d’Artagnan, héros de Bac et d’Epée ?

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par Rouge

En garde, et escrimons-nous avec panache pour servir (humblement) l’un des éminents (pas gris) habitants de la rue du Bac, trop oublié des Littéraires : d’Artagnan.

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Quoi, ce petit mousquetaire, le quatrième, ce gringalet gascon bon pour la littérature de jeunesse, pour les classes de collège. Oui, lui-même ! Et parbleu, si cela vous déplaît, je vous provoquerai en duel, et l’on verra bien si je n’ai pas raison de vous par joute verbale… Attention, vous êtes prévenu.

Dumas ? Tout en bas !

L’on étudie peu Alexandre Dumas. On le relègue à sa place d’auteur à succès. Car oui, Dumas, c’est, sous certains aspects, le Marc Lévy du XIXe, celui qu’on lit même dans les chaumières, qui produit vite, bien et rentable (merci l’ère du feuilleton) qui gagne bien et vend beaucoup, qui pratique l’écriture collaborative (voire négrière, merci l’ami Auguste Maquet…) Et beau gosse avec ça – si, si, on vous assure ! N’empêche, ses livres ont du succès, mais c’est qu’il a du style, le Dumas : qu’est-ce que ça se lit bien, Les Trois Mousquetaires ! Qu’est-ce qu’il me plait ce d’Artagnan !

Et voilà que je regarde ma petite bible de savoir : « Littérature Textes et Documents XIXe de la Collection Henri Mitterand »… et pas un seul microscopique extrait des Trois Mousquetaires. Je suis atterrée ! Pourquoi de si vils coups de sabre dans une œuvre loin d’être médiocre ? A peine une double page, partie « le Romantisme et le Roman » sur Le Chevalier de Maison-Rouge, et un petit extrait d’une critique dithyrambique qui fait l’éloge du grand art de Dumas… un grand Art, qui masque mal la critique sous-jacente. Oui, Alexandre Dumas propose une « histoire qui soit aussi familière que le présent où nous vivons », condensant, selon Axel Preiss (Dictionnaire des littératures de langue française, 1984) l’histoire de l’historien et celle du romancier en un « contrepoint de deux thèmes musicaux ». Oui mais cela reste de l’Histoire : Alexandre se voit haché menu par le grand H, au détriment de la littérarité de son œuvre.

Et si l’on remonte à la référence de générations de Littéraires, le Lagarde et Michard, c’est de mal en pis : Alexandre Dumas n’existe pas. Soit, ne défendons pas l’auteur, l’Homme, mais défendons son héros, ce cher d’Artagnan dont la fierté eût été blessée de se voir ainsi oublié de l’Histoire littéraire ! En garde donc, contre l’oubli d’un immortel héros (et une œuvre) !

D’Artagnan, un héros historique ?

Oui, à première vue, suivre les aventures de d’Artagnan, c’est entrer dans l’Histoire, par la petite porte, par la toute petite porte de la Rue du Bac, un trou de serrure à peine. Non pas que dans Les Trois Mousquetaires, l’Histoire ne fut pas relatée justement dans ses grandes lignes. Le roi, le Cardinal, les luttes de pouvoir, tout cela a bien existé. Mais Alexandre Dumas faisait ses petits arrangements entre amis consentants avec cette dame de petite vertu qu’est l’Histoire… non sans une certaine trivialité : « il est permis de violer l’histoire à condition de lui faire de beaux enfants ».

L’histoire de D’Artagnan ne se dédit pas de cette maxime célèbre. D’Artagnan a certes bien existé. Il a habité, pendant une grande partie de son existence, à l’angle de la Rue du Bac et du quai Voltaire, l’hôtel particulier de Mailly-Nesle. Charles de Batz Castelmore d’Artagnan, tel était son nom : un gascon, né dans les années 1610, mort à la Guerre de Hollande, en 1673, et qui entre temps s’est payé le luxe de faire rédiger ses mémoires. Enfin… payé le luxe, on est certain de rien. Les Mémoires de Monsieur d’Artagnan, capitaine de la première compagnie des Mousquetaires du Roi ont été publiées en 1700, près de 30 ans après la mort du principal intéressé, et rédigées (ça, c’est le nom à conserver si vous souhaitez briller en société, apprenez-le bien par cœur) par Gatien de Courtilz de Sandras. Et que sait-on de l’Homme : un gascon, fidèle au Roi, devenu mousquetaire, et qui, fait notable, a participé activement à l’arrestation de Nicolas Fouquet et à sa surveillance. Avec ses petites aventures polissonne aussi (il faut bien affirmer sa virilité par quelque moyen) comme ce moment où il « se (donnait) du bon temps » avec une femme mariée et que monsieur son mari veut ouvrir la porte… (et on admirera le réalisme de la scène  » j’eus le temps de prendre le parti que me conseillait la prudence, à savoir la fuite ») A titre informatif (j’aime beaucoup ce détail), il fut aussi « capitaine des petits chiens du Roi courant le chevreuil ».

