Collaboratrice d’élu, l’ombre du pouvoir

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Par Revolver

Le collaborateur d’élu, le méconnu couteau suisse politique
Hôtel de Ville dans la lumière du matin

Hôtel de Ville dans la lumière du matin

Collaborateur d’élu, un métier peu connu et pour cause, puisqu’il évolue à l’ombre de celui qu’il seconde. Si un élu ne dispose que d’un seul collaborateur, aussi appelé chargé de mission, c’est à lui qu’il confie l’organisation de son agenda, la prise de contact avec ses différents interlocuteurs, la rédaction de sa correspondance et autres éléments de langage. En un mot, le collaborateur, c’est l’arme secrète, version couteau suisse, de l’élu. Élise, qui a tenu à rester anonyme pour d’évidentes raisons de confidentialité, témoigne sur son quotidien exaltant mais éreintant de collaboratrice d’élu. Elle a choisi de dépeindre ses mille missions à travers cinq lettres : O-M-B-R-E.

O comme Oh !

« Les premiers mois, je trouvais chaque heure tellement excitante, tellement précieuse que je ne voyais pas le temps passer… au point de repousser le moment d’une pause pipi de plusieurs heures, tout me semblait si urgent et prioritaire. Je déjeunais rarement avant 15 heures et encore, j’y allais, parce qu’il le fallait. Notre activité est très prenante. On peut facilement oublier la réalité. Depuis, j’ai appris à faire attention et à ne pas m’oublier. Je n’en travaille pas moins bien pour autant !

Si aujourd’hui, je trouve naturel de prendre contact avec des personnalités politiques, du monde économique, de la culture ou du sport, les premiers temps, le carnet d’adresses de mon élu m’impressionnait beaucoup et plus encore quand j’ai été amenée à côtoyer les gens qui y figurent.

Mon souvenir le plus marquant est lié à une remise de médailles organisée par mon élu et pour laquelle j’avais dû préparer des éléments de langage pour que les trois élus qui remettaient les décorations soient en mesure de présenter ceux qu’ils distinguaient. Les éléments de langage peuvent être des notes assez brèves mais très précises sur un sujet donné, une biographie en l’espèce, mais ce peut être aussi un vrai discours. Quand la Première Adjointe au Maire a pris la parole, sans notes comme à son habitude, pour évoquer le premier médaillé, mon cœur s’est mis à battre très fort. Elle était sous les projecteurs, je me tenais debout du côté de la régie, plongée dans l’ombre. Son discours dura sept minutes et seule une phrase que j’avais écrite avait été retenue mais quelle émotion de l’entendre, cette toute petite phrase !

Le deuxième élu – un aveugle, ce qui a son importance ici –  reprit toute la structure que j’avais préparée. J’étais sur un petit nuage… jusqu’à ce qu’il se trompe sur un nom d’association ! Mon élu, à ses côtés sur scène, lui fit remarquer avec discrétion son erreur. Plein d’humour, l’orateur s’exclama : « Si on me donne des notes erronées, je ne peux pas y arriver ! Et ma machine ne lit pas l’espagnol ! » Eh oui, car il s’agissait d’un nom d’association culturelle espagnole avec un ‘ñ’ que son logiciel de synthèse vocale n’avait pas su traduire à proprement parler !

La troisième élue lut le discours que je lui avais préparé – « mon discours », pensai-je en mon for intérieur – mot pour mot, de bout en bout. Le plus drôle, c’est que celle qui me remercia personnellement, ce ne fut pas elle (alors que, contrairement aux deux autres, je sais qu’elle n’avait rien préparé elle-même, si ce n’est l’ordre à l’une de ses secrétaires d’imprimer le discours envoyé), non, ce fut la Première Adjointe. « Merci, Elise. » Plus que le prestige de sa fonction et le contact établi par la poignée de main entre elle et moi, ce qui me toucha, fut ce simple « merci » assez inhabituel puisque les fameux éléments de langage, bien qu’écrits par les collaborateurs, portent la signature de leur élu. Autrement dit, une fois que je les avais produits, ils étaient devenus propriété de mon élu. Le mien a pris la peine, ce soir-là, de me présenter à la Première Adjointe. Nous avions beau nous trouver dans les coulisses, il m’a donné ma part de lumière. »

M comme Machine de travail

« Machine parce qu’il faut en abattre du travail ! Des mails, des notes, des prises de rendez-vous, des réunions de travail, de la veille médias, de l’événementiel, des relations publiques…

Machine parce qu’il faut être très organisé, ne pas mélanger tous les sujets, tous les interlocuteurs. Et rester très concentré, même si mille sujets se télescopent, de nature et d’importance diverses.

