Chronique du réveillon de mon bonnet

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Et vous n'avez pas intérêt à me dire qu'il est laid, sinon, je vous le fait manger !

Et vous n’avez pas intérêt à me dire qu’il est laid, sinon, je vous le fait manger !

par Rouge

Ah bon, il est joli, mon bonnet ? Puisque c’est comme ça, suivez ses aventures du 1er de l’an, mais ça ne sera pas du gâ… chapeau ! Je vous aurai prévenu : pas ma faute si vous en perdrez votre bonnet !

Oui, d’accord, mon bonnet est très joli, c’est un fait. Un peu plus et j’en serais jalouse… Mais enfin ! Ce n’est après tout qu’un accessoire de laine, dont l’utilité première est de protéger du froid des oreilles délicates et une tête trop exposée aux frimas par le choix délibéré d’une coiffure courte (et rouge). Il semblerait néanmoins que lors du passage de 2013 à 2014, une divinité quelconque se fût penchée sur mon bonnet pas (ber)sot pour non pas exaucer mille vœux (pour cela, soyons optimistes et gageons rêveusement que les 365 jours de 2014 feront office de rattrapage…) mais lui faire vivre des aventures singulières. Comme les cartes de vœux sont encore légales dans les bonnes mœurs de la société (dont déjà Revolver vous avait présenté un étalage sous couverts), voici les chroniques du réveillon (rocambolesque) de mon bonnet.

Pourtant, il ne s’était pas mis spécialement sur son 31, mon couvre-chef et la tenue de toute la personne qu’il protégeait (précaution qui, vous le constaterez bientôt, s’avéra inutile) était tout sauf aguicheuse : jean, avec collants de laine en dessous, veste de ski et gros sabots de marcheuse invétérée, qui malgré leur apparence dévoyée offrent l’avantage d’être d’un confort inestimable. Enfin, comble du dandysme de la frigorifiée qu’il recouvrait, Mademoiselle bonnet, (ma petite personne donc, si vous avez encore assez de tête sous le bonnet pour suivre mon récit) s’était emberlificotée d’une double écharpe (une en laine et une en coton). Avec cela, mon cher bonnet recouvrait davantage un bonhomme de neige qu’une véritable bonne femme (ou femme « bonne », comme certains le pensèrent faussement). Par ailleurs, parce qu’il y en a dans le bonnet de celle qui le revêt, j’avais néanmoins préparé un parcours qui malgré ma protection capitale devait me mener plus près des étoiles (autrement que par la chanson). Je n’avais choisis, parmi les lieux de mes pérégrinations, que ceux que j’appréciais le plus dans Paris, éloignés des lieux de festivité que l’on m’avait fortement déconseillé, comme la place du Trocadéro (où l’on troque les héros contre les soulards du premier de l’an). De ces lieux que personne ne pense à visiter un soir du 31 sous une fine pluie et dans la froide nuit de décembre.

Hélas, c’était sans compter la malheureuse confrérie des dragueurs à deux balles que la divinité quelconque qui gouverne le ciel avait délectablement sélectionnés pour les mettre à la poursuite de mon bonnet vert, sans doute parce que le vert symbolise l’espoir.

J’eus donc droit à un petit panel de séducteurs pas futés du ciboulot chapeau… qu’ils ne portent pas melon, même s’ils l’ont, le melon, pour penser qu’ils me plairont at first sight sans dégainer un peu plus qu’un sourire peu charmeur et le traditionnel « hey salut toi, tu veux pas qu’on parle? » Mon bonnet et ce qu’il y a en dessous, malgré le ravissement des lieux dans lesquels il se délassait, n’est pas si niais… et pas si désespéré. J’aurais en effet préféré laisser à mon bonnet le plaisir de mener la conversation avec numéro 1. Je suis certaine que mon couvre-chef eût eu davantage de répartie que ma petite personne de mauvaise volonté et de parfaite mauvaise foi. Après un premier compliment « il est très joli, ton bonnet »… blanc, blanc, et reblanc. Outre que numéro 1 n’était pas plaisant, et n’était pas revêtu d’un accessoire aussi charmant que le mien pour masquer cette disgrâce de la nature qu’hélas je ne pouvais pas ne pas remarquer de mon œil redoutable d’esthète, ce genre de compliment a un effet immédiat sur mon organisme : je sonne creux, et ma conversation se résume à quelques mots bancals. Parler à mon bonnet, voilà une activité qui aurait sans doute décontenancé numéro 1. Je regrette de ne pas la lui avoir proposé, d’ailleurs…

[Petite méditation-digression sur ce grand sage des années 2000, Mickaël Youn qui préconisait de « foutre sa cagoule » parce que « foutre son bonnet » est moins « cool »… L’an prochain, bonne résolution, j’investis dans la cagoule, donc, histoire de n’être plus qu’un beau nez, enfoui dans un amas de laine.]

