Es-thé-tes de salons de thé

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par Rouge

Un verre de thé ?

Un verre de thé ?

Analyse et critique d’une femme qui aime les salons… les salons de thé.

Il est un plaisir presque exclusivement féminin : celui d’aller, seule ou entre charmantes demoiselles, ou dames, au salon de thé. Mais pourquoi cet engouement ? Pourquoi ce plaisir précieux et, avouons-le sans culpabilité aucune, un peu suranné, d’aller boire un thé au salon quand nous pourrions (et c’est aussi une possibilité envisageable pour les femmes du XXIe siècle, bien heureusement) nous permettre une bonne beuverie aroma-tisée à la bière dans un bar ou un délectable petit café à une terrasse parisienne ?

Les Femmes aiment le salon de thé,
les couples aiment le café,
les Hommes aiment les bars

Quoi ! Rouge Revolver fait dans la théorie des genres ?

Il est profondément réducteur et injuste de cloisonner les êtres selon les genres dans tel ou tel lieu, les cantonnant ainsi à une image générique qui n’est qu’une réduction de la complexité de la personne humaine. Néanmoins, l’organisation de l’espace du salon de thé, du café ou du bar joue sur notre rapport au lieu, et détermine aussi le type de conversations ou de relations que l’on peut se permettre d’avoir avec la personne qui est en face (ou à côté, ce qui change déjà la donne) de vous.

Ce sont des plaisirs différents, que de boire un cocktail aux couleurs féériques au bar, de siroter un microscopique expresso fortement dosé ou d’aller au salon de thé. Le plaisir du salon de thé, ce n’est en rien celui de l’ivresse, ou alors la griserie vient d’ailleurs.

Vous serait-il concevable d’inviter un homme qui vous plaît, mesdames, mesdemoiselles, dans un salon de thé ? Messieurs, inviteriez-vous, chers dandys que vous êtes, les belles idylles que vous convoitez déguster un thé accompagné d’un savoureux éclair pour le coup de foudre ? Cela n’est pas commun… Et il faut avouer qu’un salon de thé n’est pas particulièrement le lieu de l’expression d’une certaine virilité, chose, messieurs, qu’il est nécessaire que vous portiez à un degré minimal si vous souhaitez que madame… Bref, j’arrête ici les conseils de mauvais goût, au risque de devenir la risée des salons de haute volée. Non, le salon de thé n’est traditionnellement pas le lieu de la séduction, des douces éraflures et du face à face des amants.

Pour ce genre de rencontres un peu particulières, il y a un lieu idéal : le café. Le café est un lieu transitoire. Tout s’y mange sur le pouce, l’on y passe, on s’y retrouve puis on en part. Sans véritablement s’y attacher. Car il faut être un fin dégustateur de café pour voir la différence entre deux expressos. Et puis le café est un lieu à terrasse, qui offre toujours la possibilité de la fuite à celui ou celle qui se lasse d’une conversation inintéressante ou d’un physique trop ingrat pour susciter l’étincelle du désir de la rencontre.

Au contraire, le salon de thé est l’espace d’une intimité déjà offerte, dévoilée. La douceur y règne en maîtresse et l’on n’y voit plus le monde extérieur. Toute l’attention est portée par votre interlocutrice, la personne qui est en face de vous. Le salon de thé n’est pas le lieu du couple, c’est celui de l’amitié et du secret.

Et pourquoi l’amitié masculine, celle qui peut unir deux hommes, ne peut-elle pas se vautrer à ses aises dans le salon de thé? Sans doute serait-il prétentieux d’établir un jugement de valeur, et surtout faux. L’amitié entre hommes a autant de prix que celle qui peut lier deux femmes. Cependant, la nature et l’expression (donc aussi son expression dans une géographie et un lieu particulier) de ce lien me paraît malgré tout différent, en général.

