Célibataire, littéralement et dans tous les sens

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par Rouge

Définition pas si aisée de celle qui bat les terres (et les esprits trop terre à terre)…
je suis l'ombre, le contraste de vos cadenas de couples...

je suis l’ombre, le contraste de vos cadenas de couples…

Si vous souhaitiez analyser les positions du Kamasutra du solitaire dans ses détails,

Si vous souhaitiez un article mélo façon Bridget Jones se confiant à ses best’ et pleurnichant bruyamment sur son triste sort avec des mouchoirs roses assortis à sa tenue boudinée,

Si vous souhaitiez des révélations sur la vie sexuelle de Rouge, façon Basic Instinct,

Fermez cette page et offrez la rose rouge (tout aussi basique) du 14 février à votre bienaimée en toute bonne conscience.

Sinon, je veux bien que vous lisiez ma déclaration non-imposable de célibataire.

Une déclaration qui me coûte un peu : je me disais qu’il me serait facile de broder autour du célibat, de vous raconter en long, large et travers mes rencontres avec des monstres à la traque de ma caste de bonnes solitaires à bonnet. Ou alors que je pourrais prendre la fervente défense des opprimés de la société (mais pas du marketing) que sont encore trop souvent les célibataires, et en particulier, classe encore plus perturbée et perturbante : les femmes célibataires. Ou que je râlerais ironiquement sur mon sort de triste Dom Juan au féminin. Mais non. Je me suis dit que le temps de la nuance était venu, et vais donc m’essayer à un exercice périlleux : celui de définir exactement, soit « littéralement et dans tous les sens » un statut complexe parce que très personnel.

Céli’bâtard ou Célibat’tare

Ni poule en potée, ni dindon de la farce, je ne suis pas une tête de piaf !

Ni poule en potée, ni dindon de la farce, je ne suis pas une tête de piaf !

Je me souviens d’un moment de gêne, de malaise propre à cette condition dégradée de la perfection du couple. Lors d’un dîner de retrouvailles de classes, censé être festif, mais qui se transforma bien vite en exposition de la réussite de chacun avec cocktail de sourires figés et petits-fours de baratinage, Madame Gants-en-cuir me posa, au détour d’une conversation d’une platitude honorable, cette question :« Pourquoi es-tu toujours célibataire? »

Je restai coi. Oh, que l’on m’eût posé cette question à l’écrit, et mon tempérament rougeoyant, avec une touche d’audace et de flou artistique, m’eût emportée vers des élans lyriques sur les nuits passés en galante compagnie d’Aurélien, de L’Amant de Lady Chatterley ou de Julien Soral (je n’en dirai pas davantage, mais je vous prie de croire que ces héros littéraires sont des hôtes de choix, et mesdames comme messieurs, je vous les recommande vivement, même si je n’aurais pas l’audace de vous inciter à la polygamie)…Néanmoins, dans ces circonstances, il en allait bien différemment. Madame Gants-en-cuir avait réussi son coup, et tiré à vif. Je baragouinai une réponse idiote, et regrettai amèrement par la suite ce manque de réparti, alors que j’aurais pu choquer Madame Gants-en-cuir, conservatrice, en faisant planer un goût fictif pour les femmes (particulièrement celles qui se parent de cuir).

Mais au fond, Madame GEC (j’abrège) avait raison : sur l’ensemble de l’assemblée, j’étais la seule à ne pas avoir une « moitié », et il devait bien y avoir un vice de forme, une tare cachée, qui justifiait cela. Parce que dans l’esprit d’une Madame GEC, et dans celui de beaucoup de personnes, je ne correspond pas à cette norme qui veut qu’à un âge certain, l’on se « case » pour s’astreindre au kit « mariage, petite maison dans la prairie et vêtements de Père Noël taille 6 mois ». Si encore j’étais parfaitement associale, horrible, et cruelle, cela serait compréhensible, Madame GEC serait rassurée : les princesses trouvent leurs princes charmants et les sorcières vivent seules dans leurs chaumières avec leurs chats noirs. Mais la vie n’est pas un conte de fée, et je suis un vilain petit canard assez recommandable (je crois), ce qui ne m’empêche pas d’appartenir à la caste honnie : celle des célibataires.

Madame GEC, c’est un monde, le regard social qui m’est parfois lourd, celui des autres qui jugent et qui vous enferment dans une situation de bâtard, ni princesse, ni sorcière, mais un peu quand même, avec ce côté repoussant parce que vous n’avez pas été capable de vous accrocher à un élément masculin comme tout le monde, et que lorsque vous vous promenez dans la rue, vous êtes seule (et une femme seule dans la rue, c’est bien connu, ou elle va retrouver son amant, ou elle est célibataire, et on peut donc l’aborder facilement, pour « parler » et plus sans affinités, parce que c’est sûr, elle est assez frustrée sexuellement pour vous sauter dessus au premier regard)

Comme la situation de célibataire est par définition (sociale) une situation transitoire et extrêmement difficile à vivre, il va de soi que la célibataire est toujours à la chasse du mâle. C’est en substance ce que me fit remarquer une autre Madame GEL gants-en-laine, me disant « Mais toi, tu cherches le prince charmant ». Ah, si l’on m’avait dit que la recherche de prince charmant était inscrite dans mon contrat de CDI (Célibataire à Durée Indéterminée), pour sûr, je n’aurais pas postulé. Parce que pour ça, non ! Je l’avoue, je ne cherche pas du tout, et je ne compte pas le faire avant longtemps. Pourquoi ? On me dira que sans un peu d’effort de ma part, ni un peu de bonne volonté pour rencontrer l’âme sœur (tiens, on les rencontre parfois de manière très originale, n’est-ce pas Revolver?), je ne rencontrerai jamais personne. Oui mais non. Pas envie de faire la potiche en soirée pour le moment et flemme de couler dans des conversations de comptoir bateau… Cela ne me correspond pas. Point.

