Équilibre

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par Rouge

Comment trouver chaussure à son pied sans perdre l’équilibre ?
Aujourd'hui, Margaux a rencontré les talons de sa vie...

Aujourd’hui, Margaux a rencontré les talons de sa vie…

D’un pas décidé, elle traversa la rue de la Gare Saint-Lazare. Les lumières des boutiques brillaient et des affiches placardées un peu partout donnait le ton à cette cacophonie visuelle. Oui, c’était les soldes. Premiers jours de juin. Des touristes s’attroupaient en meutes, en tenue baskets et survêtements, nippons et d’une inélégance rare, la voix haut perchée qui résonnait bruyamment dans cette messe orgiaque des tissus, des cuirs et de l’or. Ces derniers s’étaient déjà délestés d’une part de leurs précieuses économies et arboraient avec une fierté digne du roi d’Espagne, de beaux sacs tout sertis d’or plastifié Chanel et Vuitton.

Margaux voyait les quais du train charrier une fourmilière grouillante et débandée, files ininterrompues qui entrecroisaient l’écheveau de leurs existences dans ce labyrinthe où jamais elles ne se recroiseraient. Un brassage de corps multicolores se déversaient dans des magasins aux vitrines de pacotille et de carton-pâte. Les visages dissous des passants filaient, à vitesse régulière, flux constant d’une Seine à ciel ouvert qui jamais ne s’arrêtait de courir les rues et les boulevards.

Margaux n’y prêtait plus attention. Dans la foule, même à contre-courant, elle avait appris à glisser, filer avec indifférence sans prendre jamais garde aux passants. Elle préférait attraper d’eux des petites parcelles d’êtres, de petits trésors laissés au vent et qui lui rendait toujours les gens plus beaux, et humains qu’ils n’étaient peut-être.

Et puis, à ce moment précis, Margaux s’était décidé. Pour ça que son pas était bien décidé, et qu’elle nageait à contre-courant dans cette foule engluée qui se déchirait devant elle… Elle savait où elle allait, elle savait absolument et parfaitement ce qu’elle voulait. Margaux ne regardait plus la foule, pas aujourd’hui. Elle regardait leurs pieds, et elle n’entendait plus que le claquement des pas. Les escarpins sombres des femmes claquaient froidement sur les pavés au rythme des petits pas qu’elles s’évertuaient à faire malgré la douleur des objets de torture qu’elles avaient aux pieds. Les pires était celles dont les talons étaient petits et aiguilles, qui trottinaient comme de petit caniches lorsqu’elles couraient. Mais courir avec des talons était sans doute un anathème pour la plupart des femmes, et Margaux le regrettait amèrement. Oui, dans son choix, celui qu’elle ferait tout à l’heure, c’était une motivation importante : pouvoir courir, sans trop souffrir ni se revêtir de cet air pathétique de pimbêche cambrée par l’effort de la course. Les hommes aussi, souvent, avaient les talons qui claquent, si l’on exceptait les touristes et leurs baskets à ressorts. Eux, c’était la grandeur de leurs chaussures crocodile qui faisait sourire intérieurement Margaux. Comme si la taille des chaussures avait un mystérieux sens caché et viril narcissique pour rassurer d’une certaine impuissance… Oh les femmes n’étaient pas en reste avec les chaussures à bout pointu, mais porter de telles chaussures avait pour une femme une valeur bien différente : c’était s’affirmer et affirmer quelque chose d’un peu masculin aussi, être une force qui va. Margaux oserait un jour, mais pas tout de suite : les siennes auraient un bout rond.

Margaux ralentit son pas, décidée à ne pas rater la vitrine de la boutique où déjà elle avait fait son choix. Elle les regarda encore : oui, c’étaient bien elles. Des chaussures rouge vif, vernies, pour ne pas s’amalgamer aux noirs escarpins des dames de ce monde. Des chaussures avec des talons hauts, tout de même, parce que Margaux voulait être femme, et elle avait choisi son piédestal. Une position d’équilibre qu’elle s’était inventée, avec des talons bien plus épais que ces aiguilles sur lesquelles certaines réussissaient à se mouvoir.

