Du XXIe siècle au fabliau : grand éc’art cochon

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par Rouge

Jérôme Bosch, Le Jardin des délices (détail du panneau de droite), v. 1500, Madrid au musée du Prado2.L’art cochon, une invention contemporaine ?

Après mai 68, il est de bon goût de penser que la littérature, comme tous les arts, permet la démocratisation du « cochon ». Le développement d’une littérature sexuellement débridée semblent aller dans ce sens : toujours plus violent, toujours plus trash, toujours plus sexuel. Pas d’intimité chez Christine Angot, on montre tout, le slip et ce qu’il y a en dessous, parce que ça fait bien vendre et que c’est une belle marque de fabrique, de choquer le public parisiano-parisien (qui pourra ainsi se vanter de sa liberté de mœurs)… Cela signifie-t-il que la société du XXIe mène une vie libérée de toutes entraves sexuelles, aussi cochonne que celle de certains de ses romans ? Petite étude comparative entre XXIe et Moyen-Age sur la littérature dite « cochonne ».

I. Le cochon ou la mâle-bouffe littéraire de crise ?

Ceci est une révolution : depuis 50 nuances de Gray, le monde de l’édition découvre, ô révélation, le livre de sexe « de masse », plus seulement réservé à un public « averti ». Pour aguicher un lectorat qui se restreint comme peau de chagrin (ou du moins achète moins), dans un monde en crise, on n’a pas trouvé mieux. Mener les Hommes par « le cul et la religion », ses deux passions dominantes… Ce n’est pas Zola, ce proxénète merveilleux, auteur de Nana, qui démentira. Public cible : les femmes frustrées, qui aimeraient trouver dans ces mécaniques gymnastes des livres de quoi les satisfaire dans la vie, comme si la littérature faisait (or)office de godemichet. Mais les femmes du XXIe n’ont plus seulement besoin d’un bel amour façon Paul et Virginie pour être émoustillées, selon le monde de l’édition, il faut faire dans le cochon mécanique et pourtant d’apparence domestiquée pour titiller l’entrejambe du lectorat bien comme il faut, avec tout de même cet arrosage déliquescent et mielleux de beaux sentiments pour le côté « fleur bleue » caché dans le coeur des femmes (ça m’émeut).

C’est un peu court. Si l’on observe la littérature depuis ses débuts, force est de constater que les textes « cochons » ont toujours existé, même sous la plume des plus grands. Le fabuleux fabuliste connu de tous les enfants, La Fontaine, écrivait aussi des contes licencieux. Et Apollinaire, ce respectable poète d’Alcools, je vois déjà vos mines ébahies, mesdames (ou mesdemoiselles), lorsque vous apprendrez qu’il écrivit aussi un roman au titre évocateur (quelle folie du nombre!) Les onze mille verges… Mesdames du XXIe (et messieurs aussi), apprenez donc que les livres cochons ne datent pas de la période post soixante-huitardes, et qu’en matière de libération des mœurs, nos ancêtres savaient y faire autant que nous, et peut-être même avec moins de tabou. Pour preuve, et comme nous ne pouvons faire un portrait de toute la littérature cochonne à travers les âges (bien trop de diversité), nous nous cantonnerons aux fabliaux.

II. Une grosse cochonnerie moyenâgeuse : le fabliau

Quand les textes du XXIe se prennent très au sérieux (tout de même, dans 50 Nuances, il  est question d’un dépucelage avec relation de dominant dominé, SM avec accessoire, de tension entre l’amour et le désir, c’est du sérieux), au moins ceux du Moyen-Age faisaient-ils rire. Du rire bien gras, un peu cru, Mesdames, vous en aurez pour votre estomac, avec cette littérature populaire et, à l’origine, orale. Des contes pour rire, dit-on, mais en réalité, il y a aussi un fond de subversion et de remise en cause de l’autorité.

L’on rit en effet beaucoup de la plupart des défauts des hommes, de leurs vices et de leurs péchés, péché de gourmandise (Le prêtre et les mûres), de concupiscence mais aussi et surtout de luxure et de sexe (et surtout de celui du Clergé, ô infamie!)

De prime abord, on penserait qu’au cours du Moyen-Âge, période de rigueur sur le plan moral et religieux (dans l’ensemble) jamais l’on oserait éventer de tels propos, sans masque, mais il semblerait bien que l’inspiration très métaphorique des jongleurs et autres ménestrels soit venue à bout de tous les tabous. Ainsi, même la fille qui refusait d’entendre parler de foutre (elle en était malade, la pauvre enfant) connaît des délices jardiniers (hortus deliciarum) assez originaux dans son pré, avec un cheval fougueux et des palefreniers très actifs (je vous laisserai deviner à quoi font référence le pré, le cheval et les palefreniers, ainsi que la fontaine, c’est assez explicite dans le fabliau)…  L’on remarquera pourtant, que contrairement à ce que l’on peut trouver dans d’actuels romans du XXIe siècle, notamment l’image d’une « déesse intérieure » pour le vagin (car c’est bien connu, révélez la déesse qui est en vous !, l’effet de la pub dans les romans…), au Moyen-Age, ce petit jeu métaphorique est aussi transgressif. Le pré, le cheval et les palefrenier, et bien sûr la Fontaine (de Jouvence) sont des lieux communs du roman de chevalerie, transposés au sexe. Car l’art du fabliau est aussi un art grotesque, transgressif du style élevé. Instrument de liberté dans un monde fermé hiérarchiquement où il n’est pas possible de passer d’un état à l’autre, de noble à seigneur, le fabliau est peut-être cochon, mais il est aussi une forme d’expression de la limite, hors discours conventionnel, et qui révèle des lieux communs bien éloignés d’une réalité un peu plus basse physiquement.

