C’est un peu court jeune homme

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Par Revolver

La récitation, un exercice de séduction
Grande épée, grand nez et grand... panache

Grande épée, grand nez et grand… panache

Personne ne va en BEP Métiers de la Comptabilité par choix, au mieux par ignorance et la plupart du temps parce qu’aucun lycée ne veut de vous. Ce qui vous ouvre la voie royale vers ce BEP ? Des notes catastrophiques (quand vous êtes encore assez présent pour être évalué). Quel type d’élèves prend ce chemin ? Le genre qui fait que les profs sont soulagés quand vous n’êtes pas là, car quand vous venez au collège, votre présence ne passe jamais inaperçue. Moi, je ne savais même pas ce que c’était la comptabilité; notez bien que je n’ai toujours pas compris ce que c’est. A la rentrée, on avait une prof de français-histoire mais, aux vacances de la Toussaint, elle est partie sans rien dire, ni à nous ni au lycée. Elle a dû craquer. On était tout contents de ne plus avoir ces quatre heures de français par semaine mais en vérité, on était surtout trop choqués qu’elle nous ait lâchés en traître. On est vraiment trop nuls, le rebut, c’est normal. La remplaçante est arrivée un mois plus tard. La température a augmenté quand elle a traversé le couloir, les bac pros l’ont même sifflée : « Trop chefrai ! » Jamais j’aurais osé ! C’est vrai elle est trop belle : elle a des cheveux un peu roux et longs, elle a des yeux verts et surtout des gros seins et une taille si fine que je crois que je pourrais l’entourer avec mes mains. Ma grande sœur travaille au Séphora du centre commercial et à la réunion parents-profs, elle a remarqué qu’elle portait Amazone d’Hermès, alors je lui ai demandé de me ramener un échantillon pour une fille du lycée général. Elle ne m’a pas vraiment cru mais elle me l’a quand même apporté, je l’ai mis dans mon portefeuille et comme ça je peux sentir mademoiselle Prévost quand je veux : le matin dans le train, le soir avant l’entraînement de foot ou quand je vais me coucher. Au début, ça sentait presque trop fort et maintenant presque plus du tout.

Je suis nul en français, c’est clair, et en fait, c’est le cas de toute la classe. Tout le monde s’en fout. Autant dans les autres matières, c’est trop la honte d’être « l’expert », autant avec mademoiselle Prévost, je m’en fous : je veux l’impressionner, qu’elle soit fière de moi. L’autre jour, elle a donné un poème de Cyrano à apprendre par cœur. Luc, le délégué de classe, il se prend trop pour un beau gosse, il dit même devant la prof qu’elle est sa femme, qu’ils sont mariés et elle répond avec son si beau sourire qu’elle est désolée : elle ne fait pas de baby-sitting. Ça me fait vraiment plaisir qu’elle le calme, même si ça ne me console pas : je suis dégoûté d’avoir un an et demi de moins que lui. Mais moi, je me tais, je ne cherche pas à mettre de disquette à qui que ce soit parce que lui, il m’énerve à toujours se la raconter. Mademoiselle Prévost ne porte pas d’alliance mais si elle a un copain, je suis sûr qu’il ne ressemble pas du tout à Luc. Je parie que c’est genre un ingénieur ou avocat, blindé de thunes qui l’emmène en week-end à Venise pour visiter des musées ou qui lui lit des poèmes. Le genre intello romantique qui est aux petits soins pour elle, un lover classe qui doit avoir au moins dix ans de plus que moi… Le jour où elle a lu le poème en classe, Luc a dit que c’était nul et pas crédible parce que jamais une meuf pourrait aimer un gars avec un zen ça comme ! Comme d’habitude, elle a exigé avec son sourire d’ange « la traduction de ta phrase en français, s’il te plaît » puis elle a répondu avec des étoiles dans les yeux que Cyrano savait tout faire : manier l’épée et la plume. Elle a même soupiré : « Quel homme ! ». J’en revenais pas : elle s’en fout de son nez, le physique, c’est pas important. Alors même si j’écrirai jamais comme Cyrano, je peux lui réciter le poème avec le ton, les gestes et tout, quoi. J’ai demandé à ma sœur de me faire réciter pendant qu’elle faisait sa manucure. Elle s’est un peu moquée, mais comme elle est sympa avec moi, elle n’a pas insisté. De toute façon, elle était trop occupée à penser à son rendez-vous avec un gars qui travaille dans une banque, (il compte les billets). Tranquille comme taf : tu comptes deux billets, t’en mets un dans ma poche. Le bon plan. Il faudra qu’elle lui demande si on peut compter les billets dans une banque avec un BEP MDC.