Mais pour Margaux, ce serait les premiers, et elle voulait pouvoir courir… sans paraître pour autant la dernière des idiotes à se trémousser sur échasses. Les premiers vrais hauts talons. D’habitude, elle les regardait avec envie sans trop jamais oser les essayer. On lui avait toujours dit que ce genre de talons n’était pas pour elle. Elle s’était résolue : elle connaissait sa maladresse, et lutter contre ne servirait de rien. Elle n’était pas très stable sur ses pieds. Tant pis, il fallait bien qu’un jour elle ose. Elle entra dans la boutique, et s’avança timidement sur le pourtour de la grande pièce, sertie de chaussures alignées selon les tailles. La vendeuse la salua avec cette voix de fausset mélodique et apprêtée qu’ont si facilement les vendeuses. Ça sentait la sympathie commerciale. Margaux n’avait jamais aimé, elle salua froidement, mais poliment, puis se dirigea sans hésitation vers sa chaussure. La prit en main, scruta avec fascination le talon. « De véritables objets de torture… » se dit-elle, avec une honte mêlée du plaisir de la beauté de l’objet. Elle se déchaussa, mit de côté ses vieilles ballerines élimées et les essaya. Comme c’était beau ! Rien que d’avoir ces chaussures aux pieds, d’être ainsi élevée… il y avait de quoi se sentir autre… femme, et libre ! Ce n’était que des chaussures, mais les quelques centimètres gagnés lui donnaient de la force.

Une bouffée de bonheur et de fierté (ô combien vaniteuse, et elle en était parfaitement consciente) l’envahit, tandis que la vendeuse, toujours aussi désagréable au son de sa voix, empaquetait la précieuse paire d’escarpins. Margaux sortit en coup de vent du magasin, fuyant l’hypocrisie du sourire commercial. Ces chaussures, c’était entièrement elle !

C’était les épines qu’elle s’était trouvée, pour affronter le monde et être celle qu’elle voudrait. Celle qui aurait de la force, qui sourirait et qui n’aurait pas peur de l’inconnu et des ombres. Oh, elle savait bien que tout cela était vain… Ce n’était, après tout, qu’une paire de chaussure, une paire d’épines même pas piquantes. Mais la rose du Petit Prince aussi s’était retrouvée seule, avec ses quatre épines, et dans ce monde où il était si facile de recevoir des coups, avoir des épines, même si elles n’étaient pas des aiguilles, même si elle manquerait chuter aussi, cela servirait bien. Réussir à rester en équilibre, tout juste stable. Ne pas se changer en autre entièrement, ne pas s’assombrir de l’intérieur, même si quelquefois c’était dangereux… Se trouver des protections, même maladroites et mièvres…

Dans un coin de la rue, à l’entrecroisement avec la rue Mogador, Margaux se déchaussa et mit sa nouvelle paire d’escarpins rouges.

Alors, par la rue Mogador, elle s’engagea vers l’Opéra. Elle regarda, satisfaite, le reflet de la jeune femme dans les vitrines des boutiques, un peu étonnée que ce fût elle… « Mais oui, c’est moi ». Les femmes en escarpins sombres la regardaient un peu étrangement. Les hommes, elle ne savait pas trop… elle n’osait pas croiser leurs regards, elles ne voulait pas qu’ils l’arrêtent dans sa marche. Pas tout à fait, tout ça n’était pas très clair. D’un pas décidé, tonnant, d’un pas assuré qui n’était plus celui discret et silencieux des ballerines enfantines, elle sourit. Un sourire silencieux, mais qui éclatait sur son visage, elle le sentait bien, même si elle se retenait, car ils ne comprendraient pas. Ses talons claquaient, résonnaient et Paris s’étalait à ses pieds.