Entre-jeu : Les jeux déjoués (1/2)

Share Button

Par Rouge

 

Au fond, la vie, ce n'est toujours qu'un jeu de loquets et de serrures...

Au fond, la vie, ce n’est toujours qu’un jeu de loquets et de serrures…

C’était toujours la roulette russe.

D’abord, il y avait une sélection. Ça tenait à peu de choses, un détail simplement. La courbure d’une épaule, l’ombre d’un sourire suffisait pour sombrer, défaillir.

Manon les choisissait ainsi, sur le vif, les menait chez elle et les entraînait éperdument dans sa vie. Ils ne prenaient d’ailleurs pas une grande place… Enfin, ce n’est pas elle qui la leur laisserait. Des ombres qui suivent vos pas, voilà leur place. Essentielle pourtant. Il lui fallait ces ombres à ses côtés, pour vivre et tout au fond, au creux d’elle-même, quand elle ne l’avouerait jamais, pour réussir à être. Leur nom importait peu, leur corps, si. Il fallait qu’ils pussent la faire rêver. Tant qu’il y aurait la possibilité de rêver, tout était bien.

Le rêve, le mystère étaient nécessaires.

S’ils disparaissaient, tout était perdu.

Tout n’avait plus lieu d’être.

Passage au suivant.

Elle tirait toujours la première.

Ne ratait pas sa cible.

La roulette russe.

 

Et puis elle savourait sa victoire. Elle avait appris à savourer. C’était doux. D’abord, lentement, tout était si bien. Comme une débauche de sucre, légère, puis un peu plus lourde, et douceâtre… Et puis ça s’enchaînait, et l’ennui profond, gluant, le dégoût de l’habitude, s’installait. Alors il fallait vomir, recracher, jeter cette excroissance de laquelle elle devait forcément se débarrasser.

 

Non pas que Manon fût transparente.

Mais ça l’avait tellement libérée.

Cet être à ses côtés…

Avoir une ombre à laquelle se raccrocher quand l’on doute de la sienne, que l’on ne sait plus vraiment où l’on est… Lui-même ne comprenait peut-être pas sa présence ici, il ne comprenait pas pourquoi il était essentiel. Son corps à elle, peu lui importait. C’était un corps fait comme tous les autres, avec les mêmes plaisirs et les mêmes désirs, avec surtout ce désir fou de ne pas être seule, de remplir, par tous les moyens, son intérieur trop vide. Tout était bon, lui, la nourriture, prendre, ravir, briser, écorcher pour ne pas sombrer. L’équilibre impossible. Ce n’était pas une maladie, plutôt une manière d’être. Et qui pourrait lui reprocher ?

C’était sa vie, sa vie à elle.

D’être seul, et qui préférait ce masque du couple pour se protéger.

Ce baume pour calmer ses blessures, jamais assez apaisant pour soigner ses douleurs. Tant pis pour les autres, ceux qui avaient la vie bien rangée ; elle ne les critiquait pas, elle, mais à elle, ils lui en voulaient bien, de vouloir vivre autrement. Vivre jusqu’à se perdre, jusqu’à fendre les failles de l’obscurité à la folie.

 

Tous les moyens étaient bons, contre le vide. Remplir, conquérir l’espace, conquérir l’autre. Mais au fond, c’était intérieur. Personne n’était là pour guider ses petites mains de marionnettes, personne pour lui donner de la vie, et un espace à elle. L’espace, elle en avait si peur, car qu’inscrirait-elle là ? Que ferait-elle dans tout cet océan de blanc ? Remplir, noircir, noircir, assombrir, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucun mot, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus un blanc et que le sens soit totalement perdu. Il fallait qu’elle plante le couteau jusqu’au fond du pot… D’abord doucement, avec subtilité, en prenant à peine une toute petite portion, en aristocrate du vice. Et puis le désir s’éveille, c’en est fini des bonnes manières… L’instant et le bonheur vif, divin, du sucre sur ses lèvres. Tout le pot y passe, plaisir du chocolat. La texture épaisse de la pâte à tartiner file sur le couteau, à rattraper, à ne pas refaire tomber dans le pot. C’est l’instant. Il faut apaiser la faim, même quand de faim il ne reste plus que le dégoût de la pâte visqueuse et la sécheresse de la bouche. Et la lame du couteau s’alourdit. Et doucement la pâte tourbillonne… Avec délicatesse, elle prend son temps, accroche ses dents contre la froideur de la lame, la réchauffe de ses lèvres. L’écœurement vient, l’excès de sucre. L’overdose, heureuse et légèrement douloureuse. Cela ne change rien. Le pot est vide. A jeter.