La prof de compta me soûle trop et Luc aussi. Je ne comprends rien à ses calculs et je voulais réviser le poème de Cyrano, tranquille, mais à cause de Luc qui n’arrêtait pas de rire comme un porc, elle s’est approchée et elle a grillé que j’avais mis la photocopie de Cyrano sur le cahier d’exercices de compta. Elle m’a confisqué le poème. Je lui ai dit de me le rendre. Elle a crié qu’elle le rendrait à mademoiselle Prévost qui déciderait quoi en faire. J’étais trop vénère, j’ai rangé le cahier de compta et mes stylos dans mon sac. Comme Luc l’avait chauffée pendant toute l’heure, elle est devenue hystérique et elle a fait un rapport. Sur moi, bien sûr. Le pire c’est que ce bâtard riait : « C’est moi qui fais les conneries et c’est François-Anthony qui prend ! Mais madame, c’est n’importe quoi, c’est pas sérieux, ce que vous faites ! » Je suis parti sans le rapport. Si j’étais resté à attendre qu’elle finisse et qu’elle le confie au délégué, donc à Luc, j’aurais pété un câble. De toute façon, j’avais un poème à réviser et pas de temps à perdre. Je suis descendu à la salle des profs, j’ai frappé à la porte et j’ai demandé poliment si mademoiselle Prévost était là. J’ai entendu sa voix suave, du genre hôtesse de l’air répondre : « Oui, oui, elle est là, mademoiselle Prévost ! Qu’est-ce qu’on lui veut ? »
– Bonjour mademoiselle, j’ai perdu mon poème de Cyrano, j’aurais besoin d’une autre photocopie, s’il vous plaît.
– Bonjour François-Anthony… Écoute, il ne me reste plus aucun exemplaire, en plus la photocopieuse ne fonctionne plus (encore une fois !…), je te prête mon livre à condition tu en prennes bien soin et que tu me le rendes à la fin de l’heure.

Elle me proposait son livre, avec ses notes au crayon à papier et ses petits autocollants de toutes les couleurs fixés en haut de certaines pages. Pendant qu’elle se penchait pour chercher Cyrano dans son cartable, j’ai remarqué qu’elle avait un grain de beauté dans le décolleté – je n’ai pas pu m’empêcher de regarder parce que son chemisier s’est un peu ouvert – et j’ai vu le prof de maths derrière qui matait ses fesses avec ses yeux de pervers. Si on n’était pas au lycée, comment je l’aurais défoncé !
– Mais dis-moi, François-Anthony, tu n’es pas sensé être en cours de comptabilité ? a demandé le pervers qui se sentait trop mal d’avoir été pris en flag, par un élève, en plus.
J’ai pris le livre que mademoiselle Prévost me tendait en frôlant sa main – elle a la peau douce, c’est hallucinant – et je suis parti en racontant un gros mytho au prof de maths. Je suis entré au CDI. Ce qu’il y a de bien au CDI, c’est qu’il n’y a jamais personne, parfois même pas le bibliothécaire. C’est tellement calme qu’au début Thomas et Romain y organisaient leur biz pour revendre leur bédo mais il s’est mis à avoir trop de gens qui venaient au CDI, du coup, pour la discrétion, c’était mort. Je me suis assis dans un coin pour revoir les passages les plus chauds : par exemple, le mot « Hippocampélephantocamélos » et mes vers préférés (ma sœur trouve que j’assure à ce moment-là) :
« Descriptif : « C’est un roc !… c’est un pic !… c’est un cap !
Que dis-je, c’est un cap ?… C’est une péninsule ! » »
Ça sonne pour la récré. Je descends rejoindre les autres. Romain essaie de refourguer un MP3 tombé du camion et Thomas, des maillots du PSG trouvés dans une ruelle mais moi, je suis en stress parce que je ne veux pas me planter devant mademoiselle Prévost.
– …et toi, François-Anthony ?…
– Hippocampélephantocamélos !… Oh putain, j’ai réussi !
– Mais il a fumé ou quoi ?!

