Chienne

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par Rouge

 » La chienne est la meilleure amie de l’homme « , un personnage-frontière.
Chienne ou ... ?

Chienne ou … ?

Chienne de vie ! Oui, quelle chienne de vie ! Et pourtant, c’est ma vie, ma vie de chienne avec lui, celui à qui je suis fidèle, mon maître… une vie avec ses travers, mais ces petites miettes, des croquettes de beauté aussi… celles qu’il me laisse…

La chienne est la meilleure amie de l’homme, c’est bien connu. De ces amitiés inaltérables, que rien ne saurait briser. On ne sait pas pourquoi, on ne sait pas comment et personne ne l’entretient vraiment, un peu comme l’énergie solaire. Ça brûle toujours… même si on sait très bien que même les boules de feu ne sont pas éternelles. Un jour, il est venu, il m’a vu, il m’a vaincue, prise, emportée, ravie à moi-même. Bref, il est devenu mon maître. Simplement en me regardant et en pointant son index sur moi. Il m’a choisie, entre toutes mes congénères, là dans cette boîte sombre où nous étions toutes amassées en rangs d’oignons, espérant l’idéal avec tant de force, épluchées, lustrées et propres. Il m’avait regardé, et j’avais cru, un instant, qu’il avait compris. Qu’il m’avait comprise. Moi avec mes yeux pleins d’espoir, de ce regard étincelant qui cherche l’espoir même dans les profondeurs des tombes. « Va chercher… cherche, la chienne ! » Oui, quelques instants lui avaient suffi et il avait opiné, mais presque sans gravité. Un échange de mots banals, un marché bien réglé. Transaction réussie. Et dans cet acquiescement, dans ce geste de l’index vers moi, ce geste si salvateur, j’avais vu toute la bonté de la terre, et un élan chaleureux m’avait envahi le corps. L’espace d’un instant, de trois mots et d’un regard, j’avais senti la frontière se former entre moi et mes congénères. Je n’étais plus seule, à présent. J’étais entière. J’avais un maître. Un maître. Et à partir de maintenant, il serait mon autre, l’unique être humain sur cette terre que je servirai avec bonté et loyauté jusqu’à la mort. Mon destin était enfin scellé et plus jamais je ne serais la carcasse errante de ce taudis noir. Il me sortit de cette boîte sombre et m’emmena avec lui, entre ses bras. J’étais comblée. Avec une gratitude qui dépassait l’immensité de l’univers. Mais désormais, mon univers, ce serait lui, lui et toutes ses volontés, et tout son monde…

Une fois arrivée chez lui, dans sa maison, ce monde qui est devenu le mien, il m’a offert un beau collier, de la nouvelle technologie en forme de pomme qui clignotait lorsque je m’éloignais trop de la maison. Une preuve d’amour. La première, celle qui vous enferme un peu mais vous acceptez la cage parce que vous aimez les barreaux. Vous les chérissez. Ils vous donnent du prix. Non, je ne suis plus le commun des mortelles : mon maître est là, il me protège. Et puis il a eu cet air caressant que j’espère à chaque seconde de mon existence, doux et apaisant. Paternel, il m’a tapoté la tête. J’étais heureuse.

Cela lui arrive quelquefois encore, mais de moins en moins. Souvent il me laisse. Il a ses crises, ses colères où je ne suis plus rien, plus que la loque qui nettoie le vomi de ses mots, de l’alcool, la crasse de ses gestes. Je suis là pour ça aussi. Là que ma vie est plus chienne, plus bassement chienne. Mais comme je l’aime. L’amour, vous savez, ça justifie tout. On ne sait jamais jusqu’où ça va, on prend peur en regardant les autres. On se dit que c’est affreux, cette condescendance pour toutes les bassesses, et qu’on acceptera jamais de faillir. Et on tombe quand même. Moi, je tombe. Encore, et encore plus loin. Et quand je toucherai le fond ce ne sera pas encore assez. Parce que mon maître… Il le sait très bien que je suis faiblesse entre ses doigts, il sait où il me fait mal quand il me délaisse. Mais c’est mon maître, je lui suis loyale, je lui dois fidélité, il est bon pour moi. C’est grâce à lui que j’existe, que je me nourris, que je vis. Et puis… pas de parce que qui tienne. La raison est laide. Tomber pour lui, c’est beau.

