Commémorations : le masque de l’héroïsme

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par Rouge

2014, c’est l’année des commémorations. Centenaire de la Grande Guerre, centenaire de la mort de Charles Péguy, 70 ans de la Libération de Paris. Tout cela est magnifique, héroïque. Mais c’est oublier que l’héroïsme patriotique est un masque aussi sublime que terrible. Analyse.
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Masque et failles

Un calendrier des commémorations en boucle

C’était le 3 août 2014 : une accolade entre François Hollande et son homologue allemand Joachim Gauck paracheva l’inauguration d’un musée franco-allemand . 12000 soldats français et allemands seraient enterrés.

C’était le 4 août 2014, commémoration du 70ème anniversaire du Débarquement de 1944, de ce D-Day, en grande pompe. Le gratin mondain avait sorti ses tenues les plus protocolaires et aucune faute de goût n’a été à déplorer. Le Prince Harry et Kate étaient charmants, Queen Mum était en forme, et Barack avait toujours son sourire ultrabright sur les photos.

C’était le 25 août 2014. François Hollande prononçait un discours sous la pluie rutilante un discours sur la grandeur de la France, libérée par les alliés et le peuple de Paris. La grandeur de l’héroïsme des Français était encore soulignée par un spectacle sons et lumière, sur le parvis de l’Hôtel de Ville.

C’était le 5 septembre 2014 : centenaire de la mort du lieutenant et poète Charles Péguy aux premières heures de la bataille de la Marne. Pas de grand événement, mais un nouveau Pléiade.

Des moments idéaux en matière de communication présidentielle, et la presse de saluer la stature présidentielle que tente de se reconstruire l’homme d’Etat qu’est, en plaise ou en déplaise aux Français, François Hollande.

Mais ce texte n’a pas pour but de tirer à boulets rouges sur un politique, et ce qu’il soit de droite ou de gauche. Ces commémorations sont des moments de mémoire qu’on peut difficilement contester sans faire injure au passé. Le syndrome du « plus jamais ça » flotte inconsciemment ou non dans l’univers collectif, avec cette peur générale d’un retour en arrière, d’autant plus que les derniers survivants de ces instants historiques s’éteignent doucement pour sombrer dans l’oubli. Ces commémorations existent parce que nous avons besoin de moments où l’on se souvient, même (et surtout) d’un temps révolu que l’on n’a pas connu, comme s’il était enraciné en nous. Ces moments appartiennent à notre Histoire, mais aussi à une forme de mythologie historienne. On ne peut pas les nier, les oublier. On n’en a pas le droit parce que des hommes sont morts. Ils sont mort pour la liberté, pour tout un ensemble de valeurs, et puis, pour nous aussi. « Morts pour la France », « morts pour la Patrie », a-t-on apposé sur les stèles des tombes, dernier indice sur terre de ce qu’ils ont été. Oui, ce sont, c’étaient des Héros. Des Héros, mais, ne l’oublions pas, d’abord des Hommes, majuscules et minuscules.

La belle face de l’héroïsme : Orphée aux Enfers revient d’entre les morts

Barbarie et dilettantisme

Barbarie et dilettantisme

Il est facile d’en rester à cette belle figure d’Epinal héroïque d’un passé sublime. C’est effectivement celle que présente par définition la commémoration, ce moment de célébration du souvenir ou de la mémoire. Le fait de célébrer, voire de fêter, conduit nécessairement à des dérives et à la tentation d’une forme de lyrisme pacifiste ou patriotique.

Car oui, ces Hommes ont vécu l’innommable. Dans certaines circonstances, des circonstances terribles, ils ont été contraints de franchir les limites de l’Humanité pour devenir des héros, pour sacrifier leurs vies. Pourquoi ? Une question qui reste en suspens. Mais sait-on pourquoi l’on existe ? Peut-être certains croyaient-il à « une certaine idée de la France », peut-être pour d’autres était-ce leur famille, leurs enfants, leurs frères et leurs sœurs qui leur donnait cette force de lutter pour un conflit qui les dépassait, qui dépassait leur individualité d’être humain, mais si aux moins ceux restés à l’arrière pouvaient avoir une belle vie, ils ne se seraient pas battus pour rien ? Peut-être encore, pour d’autres, que la liberté les prenait aux tripes, et qu’ils ne pouvaient pas faire autrement que de lutter ? Mille raisons de mourir… mille raisons de donner ce qui est le plus précieux : sa propre vie ?

