nous aiment, il y a des gens qui nous aimeront, et qu’on aimera, quelque part, près ou loin. On tient à cause d’eux, parce que cet amour qu’on peut donner, qui est à l’intérieur, très caché, c’est notre colonne vertébrale, c’est l’essence, le secret… ce qui nous tiendra toujours debout. On tient pour la passion, le goût de vivre qui nous ferait mordre, cette rage à l’intérieur, inexplicable, mais pourtant elle existe.

La vie est insupportable. La vie est belle. Il y aura d’autres aurores, il y aura d’autres crépuscules. Il y aura d’autres étincelles volées à l’éternité, des étincelles de vie, des fragments d’amour qu’on ne pourra pas nous enlever. Même si pour le moment, il n’y a que la tristesse de perdre un regard précieux que plus personne ne connaîtra, que plus personne ne saura comprendre, et de savoir qu’il sombrera dans l’oubli.