Et puis j’aime tant les moments de reconnaissance, ceux où je sens que je suis indispensable. Il me fait sentir que je suis, que j’existe pour lui. J’ai l’impression d’être précieuse, et ça aussi ça me comble. C’est si agréable de sentir que quelque part il y a quelqu’un qui a besoin de vous, à qui vous êtes profondément utile. J’aime être ça, être une nécessité. J’aime quand il vient me chercher comme si j’étais une drogue, assoiffé, presque terrorisé par son besoin d’une « putain de tendresse » qui tout au fond de lui s’anime encore par passade. Ravagé, submergé. Il n’a plus que moi, et je suis là, je suis le fleuve où il peut se ressourcer d’une petite miette de douceur.

Mais quelquefois, il va trop loin. Des gestes, des mots inappropriés, un regard qu’il pousse à l’extrême du dégoût et de la haine, qu’il me balance comme un coup de sabre en plein cœur et il faudrait que je supporte sans rien montrer. Je le sais bien qu’il faudrait être insubmersible à ces moments, et aboyer à la mort pour que ça s’arrête. Mais voir la limite, le moment où ça dérape… ce n’est pas facile de savoir… je ne sais plus où est la limite, il les dépasse toujours d’une manière ou d’une autre. Ça me fait peur, pour moi…un peu… Je sens qu’il passe mes frontières, qu’il me traverse et que je suis plus vulnérable que du cristal. Il le sait et c’est sa forme de cruauté et de pouvoir, qu’il aime exercer. Un souffle de puissance l’envahit et il n’est plus qu’égoïsme et tous les êtres sur son passage devraient mourir à ses pieds. Être bon est devenu impossible pour lui, alors. Il en perdra l’habitude avec le temps, je le sens tout au fond. Et j’ai peur, très peur, parce qu’il ouvre une faille énorme, une plaie qui sue, puante, la mort d’une humanité et le cadavre pourrissant de l’intérieur. Je reste le seul vestige, l’agonie de l’homme. Dans ces moments où la vie pue, il m’a moi, et il faut bien me faire mal quand sa douleur à lui est trop forte, qu’elle transpire de toutes les pores de sa peau, qu’elle explose ses rides et les stigmates de sa souffrance de vivre. Il est lâche : il n’ose pas s’affronter lui-même et voir ses propres faiblesses, alors il attaque les autres, petites gens, les autres… moi. Il m’insulte, d’abord doucement, et puis il prend sa voix de stentor qui hennit comme pour annoncer l’apocalypse.

Il y a des moments où ça monte. Une fulgurance de rage qui m’essouffle et me prend de l’intérieur. La révolte de mes territoires. Je sens à chacun de ses mots, de ses gestes, une marque au fer rouge qui me transperce et je hurle, je crie ma fureur. Je voudrais qu’elle sorte, ma haine de ces instants fugaces. Je voudrais mordre, mordre de rage. Voir le feu saigner et le sang incandescent. Ne surtout plus laisser la moindre place aux pleurs, à ma peine fragile, douce et insinuante, à ma peine comme un fleuve en moi. Être une Ophélie qui rugit au lieu d’accepter. La révolte me cabre, elle me noircit jusqu’aux profondeurs. Je n’ai plus en moi aucun sentiment, je ne suis plus que le chasseur, que la bête fauve millénaire à qui l’on a interdit quelque chose d’inadmissible. Mordre. Mordre. Mordre. Pour me défendre. Faire mal. Chasser. Le chasser… Un voile passe dans la lueur vacillante de mes pupilles. Dans mes yeux dilatés par la haine, on pourrait lire toutes mes frustrations, toutes mes larmes, de celles que je verse quand je n’ai plus la force, que je renonce, que je le regarde et qu’il ne comprend pas. Il me regarde sans comprendre, sans vouloir comprendre, et c’est lui qui s’aveugle, et j’aimerais lui crever les yeux pour enfin qu’il sache à quoi ils lui servent, ses yeux ! Noire, je suis toute noire, je suis la nuit qui tranche, la hache et les dents aiguisées. Je suis la chaleur du sang chaud et l’instinct vorace. Mordre, oh oui mordre. Je suis ce cri, qu’il ne peut entendre, mais qui voudrait lui dire qu’il n’est qu’un vase vide et inhumain, qu’il n’est qu’un chien, un sale chien terreux, galeux, sale… Un bâtard ! A ces instants, je pourrais le dévorer.

Mais il me tapote sur la tête, et puis apaisée par cette miette, cette croquette de gratitude, je m’assois, et doucement, je repense à ma chienne de vie, et je m’endors.