Eloge de la cruauté pâtissière alsacienne : le mannele de la Saint-Nicolas

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par Rouge

Il a pas la cuisse gaillarde, mon mannele ?

Il a pas la cuisse gaillarde, mon Mannele ?

« Croquer du petit monsieur » ? Vous trouvez cela cruel ? Ben voyons, tout le monde le fait en Alsace, et ce cannibalisme se transmet même de générations en générations. Cela a un nom : la dévoration des mannele…

Précisons tout de même, la façon de prononcer diffère : « mannele » ou « mannala » selon le bas ou le haut du Rhin (pas le rein que vous mangez, hein!) et puis nos voisins lo-rrains aussi ont à cœur de célébrer dignement la Saint-Nicolas par la dégustation d’autre chose que les madeleines de Papi Stanislas. Place au mannele ! Tous les 6 décembre, l’on se met à manger de la chair fraîche, et cela se répand comme une trainée de pépites de chocolat, pour le plaisir des petits écoliers (et des grands qui n’ont pas oublié).

Rah, ils me manquent tant ces petits mannele, avec leurs pépites… Bon, d’accord, j’en ai pâtissé moi-même, de mes blanches mains coupables ornées de vernis… rouge (pour ne pas faillir à mon nom de plume). Et je me suis attelée à une dissection minutieuse. Bien sûr, comme il se doit, et selon la coutume familiale des serial-killer de la brioche, j’ai dévoré la tête en dernier, après avoir coupé les pieds, puis les bras, m’être attelée au ventre, dans un démembrement brioché digne de L’Amante anglaise de Marguerite Duras. J’ai retrouvé le goût de cette brioche bien compact, et j’ai réussi à reproduire sa forme… Après tout le mannele ne vaut presque que par sa forme, véritable travail d’orfèvre !

Beau comme la dissection sur une table de cuisine d'une petite brioche...

Beau comme la dissection sur une table de cuisine d’une petite brioche…

Mais enfin, à Paris, il m’a manqué quelque chose… La cruauté de tuer la création d’autrui, celle du pâtissier. Car tuer sa propre création est nettement moins agréable… Et l’on sait qu’une fois ses œuvres dévorées, il n’y aura plus moyen de les reproduire à moins de s’atteler à une nouvelle fournée… Alors qu’en Alsace, il suffit d’aller dans la pâtisserie du coin pour trouver son mannele idéal, celui qu’on mangera plus vite que son ombre, et il suffira d’un aller-retour à la boulangerie pour répéter son méfait à l’infini…

Déçue, triste déjà à l’idée de tous les perdre bientôt (j’en avais laissés 5 se réchauffer à mon âtre brinquebalant), avec ce sentiment flou de mélancolie, celle d’une aristocrate de la cruauté du meurtre de mannele, je jette tout de même à la plèbe cette toute simple recette. Dans un pur mouvement démocratique et fraternel d’égalité entre tous les Français, je souhaite en effet que tous, y compris les parisiens qui n’imaginent pas l’indicible bonheur qu’il peut y avoir à déguster un mannele, puissent en faire l’expérience.

Voici donc la recette de ces petits personnages condamnés à une fin certaine dans le gosier de tout individu suffisamment cruel pour les dévorer :

– 250g de farine

– 50g de sucre

– 70g de beurre mou

– 1 sachet de levure à brioche

– 1 œuf (et un jaune d’œuf si vous voulez atteindre la perfection et dorer vos mannele)

– 10cL de lait

-sel

– pépites selon votre convenance ou pour l’humanisation de vos poupées vaudou alsaciennes

Grâce à un objet très efficace qui vous évitera de trop vous salir les mains (et d’être dans le pétrin), j’ai nommé le batteur ou le robot pétrisseur, mélangez tous les ingrédients, y compris les pépites de chocolat un à un. Vous obtiendrez normalement une jolie boule de pâte. Laissez reposer et monter 2-3 heures, à proximité d’une source de chaleur (bref, à côté du radiateur, dans la salle de bain), à l’abri d’un linge.

Mes bébés avant leur rencontre infernale...

Mes bébés avant leur rencontre infernale…

Après ce temps de pause, à vous de mettre les mains dans le cambouis. Malaxez votre pâton et constituez des mini petits pains. Puis, formez une tête en resserrant l’un des bouts de votre petit pain. Quant aux extrémités, il va falloir y aller au tranchant du couteau pour constituer deux bras et deux jambes… Enfin, laissez encore pousser vos petits personnages 1h, et hop, une petite sortie aux enfers du four. Vous pouvez, juste avant de les enfourner, les orner d’une belle parure de jaune d’œuf pour qu’ils puissent, dorés, être encore plus désirables. Après environ 30 minutes de cuisson et un léger brunissement, sortez vos chefs-d’œuvre. Dégustez au goûter ou au petit déjeuner.

Mais vous le constaterez, cette recette, aisée certes, prend du temps… et je ne ferai sans doute qu’une seule fournée, moi l’emportée dans le souffle grouillant parisien, qui jamais ne s’arrête… Et ce constat amer de cette chose que j’ai perdu à Paris, comme j’en ai perdues de nombreuses autres (mais j’en ai gagnées aussi, si différentes et pourtant inestimables), m’a tiré vers la méditation…

Faire tomber les têtes... Mon activité préférée !

Faire tomber les têtes… Mon activité préférée !

Faut-il croire qu’il y a une part de cruauté alsacienne ? Oui, il est vrai qu’avec Tomi Ungerer, grande figure à l’œil et au crayon acéré, vif et humoristique, les véritables héros sont les méchants (Les trois brigands)… Mais le plus plaisant reste la totale absence de culpabilité qu’il y a à croquer dans un mannele. Certes, il s’agit d’une nature morte… tout de même avec des airs de ressemblance humaine (quatre extrémités et une tête). Mais je ressasse des vérités si incontestables, « l’homme est un loup pour l’homme » c’est battu et rebattu. Peu philosophe, mieux vaut encore que je m’attèle à la délectation d’une nourriture plus terrestre, et j’en reviens donc à l’objet de cet article… en vous souhaitant à tous d’éprouver cette délicieuse cruauté de la dévoration des mannele!

Comme quoi : de la pâtisserie à la mélancolie et à la philosophie, il n’y a qu’un pas, qu’un tout petit pied à croquer, un petit pied de mannele…

PS : je tiens à préciser que même si le monde de Shrek identifie le mannele au « Petit Biscuit », ces deux cousins sont forts éloignés, et pour moi, le mannele est assurément d’une noblesse et d’une distinction bien supérieurs à ce pâle parangon cinématographique, même pas fichu de cuire en une fois…

De la mauvaise graine de Mannele...

De la mauvaise graine de Mannele…


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