Choco-bad-story : un musée du chocolat pas craquant

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par Rouge

Visite hautement indigeste du musée de la plus irrésistible douceur que l’humanité est capable de fabriquer…
Un musée du chocolat aromatisé au goudron...

Un musée du chocolat aromatisé au goudron…

Pour certains, ce sont les courses. Pour moi, c’est le chocolat. Ma grande passion. Cette matière obscure, solide et douce. Fascinante. Oui, j’en suis béate, du chocolat, et l’esthète que je suis attendait donc beaucoup du musée du chocolat, Boulevard Bonne Nouvelle. Un coup d’éclat, un lieu de pèlerinage, une ode éclatante au chocolat, de ce mot dont la simple prononciation annonce déjà le plaisir que l’on prendra à le croquer (prononcez avec moi : cho-co-lat… une merveille, du miel pour les oreilles, ce mot !). Mais ô consternation, ô déception, rage et désespoir devant l’un des moins charmants musées de tout-Paris (et au tarif cuisant de 9,5€ pour adulte, 8,5€ pour étudiant). A avaler de travers et régurgiter d’urgence de tous les bons plans de la Capitale, pour éviter l’empoisonnement marketing.

Quand Chocostory rime avec idiotie…

Première révélation : il ne faut pas être très futé pour aller au musée du chocolat. Peut-être cela plaira-t-il aux enfants, et encore, j’ai tendance à croire qu’à part pour la partie dégustation, les mannequins et quelques écrans, ils en auront assez vite fait le tour, ces petits futés. Soit, si vous êtes amoureux et que vous avez la tête ailleurs, comme le couple qui suivait ma savante enquête, vous aurez peut-être l’impression que chaque objet est fascinant. Cela vous donnera aussi des conversations passionnantes, et qu’il semblerait que l’on ne puisse apprécier qu’en étant soi-même sous l’effet des phéromones, ce qui n’était hélas pas mon cas. Extrait : « Ohhhh (étonnement, regards) tu as vu ce bol ! _ Ahhhh (oui, les amoureux sont très expressifs) et celui-là, regarde : c’est vraiment étonnant… » (et puis rapprochement etc.) J’arrête ici, j’espère que votre imagination est capable de vous imaginer les jeunes gens serrés l’un contre l’autre et faisant mine de se passionner pour des gobelets.

Pauvre de vous ou bienheureux simples d’esprit que vous êtes, chers amoureux ! Vous êtes sous le joug des illusions (ou alors vous êtes vraiment idiot ET amoureux, et dans ce cas là je ne peux absolument plus rien faire pour vous).

Quand Chocostory rime avec polygamie

Loin de moi l’idée de vous engager dans les voies de la perdition en vous menant au musée de l’une des douceurs les plus aphrodisiaques que la terre ait jamais porté (enfin, c’est ce que l’on dit…) Force est pourtant de constater que ce musée boit à tous les râteliers, et qu’il perd ainsi tout le charme que pourrait produire sur nous, et sur moi, disciple pourtant déjà convertie au chocolat… Car pour 9,5€ l’entrée, l’on s’attendrait à une expérience atypique, quelque chose qui change votre vie, qui vous fasse sortir esquissant un sourire aux lèvres…

Navrée, mais non. Pour 9,5€, vous visitez deux grandes pièces avec un amoncellement de pots, de tasses, de réclames et d’images accrochées et bien classées, avec musique d’ambiance associée, une savane plastifiée… et des playmobiles, des publicités pour la boutique et pour le chocolat Belcolade. N’omettons pas le documentaire « arte » des années 80, remis au goût du jour dans une salle noire (parce que tout de même, une salle peinte en noir des sièges au plafond, si c’est pas un mini-cinéma!). Et enfin, le point d’orgue de la visite : la dégustation de trois palets de chocolats avec des goûts différents selon leurs origines (ébahissement… c’est vrai que même entre le chocolat pâtissier Carrefour et Casino, moi aussi je vois la différence, et c’est un peu moins onéreux…) Et puis le sourire commercial du chocolatier qui remplit à tour de bras, précisément toutes les vingt minutes, des moules de pralinés (que l’on peut bien entendu acheter en boutique pour pratiquer chez soi).