De son lien avec les Trois mousquetaires, qui eux mêmes ne se sont peut-être pas même croisés dans la réalité, on ne sait rien. Ils ont tout bonnement en commun d’avoir vécu à la même époque. On sait d’eux qu’ils ont été mousquetaires, et juste comme ça, il faut dire tout de même que Dumas a eu bien raison de trouver que leurs noms sonnaient bien. Vous voilà déçu, si vous vouliez de lire une Histoire davantage qu’un Roman, et forcé de constater aussi que ce célébrissime roman de cape et d’épée n’est pas si historiquement marqué qu’on pourrait le penser de prime abord. Attachons-nous maintenant au personnage précis de d’Artagnan : ce n’est pas pour rien que Monsieur est devenu immortel !

d’Artagnan, le Don Quichotte qui a réussi

Il 'est pas beau, le d'Artagnan tout proche du parc Monceau

Il ‘est pas beau, le d’Artagnan tout proche du parc Monceau ?

A sa façon, d’Artagnan est un « selfmade man » avant l’heure. Un héros chevaleresque du XIXe siècle, à l’ère du romantisme. d’Artagnan n’a rien, pas un sous en poche (en réalité, 15 écus). Il n’a pour seul bagage que la noblesse de son cœur, la fougue, la valeur et la croyance en un destin d’exception. Le narrateur nous le raconte bien : c’est « don Quichotte à dix-huit ans ; don Quichotte décorcelé, sans haubert et sans cuissard ; don Quichotte revêtu d’un pourpoint de laine ». Bref, un pauvre petit Don Quichotte pas bien formé. Des rêves fous, et une méconnaissance de la réalité : il se sent attaqué de toutes parts, et ses idéaux semblent tellement élevés, comme ceux de Don Quichotte, qu’il en viendrait à se blesser avec le réel. Mais non, jamais d’Artagnan ne se brise, même face à l’adversité. Surtout face à l’adversité. A l’image de ce cheval jaune, dont il n’est pourtant pas fier, mais qu’il scelle malgré tout, et qui lui rendra mille service pas sa qualité, et le mène aussi à rencontrer les trois mousquetaire, même si cela l’oblige aussi au duel… la faute à son imagination.

Une forme de héros de chevalerie pragmatique, qui franchit des étapes, monte à Paris etc. rêveur doux et valeureux. Héroïsme toujours conservé, croyance en ses rêves valeurs courage. Un héros d’une « épopée d’un monde sans dieux », entre ciel et terre, divinisé par sa valeur, avec des attributs bassement terrestres tels que son « bidet du Béarn », forme de trivialité. Il est d’apparence réaliste mais son fond est romantique : en cela, il est très moderne, et dépasse sa génération. Il a encore son rôle à jouer aujourd’hui, car j’aimerais bien, cher lecteur, que toi aussi tu fus cousu de ce fil de réalisme romantique, que tu n’aies pas perdu tes rêves face aux désillusions du monde. Il ne se brise pas face au réel, il est d’airain, d’un fer bien trempé, le gascon. Et si jamais tu as oublié les rêves de tes dix-huit ans, relis Les Trois Mousquetaires.

Romantique de synthèse : le danger du consensus-éponge

Peut-être ce qui détonne le plus : le côté éponge (Bob quitte cette critique, vite!) du personnage syncrétique. Car ce qui fait le succès de d’Artagnan, c’est qu’il rassemble. Sans lui, les trois mousquetaires se seraient cent fois faits passer sur le corps par la garde du Cardinal. Sans lui, le roman aurait été celui du chaos, du désordre dans lequel il apparaît dès le début du récit : la foule de Meung, et les luttes assassines entre toutes les classes de la société. Osons le dire, comme Mulan dans cette référence hautement savante qu’est le films Disney, d’Artagnan est « un simple grain de riz (qui) peut faire pencher la balance, un seul homme (pour) faire la différence entre victoire et défaite ». Car le roman débute par une scène de débandade : une révolution aussi entière que si les huguenots en fussent venus faire une seconde Rochelle », avec des bourgeois peureux qui veulent s’enfuir etc. Rassembleur, d’Artagnan l’est aussi du point de vue de la réception : l’ascension sociale convainc le bourgeois et le pauvre, la défense des valeurs contre toute atteinte plaira à la noblesse. D’Artagnan n’est politiquement pas dérangeant, c’est un romantique social, pas tout à fait rebelle, pas seul. En un mot, d’Artagnan plaît à tout le monde, et c’est là peut-être son plus grand défaut.  