– Tout le monde a appris la tirade de Cyrano ? Est-ce qu’il y a des volontaires pour la réciter ?… Surtout ne vous bousculez pas, je peux en interroger plusieurs… Allez, un peu de courage !… Non, personne ? Suis-je obligée de désigner un volontaire ?…
Elle prend la liste d’appel et moi, je suis tellement en panique que je n’arrive pas à lever la main ou à dire tout simplement « Moi, je suis volontaire, mademoiselle ». J’ai travaillé comme un chien, je me suis fait virer de compta et je n’ai même pas le courage de me lever pour réciter cette putain de tirade.
– … Luc ?
– Oh, nooon, mademoiselle, pas moi !
Ça y est, il commence à vouloir l’embrouiller et à la mythonner, tout ça, parce que ce gros crevard a balancé la feuille en sortant de cours le jour où mademoiselle Prévost l’a distribuée. Ça me gave, mais quelque chose de violent.
– Mais quelle disquette tu veux lui mettre ?! Arrête de mytho, tu l’as pas appris le poème de Cyrano et voilà, on n’en a rien à faire de ta life !
Tout le monde se tait. C’est plutôt rare dans la classe. Que je parle, c’est encore plus rare, alors c’est sûr, comme ils n’ont pas l’habitude, ils sont surpris.
– Moi, mademoiselle, je le connais et je suis volontaire.
Elle n’a pas le temps de réagir que l’alarme retentit dans tout le bâtiment. Je n’y crois pas : mais est-ce qu’il y a un complot pour que je ne récite jamais la tirade de Cyrano que je connais maintenant mieux que mon propre numéro de portable ?! Elle évacue la salle en indiquant qu’on doit rester groupés et se ranger sur le terrain de basket. Elle prend l’alerte incendie très au sérieux : elle n’a pas encore l’habitude des gars qui pour sécher un contrôle déclenchent régulièrement l’alarme. Elle est l’une des seules profs avec un prof de physique appliquée à rester avec les élèves. Les autres s’abritent sous le porche parce qu’il commence à pleuvoir mais ils interdisent à leurs élèves de quitter le terrain de basket. Le proviseur adjoint prévient qu’il faut encore patienter. Je me demande quand est-ce que je vais pouvoir dire ma tirade ; le temps qu’on remonte, qu’on s’installe, il ne restera pas assez de temps et c’est le dernier cours avant les vacances de Noël…

– Mademoiselle Prévost, excusez-moi de vous interrompre…
De toute manière, il a l’air d’un gros naze ce prof de physique appliquée, pas assez bien pour elle et une tirade de Cyrano sera toujours plus intéressante que sa drague de gros nul.
– Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire… Oh ! Dieu !… bien des choses en somme…
– Il est malade, il fait le poème de Cyrano, dans la cour, devant tout le lycée ! Hé, regardez !…
– … Descriptif : « C’est un roc !… c’est un pic !… c’est un cap !
Que dis-je, c’est un cap ?… C’est une péninsule ! »…
Je suis à fond dedans, tout le bâtiment K me regarde, les élèves, les profs et même le proviseur adjoint qui s’est arrêté mais c’est comme si je n’étais plus qu’avec mademoiselle Prévost. Elle m’écoute et je la vois sourire avec les yeux. Elle est magnifique.
-… Hippocampélephantocamélos
Putain, j’ai réussi !
– Voilà ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit.
Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit
Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres,
Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres
Vous n’avez que les trois qui forment le mot : sot !
Eussiez-vous eu, d’ailleurs, l’invention qu’il faut
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
Me servir toutes ces folles plaisanteries,
Que vous n’en eussiez pas articulé le quart
De la moitié du commencement d’une, car
Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve.

Voilà, je l’ai fait. Dans le boxon général, je ne prête pas attention à Luc qui hurle en entraînant les autres « Ouais ! François-Anthony, la star ! François-Anthony, l’expert ! Ouais, respect ! Ouais, la 2MDC2 en force !… », ni aux « Pull up ! » des terminale bac pro, ni même aux applaudissements des profs. Je n’entends que ses mots à elle :
– Je suis fière de toi, François-Anthony.