Ce n’est pas seulement la forme « littérature » qui est touchée par la critique : la satire morale de fond aussi se révèle dans ces récits cochons. Dans Frère Denise, qui raconte comment un cordelier travestit une femme pour tirer profit de son corps, c’est d’anticléricalisme dont il s’agit, selon l’adage, devenu célèbre « l’habit ne fait pas le moine » – tout n’est pas d’or qu’on voit reluire. De même, le bourgeois est souvent cocu (taper sur le bourgeois ne semble pas tirer à grandes conséquences : ces fabliaux, après tout, étaient peu goûtés par le peuple, mais plutôt par des gens instruits et nobles, alors taper un peu sur cette sous-classe d’arrivistes avant l’heure faisait peu de mal)

Néanmoins, vu d’aujourd’hui, le fabliau, par certains aspect, c’est ce récit un peu bourrin, qui « tire dans le tas » sans distinguer le filet mignon du boudin. Or, la cochonnerie moyennâgeuse n’est pas forcément indélicate comme en témoigne l’aventure de L’écureuil, une forme de dépucelage hautement littéraire, dû en grande partie au fait que la pucelle de l’aventure n’avait eu qu’une éducation rudimentaire en matière de sexualité : sa mère lui avait interdit de dire « vit » pour ce qui pend entre les jambes d’un hommes. Le plaisir érotique que prirent les deux amants n’est cependant pas caché, mais les images employées sont d’une originalité assez déconcertante, malgré l’ignorance de la jeune femme, persuadée que l’écureuil est à la recherche de noix dans son con : « Le jeune homme n’était pas un rustre, il commença à bouger des reins. Pas question de faire le feignant, et en arrière et à l’attaque! Et celle-ci, qui en éprouvait bien du plaisir, dit en riant:

« Que Dieu soit présent! Sire écureuil, cherchez, cherchez! Puissiez-vous manger de bonnes noix! Wii, enfin… non, sauf que Wii,, cherchez bien, et plus profond, jusque là où elles sont car, je le jure sur ma tête, voici une fort savoureuse bête. Jamais je n’ai vu pareil écureuil, ni n’ai entendu parler d’un aussi bon, car il ne mord point les gens. Il ne me blesse pas bien fort! Cherchez, cherchez, bel ami cher! Je le veux certes de tout mon coeur! » »

Art cochon, mais avec classe et avec un sens satyrique et transgressif autant au niveau du fond que de la forme, le fabliau est riche. Et celui du XXIe siècle, a-t-il progressé ?

III. Cochon qui rit ou cochon qui gémit ?

Combat de Carnaval et de careme Brueghel l'ancien 1559

Combat de Carnaval et de careme Brueghel l’ancien 1559

La différence entre ce qu’on appelle ces contes à rire et le creux abyssale des romans érotiques actuels, c’est sans doute le sens plus profond qu’on peut accorder à ces récits drôlatiques du Moyen-Âge. Si l’on suit le raisonnement de Mikhaïl Bakhtine, critique de l’oeuvre de Rabelais au jour de la culture populaire du Moyen-Âge et de la Renaissance, l’art populaire, celui-là même à l’origine du fabliau, avait valeur de carnaval, mettant en avant ce qu’il nomme le « bas corporel », dans ce que la vie a de plus matériel et corporel. Une forme d’exutoire de la société, parce que c’est bien connu, il vaut mieux rire que pleurer. D’ailleurs, c’est la morale d’Estula « En peu de temps Dieu fait de l’ouvrage. Tel rit le matin qui le soir pleure, et tel est chagrin le soir qui est joyeux le matin. »

Alors on se prend de bons vieux boucs émissaire qu’on caricature en gros cochons, avec au premier rang, le Clergé, et le bourgeois ridicule. Des types, des punching balls sans conséquence qu’on peut au moins frapper en mots, quand on ne peut pas faire la révolution. Dans Brunain ou la vache au prêtre, ce dernier est puni de sa concupiscence par la naïveté même d’un vilain (paysan). Et face à eux, des dégourdis pauvres, qui volent parce qu’ils ont faim, copains comme cochons dans le larron, comme les deux frères du fabliau Estula, qui par quiproquo font parler le chien Estula de la famille d’un bourgeois, et lui volent ainsi de quoi survivre quelques temps. Vestiges d’un monde manichéen retourné, carnavalesque.

Quant à ces romans affriolants qui ne cessent de paraître en file indienne actuellement, ils ne servent que la superficialité d’un lectorat en manque de sensations fortes, et qui courent après le trash (même s’il faut que ça reste crédible et que la couverture du livre ne montre pas trop le sujet hautement grivois du contenu, parce qu’entre gens biens, c’est mieux). Ils participent même d’un individualisme du plaisir, que l’on prend singulièrement avec un livre comme objet, et le transforme en outil quand le livre est un objet d’art (du fait aussi de l’absence, généralement, de style de l’auteur). Etrangement, dans le monde démocratique dans lequel nous vivons, l’égalité des partenaires est pourtant remise en question : ce qui prime est avant tout le plaisir personnel de chaque protagoniste, et non pas ce qui constituerait celui du couple. 50 nuances, c’est censé être le roman où Madame prend son pied. Mais après tout, (je m’avance peut-être), mais un sex-toy fait exactement le même effet, pas besoin d’un homme pour cela ?

Du cochon qui rit au cochon sadomaso qui gémit, pas de quoi faire une cochonnaille avec le porno light du XXIe siècle. Mangez plutôt du bon fabliaux bien chaud, au moins vous rirez, et intelligemment en plus !