Et puis, il faut bien l’avouer, alors qu’on en est au temps du romantisme éploré, Dumas nous offre un héros bien vif, bien gaillard, qui ne colle pas trop avec le blondinet gringalet maladif qui souffre les cheveux aux quatre vents… Il reste que tout le monde connaît D’Artagnan, mais tout le monde ne connaît pas Werther. La faute au cinéma qui l’a popularisé, mais pas seulement.

Dans la foule et la débandade, il est l’homme droit, l’homme contre, le rêveur, à la fois romantique et s’en écartant déjà. Ce regard à la fois passionné et scientifique. Car à sa manière, d’Artagnan est déjà scientifique, en mode physiognomonie et théorie du progrès. Il n’a pas son pareil pour voir un caractère dans un visage, même dans celui de cette faussement douce Milady. Sorte de symbiose et de perfection entre deux idéaux parallèles : le réalisme et le romantisme, mariage unique, détonnant mais réussi et éternel.

On pourrait presque songer qu’il fait consensus : c’est un romantique qui ne va pas jusqu’au bout, qui n’est pas rongé par la mort, la folie, l’amour vif. C’est un réaliste qui ne perd jamais ses illusions, les maintient coûte que coûte et leur donne vie. Cela en devient presque dérangeant, cet entre-deux. Trop parfait pour être vrai. Et unique pour la même raison. C’est pour ça qu’on l’aime aussi, notre d’Artagnan : il porte des valeurs, ce goût absolu pour la droiture, les idéaux de la noblesse qui jamais ne défaille, et ça ne l’empêche pas d’être humain, d’avoir deux amours (quel toupet! et Paris n’est même pas dans le tas), l’amour doux et platonique pour une femme mariée (comme c’est raisonnable : Madame de Bonacieux) et l’amour charnelle et ambigu pour Milady de Winter.

Impossible conclusion

Lire les aventures de D’Artagnan, au XXIe siècle, n’est pas essentiel. D’Artagnan lui-même, l’oublié du titre du roman, n’est pas essentiel. Personne ne vous recommandera ce roman de cape et d’épée dans vos lecture du bac, c’est du « superflu ». Votre professeur de Lettres ou de Philosophie vous conseillera bien plutôt de vous encanailler (comme tout le monde) à dégoupiller du Pascal bien propret, avec ses belles Pensées qui font un effet admirable dans les Dissertations (n’oubliez surtout pas celle du roseau, et que je ne vous prenne pas à confondre Pascal et Descartes… ou pire encore Voltaire et Rousseau !). Et qu’on vous prenne à citer du Alexandre Dumas en dissertation de Lettres… Sacrilège pour une certaine caste professorale trop dogmatique et universitairement planplan, qui comparera votre audace (car c’en est bien une) à l’apparition de Mickey dans Orange mécanique.

Mais cela ne signifie pas que d’Artagnan est un simple héros de pacotille sur lequel s’amuser à lancer des fléchettes parce qu’on n’aime pas les moustaches (ou les chevaux jaunes). Ni complètement romantique, il n’en est pas moins héros du XIXe riche de multiples contradictions, dont mon inconnaissance de l’œuvre complète de Dumas ne me permet pas de rendre compte ici (ça, ce sera pour le jour où je pourrai prendre mon temps)…

A tous les bacheliers d’hier et d’aujourd’hui, mon unique conseil sera pourtant le suivant : lire inutilement (par révolte et par pur plaisir) les aventures de ce curieux habitant de la rue du Bac : d’Artagnan ! Et n’oubliez pas : Un pour tous… Tous pour un !

[On en fera bientôt une comédie musicale – en 2016 : si ça, c’est pas la preuve que Rouge Revolver est à la fine pointe de l’actu !!!]


« Les 3 Mousquetaires », le teaser par puremedias


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