Certes, je vois cela de loin et mon point de vue uniquement féminin (je ne suis pas encore hermaphrodite, navrée) est forcément biaisé. J’ai néanmoins l’impression que le lien qui unit un homme à un autre homme est bien souvent plutôt un lien amuï de fides, de camaraderie de chevaliers. Compagnons de fortune, ils auront connu les mêmes aventures, et cela les rassemble. Ils s’aimeront, et dans une certaine mesure tout autant que dans le rapport que peuvent avoir deux femmes entre elles, mais dans une forme de distance. Parce qu’il y aura aussi entre eux les limites de la décence, de la tradition qui veut qu’un homme soit fier et qu’il ne raconte pas au tout venant ses secrets les plus intimes. Entre deux femmes, la limite de l’épanchement n’est pas normée par la société, et l’on va jusqu’où la confiance en l’autre personne nous guide. De là, on peut décliner deux types de lieux : le cocon du salon de thé, plus féminin et le lieu ouvert sur le monde, où l’on critique, on prend de la distance entre amis : le bar, bureau des plaintes de comptoirs, où l’on va jusqu’à la provoc’ ou à la balourdise séductrice (si tant est que ce n’est pas une oxymore). Les femmes s’y laisseront ainsi draguer. Car le bar est le lieu où les hommes peuvent se permettre d’être gouailleurs, d’oser commettre des folies. Dans le salon de thé, tout est bien trop respectable et parfaitement défini, et ce genre de dérives aidées par l’alcool n’arriveront donc pas. Le salon de thé, c’est le nouveau gynécée des femmes, protecteur d’une forme d’intimité que nul ne peut leur voler.

Petit état des lieux des salons de thé parisiens qui le valent bien

Vous y verserez un peu d’or, mais les moments d’exception, hors du temps que l’on vit dans un salon de thé le valent bien.

Le Valentin

Il est un petit salon de thé caché des yeux des passants, tout simple, et pour lequel je garderai tant qu’il existera un attachement particulier. L’on n’y prend pas garde, lorsqu’on passe par le passage Jouffroy, au musée Grévin ou que l’on examine l’imposant hôtel Chopin. C’est une atmosphère désuète qui flotte tout autour de vous, avec ces marchands de vieilles cartes, de brics et de brocs étranges et que l’on ne trouve qu’à Paris. Un salon de thé tout simple avec des tables en bois, des desserts jolis et soignés et du thé Damman. Vide le matin, pour la touriste que je fus il y a quelques années, pour trois jours d’idylle parisienne, et idéal pour un petit déjeuner en toute intimité. Et des pâtisseries belles belles belles…

Jean-Paul Hévin

Jean-Paul Hévin est connu pour son chocolat. Mais l’on oublie de mentionner sa tarte au fromage blanc haute et aérée, et cet exquis mélange de glace et de chocolat chaud que je goutai, un jour, seule, après une épreuve déterminante pour mon existence, puisqu’elle allait en changer le cours. Un lieu certes un peu (OK, très) bobo, au dessus de la boutique, dans la longue rue du Faubourg St-Honoré, mais la conversation des bobos est fascinante pour qui sait écouter les nuages évanescents de la superficialité. Et cela vaut le plaisir chocolaté de la dégustation d’un chocolat brûlant et glacé…

Delyan

5

Un salon de thé so british’ avec un cheesecake à hurler « oh my god » with an english perfect accent… Presque : des thés originaux vous seront servis (fumés, remède scandinave…) avec de savoureux accompagnements. Beaucoup de monde et beaucoup de bruit, mais un délice !

Plus d’informations : http://www.delyan.fr/index.html

Berthillon

Oui, Berthillon aussi tient salon… Un salon un peu kitsch au charme suranné avec sa collection de bilboquets et son bouquet de fleurs en plastique. Désuet à souhait, rempli de touristes, mais charmant. J’aime ce lieu pour la simple satisfaction de dépasser tous les touristes qui font la file à l’extérieur pour déguster leur glace dans de banals cornets. La glace au chocolat a la douceur d’une ganache et l’âpreté brute du chocolat. Bref, le parfait équilibre. Les thés servis sont de Mariage Frères. La tarte tatin n’est pas mal du tout, et surtout, l’on se sent toujours seul et protégé dans cette liasse de gens de passage, et la sensation est merveilleuse.

Plus d’informations : http://www.berthillon.fr/

Au fond, ce qui fait le prix (et il est impayable, tellement c’est le luxe véritable), ce ne sont pas les mets que l’on vous sert, aussi délicieux et parfait fûssent-ils, ce sont les personnes avec lesquelles vous les partager, et ces instants volés à l’éternité de la course des Hommes à l’extérieur. Là est tout l’art du salon de thé.


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