Cent-cinquante euros et une banane

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Par Revolver

150€ et une banane

150€ et une banane

Mon premier tatouage, je l’ai vécu, en secret, comme une révolution personnelle, familiale et même, disons-le, sociale. Personnelle car je ne voulais plus de cette image de jeune fille trop rangée qui me collait à la peau. Familiale car, à l’exception d’un oncle qui, pendant son service militaire en Afrique, avait fait gravé en lettres capitales sur son biceps gauche « Angola », personne n’avait songé dans la famille à une telle excentricité. Sociale enfin car dans mon milieu, cela ne se faisait pas.

Admiratrice non déclarée mais néanmoins fervente d’une rédactrice du webzine que je venais d’intégrer, j’avais été impressionnée par le tatouage qu’Anne-Sophie (la charismatique rédactrice) nous avait montré un mois plus tôt. Impressionnée, fascinée puis inspirée. Le tatouage tribal qui ornait désormais le bas de son dos ne me semblait ni plus original ni plus réussi qu’un autre mais qu’elle ait décidé d’une marque indélébile sur son corps ne fit qu’accroître mon admiration pour elle. Je ne désirais pas copier le tatouage tribal, assez imposant, de l’audacieuse Anne-Sophie – je n’avais pas la prétention de lui ressembler, même de loin – mais je voulais, moi aussi, avoir une preuve encrée, même discrète, que j’étais libre de décider.

J’entrai, après plusieurs après-midis de repérages, dans un studio de la rue des Lombards qui n’existe plus aujourd’hui. Intimidée par les trois tatoueurs au crâne rasé et au torse moulé dans un tee-shirt noir, assis avec désinvolture derrière un long comptoir, j’annonçai que je voulais un tatouage et que j’avais besoin d’une idée. Sans se presser, ils finirent leur conversation puis l’un d’entre eux – 1m60 au garrot – me toisa du haut de son tabouret surélevé.

– T’as dix-huit ans au moins ?

– Dix-neuf même.

Un index nonchalant pointa une pile de gros classeurs qui recensaient les œuvres déjà réalisées et qui proposaient des dessins prêts à être photocopiés et appliqués, gravés ad vitam aeternam. Tout était classé par taille. Un dos recouvert d’une marqueterie compliquée de têtes de mort et de pierres tombales faisait face à une paire de fesses généreuse dotée par la magie de l’aiguille… d’une paire d’ailes. Je découvris aussi, pêle-mêle, des colibris, des mater dolorosa, un Bart Simpson en couleurs, des cœurs tantôt brisés tantôt nominatifs, une reproduction de Van Gogh et un petit poisson ondoyant. Je fis mon choix, ne discutai pas le prix – cent cinquante euros pour un minuscule tatouage censé passer inaperçu – et pris rendez-vous pour le vendredi suivant à 13 heures.

– Prends une banane pour ne pas tomber dans les pommes. Et l’argent, en liquide.

J’allais écrire MA liberté sur MON corps ! Grâce à d’éprouvantes heures de baby-sitting et soutenue par une banane, j’allais devenir une rebelle !