Et si on remettait le couvert ?

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Par Revolver 

L’éditeur lisboète des indispensables La femme dans la Salle à manger et dans la Cuisine (19e édition en 1997) ou de Fiancée, épouse et mère (4e édition à la même époque), indique dans la note introductive à son « traité complet de cuisine », intitulé Le Maître-queux1, qu’« à la jeune fille qui commence sa vie à travers les liens sublimes du mariage ou au jeune professionnel de la restauration (…) ce livre enseignera les mets les plus simples aux plus sophistiqués et appétissants dans une alléchante gradation de recettes qui à elles seules donnent l’eau à la bouche ».
Les arts de la table ont aussi leurs règles !

Les arts de la table ont aussi leurs règles !

Mais ce n’est pas tout : toute une section est réservée au « service de table à la française » avec des indications précises sur la couleur, la texture et l’ornement de la nappe idéale, sur la préférence que l’on devrait toujours accorder aux verres de cristal raffiné ainsi que sur la position des différentes fourchettes, dents tournées vers la nappe. On est cependant rassurée au moment où l’auteur bannit officiellement tout artifice compliqué dans le pliage des serviettes. Et dire qu’on pourrait tout aussi bien manger une pizza Hut dans son carton d’emballage sur un banc public, même au Portugal…

Voyons donc en France ce que préconise Ginette Mathiot dans sa bible vendue à plus de 5 millions d’exemplaires à travers le monde (chiffre datant de 2002, date de la 6e édition), Je sais cuisiner. On trouve en exergue de son avant-propos une citation du gastronome émérite de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, Brillat-Savarin : « Ceux qui savent manger sont comparativement de dix ans plus jeunes que ceux à qui cette science est étrangère. ». Aussitôt le lecteur brûle d’envie d’abandonner le carton poissé d’huile et de coulis de tomate de sa pizza sur son banc et de découvrir l’art de bien manger !

Cela commence mal pour notre auteure lusitanienne : elle a tout faux quant aux fourchettes soi-disant disposées à la française car Ginette écrit noir sur blanc que « les couverts sont toujours placés les dents vers le haut, sauf dans le cas de couverts gravés (monogramme, armoiries) ». Soit Laura, la Portugaise, ne s’adresse qu’aux nantis soit elle n’a pas lu Ginette. Passons au paragraphe des serviettes. « Les pliages trop compliqués sont à rejeter. » Au moins, elles s’accordent sur ce point. Vous ne trouverez donc ni au Portugal ni en France d’origami de serviettes, à moins de vous trouver dans un restaurant dit « chinois ».

Table dressée à l'O2 Arena de Londres

Table dressée à l’O2 Arena de Londres

Ginette reconnaît au chapitre du personnel que les temps sont durs, on s’en passe souvent désormais par souci d’économie, mais, pour les dîners importants, « une ‘serveuse’ (tenue sombre, petit tablier blanc) » peut faire l’affaire. Conseil, si toutefois on dispose de ce précieux personnel : « le secret pour être bien servi : donner des ordres simples ». Voilà qui ravira sans doute le maître de maison qui se fera un plaisir de mener la petite soubrette à la baguette. Dépité parce qu’on n’aura jamais ni personnel ni même une seule soubrette, on revient s’affaler sur son banc pour mâchonner son morceau de pizza à moitié froid et on se console avec la réminiscence de la désolante chronique dont s’était fendue Jools Oliver dans le magazine de lancement de son très populaire mari, Jamie Oliver. « Je ne suis pas très branchée bonne bouffe (…), je ne me rappelle pas un seul repas qui ait changé ma vie(…). Je mange pour vivre, je ne vis pas pour manger. » Ce qui ne l’empêche ni d’être belle à croquer ni d’être mariée au plus sexy des cuistots mondialement médiatisés.

Et c’est le quotidien Lacroix en date des 9, 10 et 11 novembre derniers qui vient semer le doute, alors que votre pizza a été digérée depuis fort longtemps, vos mains collantes de simili-mozzarella lavées et le banc squatté par des jeunes à capuche. À la rubrique Art de vivre, un chapô accrocheur capte d’emblée l’attention du lecteur : « SAVOIR FAIRE S’asseoir à une belle table, n’est-ce pas la promesses d’un repas réussi ? ». Séduit par une photo de table alliant branches de sapins, motifs écossais et cerfs rouges bordés de petits cœurs, le lecteur pousse sa lecture jusqu’à l’analyse du Président de la Confédération des arts de la table : « La façon de mettre le couvert n’a plus rien à voir avec les règles du bon goût d’antan. ». Il constate opportunément qu’à la valeur patrimoniale de la vaisselle acquise lors du mariage ad vitam aeternam (la vaisselle, pas toujours le mari), succède une attitude marquée par « le plaisir » et « l’éphémère ». Et d’ajouter : « Les fabricants ont su accompagner cette tendance de fond. ». On n’en attendait pas moins d’eux ! Message reçu 5/5 : pour plus de plaisir, remettez le couvert (mais toujours différent, le couvert). Exit le débat dents vers le bas (à la portugaise) ou vers le haut (à la française).

Ne soyez pas cruche !

Ne soyez pas cruche !

Et les hommes, qu’en pensent-ils ? Pas de la position de la fourchette, pas de la soubrette à qui donner des ordres, ni même de la pizza engloutie sur un banc avec des amis après un concert, mais bien des arts de la table ? À en croire les deux auteurs – deux hommes – des Jules aux fourneaux, pas grand-chose. Dans leur courte introduction, ils nous parlent de leurs « instincts de bons vivants », de leur « droit au rouleau à pâtisserie, au fouet et au cul-de-poule » (à chacun ses préférences), de « fête » et de « bonheur ». Rien sur les fourchettes, les serviettes, les services de table renouvelés chaque Noël – n’en déplaise au Président de la Confédération des arts de la table – non, rien du tout.

Comme en toutes choses, privilégions à table le fond à la forme. Que l’art de la table soit l’art d’être avec ses copains, ceux avec qui, étymologiquement, on partage le pain. Que vous aimiez les pizzas douteuses sur un banc louche, les silhouettes de cerfs kitsch sur les mugs ou les tables distinguées, votre façon d’être autour d’un repas traduira toujours ce que vous avez envie de partager avec les autres.

Et si on remettait le couvert ?

Et si on remettait le couvert ?

1 Un titre qui ne doit rien à l’art du X mais qu’éclairera avec profit l’étymologie : « coq » (qui rappelle le verbe « to cook » anglais) désignait jadis le cuisinier à bord d’un bateau et avait pour parfait synonyme « queux », d’où l’expression « maître-queux » pour désigner un « chef cuisinier ». L’auteur de cet article aurait pu d’ailleurs choisir cette traduction-ci qui aurait eu le mérite de lui épargner cette note un peu salace mais qui aurait présenté le défaut d’éliminer l’ambiguïté du titre original, O Mestre cozinheiro (11e édition revue et augmentée pour notre plus grand plaisir en 1997 aux éditions Moderna Editorial Lavores), qui, pour tout lusophone qui détacherait plaisamment les syllabes, laisse entendre « Maître Cul », ce qui est assez gratiné aussi.


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