Défense et Illustration de la Comédie Française : règles et transgressions

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par Rouge

"To be or not to be" dans une pissotière ???

« To be or not to be » dans une pissotière ???

 

La Comédie Française, c’est encore, pour bon nombre de personnes, la référence, la règle centralisée de tout le bon goût académique du Théâtre avec une majuscule. Et puis, ces derniers temps, on malmène le Français, on lui reproche de devenir un théâtre transgressif, bas de gamme, dévoyé, un obscur lupanar à la pourpre défraîchie alors qu’il devrait en être le fervent défenseur et le lumineux ange Gabriel ! Mais l’on met bien trop vite le fardeau de la honte à cette institution éclatante, et j’ai donc choisi, avec passion, quitte à ne passer que pour une inculte provinciale émerveillée de tout (ce que je suis assurément) de Défendre et Illustrer… le Français !

 

Rendez-vous ardents avec le Français

Tous les mois, je vais à la Comédie Française. Avec une régularité de métronome, droite (et fière) comme un piquet. Le premier lundi du mois. Le jour où le Français ouvre ses portes à tous, même à la dernière des campagnardes nouvellement arrivée à Paris. Et ces portes d’or et de marbre (ou de stuc), cette salle Richelieu gantée de pourpre, ces sièges et strapontins inconfortables (les petites groupies de théâtres telles que moi étant parfaitement ignorées, ce qui implique une certains souffrance dorsale), je les aime, je les adore avec passion et sans concession. J’aime jusqu’au siège mité sur lequel Molière a pour la dernière fois de son existence étalé son noble arrière-train, j’aime les bougres qui avec élégance et la moustache bien taillée vous coupent les billets, j’aime jusqu’au petit livret donné par les ouvreurs et ouvreuses, et le billet rouge et noir, précieux sésame indispensable à l’entrée dans cette caverne aux pays des merveilles.

J’aime même attendre dans le froid, affamée parce que je n’ai apporté qu’un repas trop frugal, à consommer debout. Attendre pendant 2 heures, que le guichet veuille bien daigner ouvrir ses œillères et délivrer à la masse de jeunes gens désargentés dont je fais partie les précieux billets tarif réduit voire gratuit qui me permettent de subsister dans le milieu parisien en honorant un niveau culturel raisonnable (quoique cette culture-là n’est pas si indispensable à Paris). J’aime entendre les conversations nasillardes et mielleuses de mes contemporains en faisant mine de me passionner avec concentration sur un Molière qu’à cause de leur conversation je ne parviendrai jamais qu’à traverser. J’aime entendre les coups qui annoncent le début de la pièce et font taire l’assemblée trop bavarde.

J’aime me retrouver au côté des mamies veston Chanel (révélation de cet article : je ne suis pas – encore – une mamie Chanel), qui se refont une beauté dans les toilettes et qui y sont mes égales pour le temps d’un entracte. Côtoyer ce gratin un peu vieillissant, sans même lui parler, et entendre les bribes de ce vieux monde qui se choque quelques fois de ce qu’il a devant les yeux.

Tout cela, toute cette ambiance et cette atmosphère, c’est ma règle, la référence à laquelle je m’attends toujours, et tant que cela existera, je ne serai pas déçue. Mais sur la scène, place au théâtre, et bien lui en prend, de choquer de transgresser et d’innover : je ne lui en serai que plus reconnaissante !

 

Sur Scène

Et de toutes part, ces derniers temps, surgissent les critiques contre la Comédie Française. Cela grouille, comme les érinyes autour de l’Oreste des Mouches (Sartre pour les intimes). Tombé de son piédestal, embourbé dans une nouvelle génération qui ne sait plus dire les textes… « De la diction, de la mesure, de l’académisme, que diantre ! On est au Français, tout de même, pas dans un théâtre de (insulte suprême) province » marmonnent les vieux bourgeois poussifs mis en musique par Rimbaud.

Quand bien même je ne vois que les deux tiers de la salle, avec mes miteuses places de solitaire (la 364, 367, la pire étant le strapontin, véritable objet de torture pour lequel il est nécessaire d’avoir son diplôme de montage ès Ikéa), je me lève et j’infirme.

Ridicule, ce parti-pris de défense d’une institution que l’on enferme déjà dans sa tombe ? Rien, absolument rien de ridicule. C’est une déclaration d’amour en bonne et due forme. A la règle, celle que je donne au théâtre, j’unis, je marie la transgression. Il faudra toujours me plaire, m’étonner, surtout m’emporter et me ravir, et même me choquer s’il le faut (c’est très bon, très sain), enfin, me faire sentir la force de la vie encore plus fort au travers de ces fantômes, ces ombres inventées que sont, au fond, les personnages mis en scène. Pour ça qu’il faut que la vie vibre sur scène, pour que la nôtre vibre encore davantage d’être d’un degré de réalité plus élevé. Enfin, il me faut ce semblant vif de vie pour partager ensemble cet inappréciable plaisir, cet échange silencieux entre le comédien et le spectateur, et au fond, cet intimité, presque, entre l’un et l’autre.

