Corsé

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par Rouge

Striptease frivole ou… cors(et)é ?

Un chocolat qui se dévoile sous toutes les coutures

Un chocolat qui se dévoile sous toutes les coutures

Il était vraiment irrésistible. Elle ne résistait jamais. Céder et se laisser aller. Toujours. Presque pas de lutte, une lutte de faible et silencieuse. Mais tout de même un petit combat : la culpabilité initiale rajoutait un goût d’interdit, une saveur délicieuse à cet assouvissement sensuel. Une saveur plus âcre, une noirceur teintait le jeu. La conscience que c’était mal et qu’il ne fallait pas, et pourtant on le fait, parce que le goût et l’envie, le désir et le plaisir qu’on obtiendra sera bien plus fort, bien meilleur encore.

Cette lutte était nécessaire, toujours. Il y avait comme une chasse entre eux. Une tension qui devait s’accroître, augmenter encore, arriver à l’insupportable, à cet insoutenable qui était aussi délicieux parce qu’on savait qu’il allait bientôt se résoudre… et puis se rompre dans une forme d’étreinte. Irrésistible. Elle l’évitait, d’abord. Elle contournait l’obstacle qu’il était. Venir tout de suite à lui n’était pas concevable ; il fallait attendre, l’attente essentielle où elle le jaugerait, celle où la culpabilité et l’imminence du désir luttaient contre la raison trop flexible. Et où toujours gagnait son désir. Après un moment, après avoir délimité l’objet, l’avoir dessiné en imagination, avoir dans la bouche, dans les dents, la mâchoire qui se tire vers lui, son goût et son odeur. Fermer les yeux, deviner son corps…

Brute, avec une envie farouche et sans concession, elle se dirigea vers lui, lui l’immobile, terré dans l’ombre. Il ne bougeait pas, il n’était là que pour elle, pour qu’elle puisse réaliser son désir… Il était rassurant pourtant, elle avait besoin de lui. Quelque chose la faisait toujours revenir à lui, malgré cette transparence qu’il lui renvoyait, et cet absence d’écho. Parfois, elle le savait, parler n’était plus possible, parler blessait trop profondément. Alors il était là, lui, qui ne disait rien. Rassurant, mais transparent. Un placebo auquel elle aimait croire, comme on croit aux contes que l’on vous raconte enfant, les contes de princesse et de prince charmants. S’accrocher à lui du bout des ongles. Nécessité vitale. Une fois qu’elle l’aurait, une fois qu’il serait en elle, plus rien de cette réalité ne la toucherait. Elle fermerait les yeux… « C’est bon. Tu es bon. Je suis bien.» Ne plus rien penser… Oublier tout, sauf ce désir à combler et cet apaisement des sens qui n’était pas une mort, qui était la vie à son point le plus élevé, à un degré de douceur qu’elle ne retrouvait jamais ici.

D’un pas décidé, elle approcha du placard. Elle ouvrit la porte, approcha doucement sa main pour l’atteindre. Il était masqué par une pile de verres qui faisaient comme des miroirs déformants, et agrandissaient encore l’objet tant convoité. « Non, je ne dois pas. Il ne faut pas. » Son geste s’arrêta net, elle hésitait. Elle ne savait plus tout à fait… Céder, encore une fois ? Comme toujours, comme elle l’avait fait hier, comme elle le referait le lendemain ? Mais qu’est-ce qui l’entraînait toujours vers cette fin, tous les jours ? Elle retira sa main, s’éloigna un peu, réfléchit à un savant équilibrage d’autres privations qui justifieraient cette débauche et permettraient l’équilibre. « Perdue, je suis perdue ». Et puis, d’un geste vif, ayant fixé son sort, résolue et dans un élan de renoncement définitif, elle le prit entre ses mains. « Tant pis… C’est trop bon ! » C’était doux, presque un objet sans prise, géométrique et parfait.

La musique scintillante de l'alu

La musique scintillante de l’alu

Doucement, elle retira toutes les protections qui le séparaient d’elle, avec délicatesse. D’abord la première couche, d’un papier marron, collé à ses extrémités. Puis, celle qu’elle préférait, du dessous, l’aluminium qui crissait et se déchirait entre ses doigts tellement il était fin, fragile. Elle aimait l’arracher, entendre ce cliquetis aigu, malgré le pliage, et créer une faille brillante, qui contrastait avec la révélation sombre de la matière nue. Elle avait tout le pouvoir entre ses mains, la violence du pouvoir.

« Bordel de putain de merde ! » Elle entendit un écho. La voix grasse, éraillée… le couac. L’autre. Pendant qu’elle était tout entière à son plaisir solitaire, il se servait un verre de blanc. La bouteille était tout juste ouverte, et l’ouvre-bouteille traînait sur la table. Nature morte d’un repas du soir comme des milliers d’autres. Elle leva la tête ; l’espace d’un instant, une ombre passa sur son visage, ses traits blanchirent, et puis elle fit mine de ne rien entendre et se terra dans un semblant d’indifférence.

