Entre-jeu : déjouer le jeu (2/2)

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Par Rouge

Au fond, la vie, ce n'est toujours qu'un jeu de loquets ou de serrures...

Au fond, la vie, ce n’est toujours qu’un jeu de loquets ou de serrures…

Même les jeux de société, elle refusait d’y jouer.

Toujours.

Elle se méfiait beaucoup trop pour ne pas sentir le deuxième coup de la partie de son adversaire. Et dès qu’elle sentait l’attaque, elle se défilait, se retirait. Il lui fallait la maîtrise totale de la partie, pour la saboter et ne lui laisser aucune chance. De la cruauté ? Non, de la faiblesse. Elle avait trop peur de perdre quelque chose. Quoi ? Elle ne savait pas vraiment, c’était confus. Ou peut-être savait-elle trop pour pouvoir se l’avouer clairement. Au fond, elle aurait aimé être la proie et le chasseur, et exécuter la perfection de leur lutte, sans aucun hasard, comme une danse ou un art.

Mais dans la vraie vie ce n’était pas tout à fait ça. Il y avait des tâtonnements, des maladresses, des couacs rugissants qu’il faudrait excuser et oublier pour que la mélodie soit parfaite.

Et surtout,

elle avait peur,

une peur oppressante,

une peur comme une paralysie dont il est impossible de se défaire.

Les symptômes sont d’ailleurs presques imperceptibles à l’extérieur.

Peur d’être prise et de ne plus pouvoir s’envoler.

Peur de ne plus être libre.

Elle sentait dans le jeu de la séduction, dans le désir de plaire une force qui la contraindrait à devenir autre, et la possibilité de se perdre elle-même. Non, elle ne s’abaisserait pas, elle ne faillirait pas pour les yeux de l’autre, quand bien même le désir la tiraillerait jusqu’à la souffrance, physique. Aimer, c’était trop grave, aimer, c’était grave comme la vie, ça n’était pas un jeu.

 

Ne surtout pas céder, montrer des faiblesses où il saurait s’accrocher. Ne surtout pas aider l’illusion : se montrer dans ses horreurs, le rebuter pour qu’il comprenne. Vite. Que de la séduction, elle n’en voulait pas. Il fallait qu’il se lasse. Il n’aurait qu’à se briser sur la parois froide et glacée de ses silences, de ses regards trop lointains, comme si elle regardait ailleurs, ennuyée, dépitée. Son corps se crispait d’avance et dans tous les contacts elle imposait une distance qu’il ne devrait pas franchir.

Comme un seuil de protection, impalpable mais nécessaire.

Ne pas lui montrer qu’au fond, c’était elle qui avait trop peur de s’attacher, que c’était elle qui craignait d’aimer trop fort, alors même qu’elle ne dévoilerait rien à la surface. Cela semblait bien bête, avoir peur d’aimer. Mais elle en avait trop vues, des inconscientes, des ingénues qui s’étaient jetées à corps perdu dans des amours plurielles. Elle n’en voulait pas. Elle dirait non à l’amour, au risque de vivre seule, petite et perdue dans ce monde, et consciente du gâchis.

Pour un absolu qu’elle n’atteindrait peut-être jamais, mais elle ne céderait pas, c’était sa seule force, et elle y mettrait jusqu’à la dernière étincelle de sa volonté.

 

Elle ne connaissait que sa fragilité.

C’était comme face à la mort.

Elle sentait, même si elle aimait la vie de toutes les cellules de sa chair, même si elle s’y accrocherait du bout du bout de ses ongles, qu’il y aurait bien un moment, ce temps du non-retour, où, ne regardant plus en arrière, elle céderait, consciente de sa faiblesse, elle s’abandonnerait. Elle laisserait la chaleur la submerger, et de sa surface de givre, glaciale il n’y aurait plus rien. Morte et amoureuse, le bénitier céderait la place au diable. Et face à elle, la grande peur de l’inconnu, et cette plongée de laquelle elle ne sortirait pas indemne.