Donner vie, le Français y réussit ! Moment béni du Fil à la Patte, où le jeu du théâtre est si délié, si spontané que l’on en oublierait presque que oui, c’est bien du théâtre (sans compter le bonheur et la facétie des comédiens à la date du 1er avril dernier, que je goûtai avec délectation). La vie rocambolesque de l’univers de Feydeau, mais aussi la mélancolie de cette merveille qu’est Les Trois sœurs de Tchekhov (avec, comme souvent, le choix judicieux d’une traduction qui ne fige pas le texte dans un fatras passéiste et faux) exaltée et béatifiée par la musique slave.

Et poser des questions aussi. Interroger notre époque. Ça aussi c’est le Théâtre, et peu m’importe, comme aux gens du premier rang, de ne pas entendre une diction parfaite (diction qui, de plus, le texte étant une traduction, est somme toute relative, pour le texte de Shakespeare, Hamlet). J’aime que l’on m’agresse, que les mots me heurtent, non pas gratuitement, mais pour ébranler mes certitudes. Dans Hamlet, j’ai revu Dallas, monde impitoyable, mais surtout notre propre société. La désillusion et le bling bling auquel nous participons tous plus ou moins dans l’échelle de valeur que nous construisons. La mise en scène excessive certes, mais ce goût du risque n’est-il pas appréciable ? Et qu’importe la diction pourvu qu’on ait la vie. Et là pour sûr ça vivait, théâtralement, et ça faisait rire, parce que le drame à l’origine, du temps de Shakespeare lui-même, ça plait autant au bateleurs qu’à Miss de Winchester Franfreluche.

Enfin, je terminerai l’illustration de mes propos par l’évocation d’une remarquable pièce, tout nouvellement entrée dans le répertoire du Français et à raison : Rituel pour une métamorphose (1994) de Saadallah Wannous. J’eus l’ultime preuve que la pièce fut excellente, grâce à monsieur Veston himself, qui partagea ses impressions avec copine blonde (pardon pour les blondes, que je n’aurais pas l’impertinence de classer aussi péjorativement, mais c’est un dialogue véridique, et une réelle blondeur).
Avis sur la pièce de monsieur veston: « c’était un peu malsain »
Réponse de copine blonde « j’adore »
Les pauvres chéris, ils n’ont rien compris, ils ont tous les deux tort. Monsieur veston, parce qu’il a été choqué par le fait qu’une femme mariée puisse avoir ce double visage de courtisane, et qu’elle ne soit pas à classer dans une case de petite femme bien soumise. La fille parce qu’elle a juste voulu montrer qu’elle était une parisienne dévergondée à monsieur veston, ayant vu Denis Podalydès à poil sur scène.
Je trouvai le tout très sain au contraire: revendication du désir féminin, et de sa place à l’égal de celui de l’homme (contre la vision du mari, qui lui aussi pourrait descendre au rang de courtisan en étant infidèle et qui voit sa femme comme un objet précieux et presque décoratif sans désirs, contre la vision du père qui abuse des femmes en refusant que sa fille ait les mêmes désirs). Le personnage principal change de nom, passant de celui de femme mariée à celui de courtisane : un nouvel enfantement de soi, une libération des mœurs, certes, mais aussi un nouvel enfermement. Elle quitte le voile pour mettre le masque des couleurs aguicheuses de la courtisane. Elle affirme ainsi un autre côté d’elle-même, mais elle se marginalise aussi. Et allant contre la société, elle est condamnée à mourir. Mourir, pas tout à fait: elle restera le conte, les mots sur le papier et la ligne qu’on désire toujours poursuivre. Le seul couple heureux est celui qui réussit à conserver cet équilibre entre les désirs de l’un et de l’autre, mais justement, les mots échangés, simples, n’ont pas la force poétique de l’extrême, et les paroles ont peu de force devant les gestes. Questions de la guerre, de l’homosexualité, du pouvoir, bref, une pièce magnifique et qui à elle seule vaudrait le coup que l’on défende avec passion le Français !

Alors oui, pour de multiples raisons, et je n’en ai développées ici que le tiers du cinquième, allons enfants du Français, les jours de gloire du théâtre sont dans la salle. Et rendez-vous un de ces lundis !