Machine parce qu’il faut parfois aller contre sa nature. D’un naturel extraverti, j’aime beaucoup parler avec les gens. C’est très utile pour nouer des contacts, entretenir des relations et être au courant des dernières informations. En revanche, je dois rester très vigilante sur les sujets sensibles car on ne plaisante pas avec la confidentialité. Ce qui est le plus difficile, c’est dans certaines réunions de ne pas donner mon avis et de rester silencieuse. Lors d’un récent déjeuner de travail par exemple, mon élu s’est entretenu avec un interlocuteur qui réclamait des solutions compensatrices pour un événement qui, contrairement aux quinze dernières années, ne pourrait pas se tenir à cause de travaux entrepris par la Ville. J’ai dit bonjour, j’ai pris des notes tout au long du repas, en relevant le défi de manger mon risotto aux gambas en même temps, et au moment de dire « au revoir », je n’ai pu m’empêcher de plaisanter. Il venait d’annoncer qu’il partait assister aux Jeux Olympiques de Sotchi, qu’il avait son billet aller mais qu’il était pour le moment impossible de réserver son billet retour. Tandis qu’il me tendait la main pour me dire au revoir, je lui dis: « A bientôt, Monsieur X, si toutefois vous revenez de Russie… ».

B comme Boulette

« C’est ma hantise. Diffuser une fausse information. Oublier quelque chose d’important. Donner un conseil peu avisé. Envoyer l’agenda de mon élu en plaçant tous ses contacts dans la case des destinataires visibles ou bien oublier d’effacer de sa signature automatique son numéro de portable. J’ai tellement peur de commettre une gaffe que je me surveille tout le temps. Rien ne me vient à l’esprit de très marquant en la matière, c’est bon signe ! Pourvu que ça continue ! »

R comme Retard

« En cette période de campagne électorale, mon élu m’a demandé de recenser toutes les listes (têtes de liste et colistiers) du département. A cœur vaillant, rien d’impossible. Les moteurs de recherches, précieux alliés dans ce genre d’enquêtes, ne furent cette fois-là d’aucune utilité. Je téléphonai à mon ancien directeur de cabinet (un homme qui sait tout sur tout et connaît tout le monde) pour obtenir de l’aide. En rendez-vous à l’extérieur, il me demande avec son humour habituel : « Tu en as besoin pour quand ? Pour hier ou avant-hier ? Non, si ce n’est pas pressé, je peux t’avoir l’info dans une heure, une heure et demie max… »

Oui, car, c’est une règle générale, en collaboration politique, tout est TTU (très très urgent), et donc pour « hier ou avant-hier ». Très vite, j’ai appris à relativiser les urgences : puisque tout est urgent, rien ne l’est plus. On travaille beaucoup mieux ainsi et de façon plus efficace. C’est un grand paradoxe en fait : de l’extérieur, on perçoit l’action politique comme très lente, et on la critique souvent pour cette lenteur, et pourtant, en tant que collaborateur, on est tous les jours dans l’effervescence et parfois la frénésie. »

E comme Élu

« Ce qui frappe au premier abord, c’est son charisme. C’est un homme avenant, qui parle à tous, des agents de sécurité aux ministres en passant par les collaborateurs de ses collègues. Les autres chargés de mission me disent souvent que j’ai de la chance de travailler pour lui. Et c’est vrai que c’est tout de même plus agréable de travailler pour quelqu’un de sympathique et apprécié que pour des snobs exigeants et peu reconnaissants… Le revers de la médaille, c’est qu’il est difficile de lui dire non. Pour travailler un dossier à la maison. Pour reprendre une note sur laquelle j’ai planché déjà pendant des jours. Ses marques de confiance et de reconnaissance me poussent à toujours faire mieux et plus et je ne sais pas toujours m’arrêter.

Mon élu est boulimique de travail, il s’engage dans beaucoup de projets à la fois et il faut suivre ! Il ne compte pas son temps, il travaille sept jours sur sept et souvent jusque tard. Peu de gens seraient capables de tenir ce rythme. Même en vacances, il continue de cultiver ses réseaux, mener des actions avec des associations, répondre à des interviews. Je me fais un plaisir de raconter ces détails à ceux qui aiment critiquer les soi-disant nantis de la République : des mails envoyés le dimanche à 23h, les déplacements dans sa voiture personnelle sans remboursement, l’absence de notes de frais, les cadeaux qu’il refuse poliment mais fermement quand il soutient avec succès un dossier d’association, une demande de logement ou qu’il offre des invitations pour tel ou tel événement. Son intégrité est pour moi un modèle en la matière – je sais que tous ne le suivent pas – et elle renforce cette haute idée que j’ai de la mission politique. »