Célibat fière !

On ne me prendra pas la main dans le sac !

On ne me prendra pas la main dans le sac !

Mises à part toutes ces considérations sociales et externes à ma petite personne, je dois avouer que je m’en sors très bien, sans mauvaise foi, avec ma situation de célibataire solitaire. « Pourquoi ? », me demanderont en choeur Mesdames GEC et GEL.

C’est que les couples ne me donnent pas toujours envie. « Bien fait », me dis-je quelquefois, lorsque j’entends, avec un plaisir condamnable, les disputes ridicules des couples dans le métro, par téléphone, à coup de moults « je te respecte » « je te jure »(infidélité de Monsieur ?). Certes, il y a aussi des moments d’incompréhension et de mécontentement vis à vis du mauvais goût de la gente masculine, qui préfère s’entourer de brindilles superficielles, ou pire encore, idiotes, alors qu’ils pourraient m’avoir moi ! Néanmoins, la conquête des brindilles superficielles doit être plus aisée, je le concède (pour des hommes partisans du moindre effort), et batailler avec moi en restant mon égal, rien que sur le plan des mots (doux ou pas), est assurément plus difficile et exigeant, et nécessite plus d’art, et un mélange de délicatesse et d’audace pas donnés à tout le monde… Oui, je suis (un peu) inaccessible !

Être fière d’être célibataire ? Mais quelle horreur, se choqueront, les yeux aussi ébobis que la bouche, mesdames GEC et GEL. Je ne vais certes pas m’en vanter en soirée, c’est plus subtil que ça. Je me connais suffisamment pour ne pas porter cet état comme ce que la société m’en donne à voir. Je pourrais certes essaimer les rencontres comme un joli collier de perles (j’aime les perles). Je pourrais m’accrocher à un homme parce que j’en ai besoin et que ce soutien m’est une véritable béquille pour rester debout, ou pour satisfaire mes désirs (parce que les désirs ne sont pas l’apanage des hommes). Je pourrais me complaire dans des amours à durée déterminée, dans lesquels l’on s’illusionne un moment, et puis qui nous lassent. Je pourrais tout à fait satisfaire au bon goût de la société pour le couple idéal, un papa, une maman etc. Mais non.

Ce que je veux est peut-être absolu, peut-être impossible, et plus beau encore de cette indétermination. Je veux aimer en entier, avec la moindre parcelle de ma peau, de ma chair et de mes os, et je ne pourrai pas aimer autrement sans que cela me soit frivole, et donc sans intérêt. Je veux être totalement libre, et ne pas m’attacher à un homme comme à une bouée de sauvetage pour améliorer mes jours malheureux ou faire mon linge et la cuisine. L’amour que l’on me vend, celui qui s’expédie en trois jours, et qui ne réinvente pas un monde, son monde, ne me convient pas. Je ne veux pas des roses rouges tombales de la Saint-Valentin : je veux réinventer des dates et des instants… Et c’est bien plus difficile, mais aussi plus beau, je crois.

Célibat’air qui erre

Quand elle me prend dans ses bras, je vois la ville en rose

Quand elle me prend dans ses bras, je vois la ville en rose

Et comme actuellement, je ne peux m’enivrer de cet amour, je profite de la totale liberté de mon existence de célibataire pour trouver mes ivresses ailleurs. Vous n’imaginez pas comme cette liberté m’est précieuse (il sera difficile de m’en défaire, et il faudra faire preuve de beaucoup de persuasion, chers membres de la gente masculine). J’égraine, non les conquêtes, mais les rues parisiennes, je m’enivre des lieux, je m’envole, je prends la fuite dans une course sans fin. Parce qu’une rue n’est pas la suivante, et dans le labyrinthe de Paris, chacune m’est une aventure. Alors je flirte avec la pierre, la brique et les œuvres d’art, les expos, les musées et tout ce qui me ravit. Et ma vie n’a sans doute pas le rose clinquant des amours naïfs, mais que m’importe tant qu’elle a la couleur des passions et des emportements ! Je respire, et à la croisée des chemins, j’ai le droit de choisir les cartes de mon jeu. Je respire, et je cours, sans m’arrêter. Seule dans cette ville où tout m’est inconnu, tout m’est découverte. Et j’écoute, je regarde ces autres qu’il vaut parfois mieux aimer de loin, et en écho je glane de précieux trésors de bribes de paroles… Et je souris des parisiens ternes et gris que je croise (mais il y en a aussi, bien heureusement, de joyeux sur ma route, qui éclairent ma petite vie de leurs passages). Je souris parce qu’ils ne changent pas, toujours aussi ternes et toujours aussi gris. Je souris des bobos et de leurs manies et de tous ce milieu empêtré dans une vie parisiano-centrée, avec ses us et coutumes biscornus voire ridicules, mais si passionnants à relever.

Et lorsque Paris m’étouffe, que je ne vois plus d’horizon, c’est très simple : je prends le train… Qui sait ce que me réservera le prochain quai de gare? Où le monde m’emportera, vers d’autres visages indistincts et d’autres paysages…

Alors non, pour ce 14 février, hors de question que j’aille me terrer dans l’une de ces festivités spécialement dédiées aux célibataires en détresse (et je peux concevoir qu’il existe de véritables désespéré-e-s en la matière, quand bien même je n’en fais pas partie). J’irai, jamais seule tout à fait dans les lumières de la ville, au travers des rues de Paris, entièrement ravie et définitivement… heureuse.