 

Aimer vraiment, c’était jouer le jeu jusqu’à l’excès. Les rires, les immenses éclats de rire ne seraient là que pour masquer les désirs, ou les révéler pour qui savait lire. Les regards, silencieux, parleraient.

Les masques tombent.

Fini, la pièce.

Rideau.

Les mots prennent trop de place.

Retour à la réalité, crue et nue. Rêver était un risque qu’elle ne prendrait pas.

 

Tant pis si ça la contraignait à être seule, à ne pouvoir se reposer sur l’épaule de l’autre. Le poison était trop dangereux pour risquer l’ivresse. Vivre une illusion ne lui conviendrait pas, il lui faudrait plus, tellement plus. Et ne rien tenir, ne rien avoir, tant pis si c’était ne rien vivre. Non négociable : aucune concession n’entrerait là dedans.

 

Jamais elle ne serait victorieuse du jeu, elle le sentait. Une fois le bal des apparences achevé, il saurait. Il pourrait la dévorer entièrement, la transformer en marionnette et la modeler à sa guise. Elle accepterait tout. Elle montrerait toutes ses failles. Il pourrait tout détruire, facilement, sans même une once de culpabilité. C’était un pouvoir qu’elle ne voulait pas lui donner, pas même lui laisser sentir.

 

C’était simple : elle le laissait se perdre dans le labyrinthe de ses contradictions, dans des mots qui jamais ne révéleraient qu’une parcelle de ce qu’elle pouvait véritablement penser. Elle souriait, et le sourire était l’énigme et la clé qui lui permettait de saboter le jeu. Car pourquoi sourire ? Pour un petit rien insignifiant qui était déjà quelque chose.

 

Les hommes ressentaient cette contraction de tout son être, à elle. Elle les encourageait dans une forme de dégoût, de rejet d’elle et s’ébauchait un personnage presque rebutant. Ç’avait toujours été sa méthode. Ç’avait toujours parfaitement fonctionné.

 

Et puis, il y avait eu Lui, l’autre Lui. Celui qu’au fond d’elle-même elle nommait avec le respect qu’elle n’accordait pas aux autres, qu’elle nommait vraiment. C’était différent, une toute petite nuance mais elle la ressentait si fort. Étrange cette manière qu’il avait de parfois maîtriser le jeu. Il était resté si lisse. Elle connaissait pourtant son pouvoir, elle savait où le toucher pour le conquérir. Ne surtout pas créer d’accroches, sa manière, sa signature à elle. Tout était allé si vite. Et aujourd’hui, il lui avait donné rendez-vous dans ce bistro déjà assailli de touristes, ce soir pluvieux, terne, grisâtre de Paris. Et étonnée, presque charmée de l’initiative, elle avait accepté avec ce sourire taquin qui ne dit jamais tout à fait non, qui garde le mot oui tout au fond du bout du cœur, inaccessible, parce qu’il est impossible à dire, et qu’il détruirait tout.

 

Elle avait bien trop conscience du danger. Aimer, ce n’était pas tomber, c’était bien pire, bien plus beau : c’était être toujours à l’agonie, sans jamais rendre le dernier souffle, sans jamais que leur conversation silencieuse ne s’achève, quand bien même elle ne serait plus que le fil d’un regard, si facile à briser. Déposer les armes, toutes les armes, accepter les épines de la souffrance, et mourir doucement, jamais complètement, entre les bras de l’autre, sous le joug de ses volontés sans plus penser aux siennes, sans plus vouloir même y penser.

 

Elle se méfiait terriblement d’elle-même. Même en n’ayant jamais achevé la partie, en n’étant jamais allée jusqu’au bout du jeu, quand bien même l’excitation du moment montait, sans jamais atteindre son paroxysme. Même en n’ayant rien vécu, elle connaissait sa faiblesse. Non, elle ne serait pas forte, il faudrait le faire s’éloigner, ne surtout pas lui accorder une parcelle de confiance, une place qui pourrait lui laisser penser qu’il pût en prendre une plus grande. S’il restait, s’il s’aventurait de l’autre côté du miroir, il saurait. Et lui montrer ça… elle était bien trop fière.