Je fis néanmoins preuve d’un à propos remarquable dont numéro 1 n’apprécia pas les subtilités, mais dont je profite ici pour m’en féliciter et me tirer l’auto-chapeau (même si dans ce cas, il s’agissait plutôt d’un bonnet). Après un premier « je n’ai pas envie de parler » aussi tranchant et vif que la lame de la guillotine (tiens, ne leur mettait on pas un bonnet, aux pauvres _ ou riches _ guillotinés?), et dans la mesure où numéro 1 était un peu collant (et je ne parle pas de bas nylon), je le fis d’abord marcher assez longtemps pour qu’il puisse se fatiguer les pieds et me poser mille questions laissées en suspens « mais pourquoi ne veux-tu pas me parler? Tu n’aimes pas parler ? Mais c’est bien de parler, les gens se parlent entre eux… » (hélas, je ne suis pas les gens… Dois-je te dire que je ne te trouve pas plaisant, pour ne pas dire laid, que tu ne sembles intéressé que par une chose et cela est bien trop perceptible pour ne pas créer une instinctive réaction de retrait de ma part, et qu’enfin, je ne suis pas aussi vide qu’un bonnet, et cette conversation l’est bien trop, vide ?) Puis, n’ayant malheureusement pas l’audace de lui dire clairement la vérité crue et nue de ma parenthèse, je lui avouai, lasse, dans un geste de bonté qui n’est imputable qu’au miracle du dernier jour de l’année « tu perds ton temps, pas la peine de continuer à parler dans le vent… Va en chercher une autre. » Eh bien, effet prodigieux : dès le « tu perds ton temps », Monsieur partit. Un vrai plaisir : à réutiliser en 2014 !

Arriva ensuite, lors de mon ascension de Montmartre ce qui arrive fréquemment dans les rues de Paris après une certaine heure et il n’est malheureusement pas possible de s’habituer à cela, et c’est une épreuve bien pis encore que celle de la confrérie des pirates éclopés de l’île de la Tentation. Encore une fois, malgré le ravissement des lieux, j’eus préféré éviter cette rencontre impromptue, certes risible. Un homme se soulageant de ses excès de boissons festives en ne prenant pas garde à mettre sous couvert d’un bonnet les attributs que lui avait donnés la nature… Mais aucune chance que je lui donne mon bonnet pour cacher ce sexe que je ne saurais voir, par bonté du premier janvier (car minuit avait sonné entre temps)… J’aurais bien préféré conserver mes yeux fermés et enfoncer mon bonnet bien bas. Heureusement pour lui, en effet, mon bonnet n’a pas d’yeux, et n’est pas pourvu d’oreilles. Mais moi si (et je m’adresse à toute la gente masculine parisienne dans son ensemble, pitié pour les flâneuses : arrêtez d’u-rue-ner, ou je vous ferai manger mon bonnet ! Si je compte le nombre d’hominidés masculins que j’ai surpris et qu’à chaque fois je leur avais taxé la fameuse amende pour outrage sur la voix publique, je pourrais me payer Saint-Tropez… où certes l’utilité d’un bonnet serait toute relative, sauf de bain!)

Après minuit, mon bonnet se sentit fortement sollicité, même légèrement tapoté par un numéro 2 inopportun aux gestes déplacés. La plupart des gens se souhaitent la bonne année et le font partager aux inconnus, comme à moi et mon bonnet, invité à virevolter festivement. Ils ne comprennent pas que l’on n’a pas forcément besoin d’eux… Ma traversée des rues me permit de constater que pour une majorité des gens, ces vœux n’allaient pas sans un excès de bonheur qui frôle la fausseté, accentué peut-être par le taux d’alcoolémie. Parce qu’après tout, le temps file, comme tous les jours, et rien d’exceptionnel n’arrive le soir du 31 : d’un jour à l’autre, c’est un peu bonnet blanc blanc bonnet. Je rencontrai donc numéro 3, le fêtard au veston débraillé, qui en voulait hélas plus à ma bouche qu’à mon bonnet, et devant lequel je fui, je l’avoue, très lâchement.

Et parce que lorsqu’on a un bonnet mais pas de tête, on a des pieds, et que mon métro s’était arrêté de circuler à 2h du matin, je rentrai chez moi, soit tout au bout de la ligne, à Paris extra-extra-muros, sous les coups de 4h, entendant avec délectation les premiers oiseaux de 2014. Seule avec mon couvre-chef dans les rues toujours aussi désertes, avec quelques passants endimanchés retrouvant leurs appartements, les jambes un peu bringuebalantes d’avoir trop dansé, l’œil lumineux de s’être enivré, de s’être oublié un soir, un soir qui après tout était un soir comme un autre. Une nuit qui avait passé.

Qu’importe la marche, le mal de pieds, les outrages à mon bonnet et à ma petite personne… Abonnée à cette malchance rocambolesque qui fait que la vie est si déroutante, je n’avais pas raté mon rendez-vous nez à nez avec Paris. Et pour tant de beauté. Merci et chapeau bas.


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