Quand Chocostory rime avec pédagogie mal emboutie

Attendez-vous à lire et relire plusieurs fois les mêmes choses (l’efficacité de la pédagogie de la répétition est légendaire). Pas d’éloge lyrique, d’emportement passionné sur les plaquettes malgré leur remarquable longueur (même moi, avec ma bonne conscience et la volonté de vous informer en entier, j’avoue avoir laissé tomber la lecture des dernières affiches). Excellent entraînement pour les langues étrangères (l’anglais et l’espagnol exclusivement) néanmoins, même si l’on frise le degré -1 de l’écriture (eh oui, Roland, ça existe). Une sorte d’impression générale d’absence d’intérêt et de ressassement. Des mots savants qu’on lit et puis que l’on oublie tout de suite après… Des recettes à jamais impossibles à tester car il y a peu d’élus qui possèdent chez eux de véritables fèves de cacao ou de la chaux…

Malgré tout, vous apprécierez de savoir que Voltaire écrivait peut-être Candide en échauffant son esprit par un doux breuvage mêlant moitié de chocolat et moitié de café. Je vous livre également la recette de Diderot, elle, faisable : 2 cuillères à soupe de sucre, un œuf, 4 cuillères à soupe de cacao, une pincée de cannelle et à la toute fin une goutte d’essence de fleur d’oranger. Pour avoir goûté, car si c’est la recette de Diderot, par pur snobisme littéraire, il fallait bien déguster, je dois dire que ce n’est hélas pas le meilleur chocolat que j’aie bu de mon existence, et que le fait de mettre un œuf dans cet exquis breuvage ne m’est pas très agréable, y ajoutant une forme de lourdeur, tout en générant, cependant, une mousse.

Quant au mélange de Voltaire, je me suis permise de l’exploiter pour la rédaction de cet article, et vous laisse donc juges et critiques de l’effet produit sur ma verve… Certes, on ne peut pas imputer ces dégustations plus ou moins agréables au musée, mais l’on peut néanmoins s’interroger sur la pertinence des choix qui ont été faits. Pourquoi, en effet, nous parler soudain du sucre en pain (oui, assurément, c’est un ingrédient du chocolat, mais enfin, à ce compte là on est bon pour un passage en revue de toutes les épices existantes et imaginables susceptibles d’entrer dans sa recette)? Pourquoi exposer les bonbonnières ? Certes, les bonbons au chocolat sont un délice que je ne renierai pas…

Il y a tout Paris, pour éviter Chocostory
Sainte-Angelina, redonne-moi la foi !

Sainte-Angelina, redonne-moi la foi !

A écrire ces quelques mots, sous le bas-relief de Molière (pardon, J-B. Poquelin), place Colette, à patienter quelques heures durant dans le bourdonnement de conversations superficielles pour mon rendez-vous mensuel avec Molière et ses comparses (ce mois, Antigone disait « Non » et c’était beau, violent, dur, âcre comme le goût affirmé d’un chocolat très noir), je vois plus de richesses, plus d’art, plus de beauté enfin que ne pourra jamais me donner le musée du Chocolat, avec la fontaine, sous les arcades, et les fastes et dorures de la Comédie-Française.

Plus de beauté à succomber, dans le salon (rue de Rivoli) sorti tout droit de vraies-fausses rêvasseries d’antan, à un chocolat chaud d’Angelina, qui lui ne vous coûtera que la modique somme de 8,20 € soit une économie substantielle qui vous permettra de céder à une viennoiserie sans trop culpabiliser pour vos économies. Et seul parmi des milliers, parmi tous ces touristes qui n’écoutent qu’eux-mêmes, vous pourrez, du moins, vous délecter en toute intimité d’un chocolat suave, un rien dandy sur les bord, avec sa chantilly tourbillonnante, sa vieille vaisselle, pour un petit goût d’éternité dans le transitoire du monde, avec une compagnie que vous appréciez.

Plus de beauté à visiter un véritable musée, digne de ce nom et sans oppressions financières omniprésentes. Alors visitez les catacombes, visitez le Musée de la Vie Romantique, visitez les collections permanentes de Pompidou, visitez Brassai et son œil amoureux de Paris, à l’Hôtel de Ville. Mais de grâce, pour vous, pour votre santé psychique d’humain censé, que je respecte éminemment, épargnez-vous le musée du Chocolat, ou vous risquez la crise de foi (grand Dieu, heureusement que Sainte-Angelina me sauva!)