 

Car à quoi bon échafauder tant d’obstacles toujours nouveaux ? Au fond, elle voulait qu’il les franchisse, qu’il comprenne sans le dire, en silence. Que même sa déclaration soit silencieuse, sans tambours battants des mots qui seraient trop forts, heurteraient les sentiments, à force d’être les mêmes, ceux des autres. Cela devait rester absolu, jamais parfaitement gravé, d’une fragilité de plume, presque évanescent mais gravé dans l’or de leurs corps. Cela devait vivre entre eux sans jamais mourir, ou alors ça ne serait pas.

 

Lui regardait un couple, à une table toute proche. Un véritable couple d’ailleurs. Un homme avec une femme. Presque aucune frontière entre leurs deux tasses de café. Étonnant, même cette proximité entre eux, dans un lieu si impersonnel. Il y avait quelque chose pourtant, une dissonance. L’on sentait que dans cette foule des samedi après-midi, dans le bruit des ombres aux contours vacillants des touristes qui défilaient, ils étaient presque en représentation, et participaient à toute cette effervescence. Leurs regards étaient une convention entre eux, un jeu de rôle presque pesant.

 

Elle le regardait, d’abord doucement, n’osant le dévisager tout à fait, et puis un peu plus. Elle s’emparait de ses parcelles de peau, de visage, avec lenteur, délicatement. Elle imprimait ses yeux, sa bouche, ce sourcil qui dessinait la candeur de l’expression. Comme si ses yeux le voyaient pour la dernière fois, juste avant l’aveuglement. Et ce temps durait, et elle ne voulait pas l’arrêter. Au moment de l’addition, elle avait fait tomber une pièce, qui était venue rouler jusqu’à la table aux amoureux, et achever sa courses aux pieds de la jeune femme. Côté face. Elle avait regardé gênée, la jeune femme qui semblait si assurée, et dans la hâte, maladresse, avait presque fuit. Parce qu’il était là, qu’il l’attendait. Elle ne savait pas ce qu’ils se diraient, ce qu’ils feraient à présent que leur rencontre au café était terminée. Et puis la pièce de monnaie.

 

C’était côté face. Le côté du visage. Alors, le regard de Mathilde était retombé sur lui. Lui laisserait-elle un visage ?

 

Ç’avait été expéditif. Oui, il était en train de réussir, il était en train de saboter son jeu. De se sculpter une face. Très dangereux. Elle pourrait… l’aimer. Alors « ne pars pas. Reste encore. » C’était la première fois. Elle l’avait retenu, oui, pour la première fois. Parce qu’il était à sa place, juste là, juste à côté de son épaule. À presque la toucher. Il avait compris, et une sorte de douceur intime s’installait entre eux, une romance sans paroles, parce qu’il n’y avait plus besoin de parler.

« Echec et mat »

La reine était morte.

Le poids de la reine s’était évaporé, et Mathilde, à demi consciente du danger encore, l’acceptait, se laissant envahir par un bonheur enivrant, qui sonnait comme des éclats de rire dans son cœur. Et les mots fissuraient tout, la révélaient comme un soleil dans cette nuit noire où elle s’était enfermée. Elle savait, à présent, mais pas assez pourtant pour avoir compris jusqu’au bout. Et c’était sa richesse, au fond, de ne jamais savoir tout à fait et d’avancer quand même.

 

Rentrée chez elle, seule, elle s’était effondrée de fatigue. Son corps s’était libéré de tout son poids. Elle était si légère… Elle avait trop longtemps lutté, contre elle-même, contre les peurs et les désirs.

Maintenant, elle osait.

Elle plongerait entièrement et parfaitement consciente.

C’était sa force. Lui dire les autres mots, ceux qui étaient au bord de ses lèvres, tout juste au bord, elle le ferait… Pas seule, il lui faudrait un écho, elle ne s’accrocherait jamais à un homme facilement, lui comme un autre.

Mais « Echec et mat », la reine était morte, elle était sans défense, mais si forte d’être en vie, et d’aimer comme jamais que la roulette russe pouvait bien tourner, longtemps, longtemps…