Mais on ne s’interroge plus, aujourd’hui sur le sens de ce don, sur la logique de ces morts. Elles vont de soi, puisqu’elles sont entrées dans l’Histoire. Ces commémorations les normalisent, transforment ces affrontements en un processus orphique ou christique : d’abord l’Homme descend aux Enfers, puis il remonte parmi les Vivants pour leur apporter la « forme et l’essence divine » de la Poésie, de la Liberté, ultime de résurrection d’une Eurydice morte pour légitimer l’Histoire, pour offrir quelque chose d’encore plus beau et éternel. Tous ces soldats, ces hommes de 1789, de 1870, de 14 ou de 40 sont morts pour construire les fondements de notre monde d’aujourd’hui, et ses valeurs. Sachant cela, nous dormons tranquilles, sur nos deux oreilles, malgré les conflits qui continuent d’attenter à la Liberté de certains hommes, de certaines femmes à travers le monde.

Bas le masque de l’héroïsme : horreur et non-sens

Des matraques et des pelles : les armes de celle que l'on eut l'ironie de nommer "la Der' des der'"

Des matraques et des pelles : les armes de celle que l’on eut l’ironie de nommer « la Der’ des der' »

Le lien qui s’écrit entre ces guerres et le monde actuel, tous ces discours où l’on nous indique à mots couverts que malgré la crise, il faut faire comme en 45, comme en 18 : reconstruire et repartir de l’avant, nous font oublier une partie essentielle inhérente à toute guerre. Une partie qui, elle, n’a aucun lien avec la société actuelle. L’horreur de la Guerre. Son indicible horreur. Celle qui, même pour nous, est difficile à concevoir, à imaginer. Celle qui même dans les films les plus « gores » ne nous semble pas réaliste, car c’est une horreur réelle, une de celle qui nous tétanise en tant qu’être humain.

Pour l’approcher, l’appréhender et tenter de la comprendre, il n’y a que l’Art. Les témoignages censurent encore trop… L’indicible horreur, c’est ce qui surpasse les mots, l’émotion qui ressurgit soudain, ce qui nous fascine et nous terrifie dans les récits historiques, dans les récits de Guerre. L’Horreur, on la lit dans la vie quotidienne des soldats, dans la chiasse du Front, dans ces mots d’argots trop dignes du Feu de Barbusse, dans cette formule d’Erich Maria Remarque « A l’ouest, rien de nouveau ». Ces récits sont là d’abord pour nous rappeler que ces soldats étaient des hommes, d’abord des hommes, et qu’il y avait parmi eux des petits, des grands, des intellectuels ou des incultes, mais face à la condition humaine, ça ne changeait pas grand’chose.

Appréhender cette horreur, penser qu’elle a existé dans des êtres humains, qui étaient comme nous, ça fait mal. Ca nous blesse parce qu’on se croit inoffensif, pacifiste et tout beaux. Croire que ç’a été possible, c’est terrifiant. Mais c’est nécessaire aussi : nos peurs sont toujours de l’ordre de l’inoubliable, et non, il ne faut pas qu’on oublie « ça ». Mais nous ne sommes pas tous égaux devant la violence des images et des mots. Certains la rechercheront avec avidité, et se repaieront des scènes de débarquement d’« Il faut sauver le soldat Ryan », quand d’autres ne supporteront pas le choc de ces images en caméra embarquée.

