Derrière le masque du raté

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Par Revolver

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Le raté, c’est toujours l’autre

Avec cette thématique pleine de duplicité que représente le masque, j’ai de prime abord pensé aux personnages de Tonino Benacquista. Dans Malavita, le héros est un repenti, exilé en France et protégé par le FBI, contraint d’emprunter un masque qui lui démange : Giovanni Manzoni a la plus grande peine à incarner Fred Blake. Dans Quelqu’un d’autre   – qui annonce la couleur – deux ratés (une typologie chère à l’auteur) font un pari : celui de changer de vie au point de se construire une nouvelle identité. Dans Saga, des scénaristes à la petite semaine sont recrutés pour écrire la série de l’été pour la tranche horaire la moins regardée de la nuit et ils se révèlent si efficaces que le succès de leur création les dépasse. Les exemples dans l’œuvre de Benacquista pourraient encore être listés, avec autant de conseils d’agréables lectures, sur ces personnages qui cachent leur jeu, qui oublient leur passé, qui se dévoilent autres que ce qu’ils laissaient paraître, en un mot, des personnages qui tombent le masque. Pourtant, malgré toute l’affection que je leur porte, ce n’est pas d’eux dont je vais vous parler mais d’un certain André Jefferson, le pathétique héros de La nuit du professeur, un roman signé Jean-Pierre Gattégno.

André Jefferson, la quarantaine, en est réduit à enseigner le français à des lycéens indifférents. Cultivé et porté sur les belles choses (chaussures Weston et femmes aux robes en soie hors de prix), il ne supporte plus la médiocrité de ses élèves. Une mère d’élève, séduisante et tentatrice, lui propose de saisir l’occasion de la visite d’un établissement bancaire avec une classe de futurs employés de banque pour mettre un terme à l’affligeante routine de sa vie. Un cass en douceur, ni vu ni connu et adieu les dettes et les cours à des illettrés dans des salles moites… Bien sûr, rien ne se passe comme prévu et c’est ce qui fait le sel de cette aventure improbable.

« A quoi m’avaient-ils réduit? Que pouvait-il y avoir de commun entre eux et moi? La différence d’âge n’expliquait rien. Nous ne vivions pas sur la même planète. Nos vérités étaient différentes, nos mensonges aussi. »

Ce héros malheureux s’attache les bonnes grâces du lecteur qui éprouve de la compassion pour ce déclassé, issu de la grande bourgeoisie cosmopolite et relégué dans un lycée privé de seconde zone. Son mépris pour ceux qui peuplent – à son grand dam – son quotidien et la conscience aiguë de sa supériorité sociale, culturelle et personnelle ne le rendent pas antipathique mais juste humain. Comment ne pas se reconnaître en lui ? A tort ou à raison, à un moment de notre vie, nous nous sentons tous victimes d’une injustice impardonnable, d’une incompréhension insurmontable : notre talent n’est pas reconnu à sa juste valeur, nos ambitions se heurtent à des réalités peu complaisantes.

Et si je faisais référence en introduction de mon propos aux personnages de Benacquista, c’est qu’André Jefferson a un point commun avec eux : c’est un raté, un homme qui n’est pas à sa place. Bien sûr, ce type de personnage peut susciter la condescendance, parfois l’agacement voire la répulsion. Sans doute parce que nous craignons de nous confondre avec lui. Les ratés, ce sont les autres, pas nous. Il y a toujours un plus raté que soi… Mais puisque nous avons conscience que notre réussite n’est jamais totale ni éternelle, nous ne pouvons nous empêcher d’aimer ce personnage de raté. Mieux vaut lui, être de papier, que nous, petite personne si fragile derrière notre masque.

Pour exorciser nos angoisses de vie manquée et de médiocrité, rien de tel que la lecture de La nuit du professeur : une dérision grinçante et une audace romanesque achèveront de vous rendre André Jefferson sympathique.


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