 

Il y avait eu trop de lui, trop de sans noms, mais tant pis. Et puis, il y avait eu Lui, l’autre Lui. Celui qu’au fond d’elle-même elle nommait avec le respect qu’elle n’accordait pas aux autres, qu’elle nommait vraiment. C’ était différent, une toute petite nuance mais elle la ressentait si fort. Étrange cette manière qu’il avait de parfois maîtriser le jeu. Il était resté si lisse malgré tout. Elle connaissait pourtant son pouvoir, elle savait où le toucher pour le conquérir. Ne surtout pas créer d’accroches, sa manière, sa signature à elle. Mais lui pouvait toujours s’accrocher à elle, c’était sans conséquences, du moins pas pour elle, alors ce n’était pas si grave après tout.

Tout était allé si vite.

Et aujourd’hui, il lui avait donné rendez-vous dans ce bistro déjà assailli de touristes, ce soir pluvieux, terne, grisâtre de Paris. Et étonnée, presque charmée de l’initiative, elle avait accepté avec ce sourire taquin qui ne dit jamais tout à fait oui, qui garde le mot oui tout au fond du bout du cœur, inaccessible, parce qu’il est impossible à dire, et qu’il détruirait tout.

 

Lui, c’était sa liberté, son point d’attache qui n’était plus ses parents, son indépendance. Qu’importe son nom, il était interchangeable, il était lui, et aurait bien pu être un autre. Elle s’en fatiguerait bien assez tôt, même ce Lui légèrement différent. Mais le but n’était pas pour elle de l’utiliser à la manière d’un mouchoir à usage unique. Tant pis pour lui s’il ne comprenait pas que s’il voulait une autre place que celle de denrée périssable, il faudrait qu’il la comprenne, qu’il ne s’arrête pas à celle que l’on prenait pour la petite fille facile qui donne son corps par négligence. Qu’au fond elle cachait derrière ses excès une ombre trop blessée qui voulait simplement avoir une place, toute simple, une place naturelle et sans lutter pour être conquise. Aimer, dans tout ça, c’était trop dangereux. Elle, l’amour, elle préférait le lire dans les romans, ça ne tirait pas à conséquence.

 

Quand s’arrêterait cette course effrénée ? Manon ne le savait pas, elle ne pouvait plus arrêter cette fuite folle. La danse étouffante dans les lieux glauques, les sourires corrompus, qu’importait ? Tout se justifiait, cette sensualité lui était nécessaire. L’homme qu’elle regardait, maintenant, à la terrasse de ce café. En face d’elle.

 

Lui regardait un couple, à une table toute proche. Pas vraiment un couple d’ailleurs. Un homme. Une femme. Et tant de frontières entre leurs deux tasses de café. Étonnant, même cette distance entre eux, dans un lieu si propice aux chuchotements et aux mains qui se cherchent. Il y avait quelque chose pourtant, entre eux. L’on sentait que dans cette foule des samedi après-midi, dans le bruit des ombres aux contours vacillants des touristes qui défilaient, ils étaient ailleurs, seuls, et loin, si loin de toute cette effervescence. Leurs regards étaient autres, comme quelque chose de convenu entre eux, une sorte de gravité, presque de la lourdeur tendue. Au moment de l’addition, la jeune femme avait fait tomber une pièce, qui était venue rouler jusqu’à eux, et achever sa courses aux pieds de Manon. Côté pile. Manon avait regardé attentivement la jeune femme qui dans la hâte, maladroitement, semblait presque fuir. Et puis la pièce.

 

C’était côté pile. Le côté sans visage. Alors, le regard de Manon était retombé sur lui. Lui laisserait-elle un visage ?

 

Ç’avait été expéditif. Oui, il était en train de réussir, il était en train de saboter le jeu. De se sculpter une face. Trop dangereux. Elle pourrait… l’aimer. Alors « non, je ne peux pas… je ne peux plus, je m’ennuie… la vie, tu sais, c’est triste… je préfère qu’on s’arrête là. C’est mieux comme ça.  » Il n’avait pas compris, d’abord, et trop bien et trop fier, il n’avait pas compris que pour saboter le jeu jusqu’au bout, c’était le seul moment où il fallait la retenir, le seul moment où ça aurait du sens, où enfin il lui laisserait la place qu’elle attendait.

Il était parti.

« Echec et mat »

C’était ses derniers mots, à ce lui qui avait un nom. Des mots qui fissuraient tout, qui détruisaient tout, parce qu’ils montraient qu’il en savait trop, mais pas assez pourtant pour avoir compris jusqu’au bout.

 

Rentrée chez elle, seule, elle s’était effondrée, dégoûtée d’elle. Pourquoi Lui, ce lui-là précisément, n’avait-il pas lutté ? Contre elle ? C’était au-dessus de ses forces, lui dire les autres mots, ceux qui étaient au bord de ses lèvres, tout juste au bord…

« Echec et mat »

La reine n’était pas morte, elle était sans défense, et la roulette russe se retournait contre elle.