Ne surtout plus lui donner la moindre parcelle d’attention. Elle avait déshabillé complètement la tablette de chocolat. Strip-tease intégral. Et doucement elle approchait le coin de sa bouche. Ses lèvres touchaient le chocolat encore dur, qui allait doucement fondre sous l’emprise de sa bouche chaude. Un geste presque tendre. Puis, ses dents heurtaient le bloc. Le contact entre la tablette dure encore et les dents… et crac. Premier carreau. Le bruit du craquement résonnait en elle comme de la vaisselle brisée. Premier carreau. Le plus délicieux, celui que l’on savoure longtemps, qu’on laisse fondre dans la bouche, qui accentue encore le désir de la deuxième bouchée. Le goût du chocolat imprégnait tout le palais, toute la langue, et la tendait vers lui. Un carreau ne suffirait pas pour la combler entièrement. Il lui en faudrait plus, encore. Plus. Alors venait le deuxième carreau, ça s’enchaînait, c’était bon.

chocolat milieu

« Mais nom de nom de nom de nom de nom ! ». L’autre s’était presque mis à crier.

Elle cédait complètement. La culpabilité s’effaçait… Seule comptait le plaisir. Puis le troisième carreau, et le suivant encore. Remplir sa bouche devenait l’essentiel, ce moment ultime de ravissement, de laisser-aller. Elle renonçait à tout. Plus rien n’avait vraiment d’importance, que le goût qui entrait en elle, que cette pâte de chocolat et de salive qui remplissait sa bouche, et dont l’arôme virait à l’excès de sucre englué à la gorge, avec l’âcre arrière-goût du chocolat bas de gamme. Elle ne prenait même plus garde à mastiquer, entière à ce plaisir. Plus vite, encore. C’était bon, elle était ailleurs. Elle n’entendait plus ses cris et le bruit doucereux, douloureux du liquide qui jaillissait de la bouteille pour tomber en cliquetis ruisselants dans son verre. Elle était dans cette tablette de chocolat, petite, fluette et faible, mais rassasiée, apaisée, sereine.

Elle n’aurait pas à affronter l’autre, pas maintenant. Elle n’aurait pas à lui dire d’arrêter, d’arrêter de la blesser, elle, parce que c’est ce qu’il faisait à chaque fois que le liquide coulait dans son verre, parce que pour elle c’était une faille qui s’inscrivait en elle à chaque cliquetis sonore de verre. A chaque mot de trop prononcé avec une violence contenue, qui n’avait pas besoin de geste, dans ces moments où il s’adressait à elle comme à un animal. Et pour ne plus souffrir, pour ne plus sentir, sa peau flasque, ce corps qu’elle n’aimait plus depuis longtemps avaient trouvé ce subterfuge, ce désir intime et doux du chocolat, et maintenant, elle s’évanouissait dans ce plaisir intense… chocolat.

« Mais non, pas possible de manger ça ! » L’autre ruminait, continuant seul sa variation colérique, l’observant du coin de l’œil. « Non, non… Non » Il regardait un peu hagard, l’œil rouge, voilé, le plat qu’elle lui avait servi, pendant qu’elle s’était adonnée à ce plaisir solitaire du chocolat. Une rancœur et une rage sourdes doucement s’épanchaient en mots. Oh, tout au fond, ce n’était pas vraiment contre elle, ça elle en était certaine… pour ça qu’elle lui pardonnait. Mais il y aurait les mots insoutenables, ceux de tous les jours que l’on accepte avec l’habitude, et les gestes qui blessent sans trace. Alors heureusement, il y avait le chocolat ! Il se resservit un verre. Il jeta négligemment sa fourchette sur la table, fit une grimace, exagérée, pour qu’elle s’en rende bien compte. « C’est dégueulasse ! Pas possible de cuisiner comme ça ! Mais tu es bonne à quoi ? »

Et il recommença, comme tous les soirs : sa mère qui cuisinait si bien, son père mort, irremplaçable, et qui avait laissé un gouffre en lui, et des souvenirs d’un temps où il était heureux, jeune, où il plaisait aux filles et aimait le football. Alors, un moment, il redevenait presque heureux, il y avait un peu d’éclat dans ses yeux, de la verve et de la passion dans ses mots, comme un espoir qui renaissait avec les souvenirs du passé. Et elle l’écoutait, et elle avait mal, elle avait peur. Elle savait qu’après ce moment d’euphorie, où devant ses yeux passaient des images colorées et trop vives, il continuerait jusqu’à la noirceur et les mots de trop reviendraient. Elle se préparait, se murait comme une enfant dans son silence.

La bouteille était vide et il ne restait plus que l’habit métallique du chocolat sur la table. Elle se leva, avec encore un vague souvenir de son plaisir dans la bouche, retrouvant la réalité gluante. Elle débarrassa.

Fin

Fin


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