Encore que les cours d’Histoire nous apprennent aussi tous ces éléments, mais il en est un que l’Histoire n’évoque jamais. La question du sens. En Histoire, tout tend vers un sens et une finalité. Or, ce n’est pas le cas pour les Hommes qui ont vécu ces conflits, pour qui la fin, jour après jour, n’était pas toujours assez proche pour justifier les moyens. Car il n’est pas anodin que les grands conflits mondiaux aient conduits, en Art, à l’avènement de l’Absurde. Dada, le surréalisme, Beckett dans une autre mesure : la Guerre a ouvert sur l’absurde. En 2014, nous ne voyons que le résultat final de ces conflits mondiaux. La « Grande » Guerre, la plus meurtrière de tous les temps, n’a eu de sens que par l’armistice. La Révolution Française, tous les guillotinés, tous ces nobles dont on a accroché les précieuses perruques et un peu plus ne sont morts que pour l’avènement de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen.

Mais le sens d’un conflit au jour le jour, qu’en est-il ? Quel sens au meurtre, au viol, quel sens à tous ces « crimes de guerre » ? Encore que pour certains affrontements, tout se justifie. La victoire des alliés américains contre l’Allemagne nazie et tous les crimes perpétrés. Une petite horreur contre le Génocide terrible et la Dictature. Tout est clair comme de l’eau de roche : le manichéisme est facile à établir. Mais combien de vies individuelles ont-été bombardées par ça ? Les morts, les femmes violées, celles qu’on a tondues parce qu’elles avaient cédé à des hommes, pour affaire, par amour ou peut-être tout simplement par ennui, comme cette sublime Autre de Julien Green, ces Boules de suif forcées… Le prix n’était-il pas trop élevé, trop cruel ?

Et ces autres conflits, ceux que l’on tait encore parce qu’ils se sont terminé honteusement, comme la guerre d’Indochine, menée par ce Général Leclerc qui avait tant fait déjà pour la France. Qu’en est-il des morts d’Indochine, pourquoi sont-ils morts, pour quelle noble cause ? On ne sait plus, eux-mêmes ne le savaient plus, raconte le roman d’Antoine Audouard Un Pont aux oiseaux. Pourquoi les Français ont-ils commis là-bas des actes de barbarie ? Pourquoi les indochinois aussi ? On ne sait plus vraiment. Vague question d’indépendance, d’honneur, de colonialiste etc. Alors du sens, là, il n’y en a pas eu, jamais on n’arrivera à justifier « ça », et ça non plus, il ne faut pas l’oublier. L’Histoire aussi a ses actes gratuits, noyés dans la tourbe et que l’on préfère oublier…

Conclusion (personnelle)

Oui, ces hommes, incontestablement, ont été héroïques. Ils ont versé leur sang. Et nous, nous vivons facilement aujourd’hui sur le monde qu’ils nous ont laissé, un peu dilettantes quelquefois, comme l’homme de cette photographie. Qui accepterait, aujourd’hui, que l’on touchât au moindre cheveux de ceux qu’il aime sans ressentir un déchirement insupportable, sans hurler ? Dans ce monde où le narcissisme atteint son apogée, qui luttera encore… Aura-t-on encore la force de donner du sens, de ne pas sombrer dans le fatalisme ? Je n’en sais rien. Je ne sais pas si je serais dans le bon « camp », celui de la justice. Je ne sais pas si je résisterai, si je construirai et je gravirai les barricades pour mourir pour l’idiot du village d’en face, pour cet autre qui me regarde avec mépris et qui me tend son mépris à la face, qui s’en fiche bien de ma petite personne, tant qu’il peut mener à bien son existence dans les limites de ses plaisirs personnels. Je ne sais pas s’il faut voir dans l’héroïsme une forme de noblesse de cœur, ou une folie suicidaire déraisonnée et fanatique. La seule chose dont je suis certaine, c’est que le masque existe, et en connaître les deux faces, même si je ne distingue pas vraiment pourquoi, me semble nécessaire pour me sentir consciente du monde qui m’entoure, et ne jamais perdre à l’esprit la Grandeur, sans oublier les décadences dont l’Homme est capable.


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