La famille Bélier laisse sans voix

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par Revolver

Une famille comme les autres

Une famille comme les autres

On connaissait le cinéma muet – remis au goût du jour d’une manière aussi audacieuse qu’inattendue par The Artist – mais on n’avait pas encore découvert le cinéma sourd-muet. Le réalisateur Eric Lartigau  a pris le bélier par les cornes en faisant le portrait à la fois drôle et touchant d’une famille qui s’entend à merveille et dont la particularité est de n’avoir qu’un seul membre qui ne soit pas mal entendant, la fille aînée, Paula, une adolescente serviable et responsable. Bien sûr, la surdité et l’intégration des sourds dans la société constitue un des thèmes principaux du film. Pourtant la question au cœur de cette histoire nous concerne tous, entendants et sourds : c’est celle de l’enfant qui grandit et qui un jour, veut voler de ses propres ailes.

Une famille comme les autres

Une famille qui se serre les coudes. Voilà comment pourrait être définie la famille Bélier. Les parents, tous deux sourds, ont deux enfants, dont l’aînée, Paula, sur qui ils peuvent s’appuyer, elle est en effet la seule qui entende parfaitement. Elle joue le rôle d’intermédiaire avec le monde des autres. Jeune fille modèle, simple, travailleuse et gentille, elle n’en reste pas moins une adolescente comme les autres : elle n’apprécie pas que son père vienne la récupérer à la sortie du lycée, elle camoufle ses formes féminines derrière d’ignobles pulls informes et elle tombe amoureuse du garçon le plus inaccessible du lycée. Ce qui la distingue des autres, elle le découvre, presque par hasard : son don pour le chant.

Ce talent qu’elle ignorait lui est révélé par un adulte qui représente pour ainsi dire ce qu’il y a de plus étranger à son univers. C’est un professeur de chant, un artiste enterré par l’éducation nationale au fin fond de la Mayenne, qui veut à tout prix que les rares pépites qu’il déniche brillent. N’est-ce pas là la métaphore pour la singularité de tout adolescent ? Une jeune personne en construction découvre son talent propre au contact du monde extérieur et parfois, souvent même, cette découverte constitue un choc. Elle vient heurter les principes et les héritages familiaux. Comment dans une famille de sourds pourrait-on accepter, ne serait-ce que comprendre, une vocation pour le chant ? Une barrière semble s’ériger : l’enfant paraît tout à coup si différent de ses parents ? Sentiments d’incompréhension, de rejet, d’abandon et de culpabilité se mêlent. Comme dans toutes les familles, c’est l’indépendance de l’enfant qui n’en est plus un qui se joue.

Faux sourds, vrai langage

D’aucuns se sont émus que des acteurs qui n’étaient sourds pour de vrai interprètent des rôles de sourds. Dans le casting, excepté Luca Gelberg qui incarne le petit-frère aux hormones en ébullition, tous les acteurs sont entendants. Le reproche qui pèse sur le choix du casting est de ne pas laisser la place à des acteurs réellement sourds. Par ailleurs, la manière jugée parfois médiocre de signer (parler la langue des signes française [LSF]) des comédiens est un grief qui revient souvent. Ces deux arguments ne font pas le poids. S’il est regrettable que les comédiens sourds rencontrent plus de difficultés encore que les autres à décrocher des contrats, la notoriété des têtes d’affiche que sont Karin Viard dans le rôle de la mère survoltée et François Damiens, le père déterminé, représente un atout indéniable pour toucher un large public. Comme dans toute production il y a l’enjeu économique mais en l’espèce, il y a aussi une sensibilisation à la question de l’intégration des sourds dans la vie professionnelle, citoyenne et, de façon plus générale, sociale. Or avec un casting composé uniquement d’acteurs sourds, talentueux mais inconnus, le risque aurait été grand que le film soit resté confidentiel.

Quant à la maîtrise relative de la LSF par les acteurs, maîtrise que l’auteur de ce texte se déclare incompétent à juger, elle a pu agacer voire heurter les sourds. Est-il cependant nécessaire de rappeler qu’un film est une œuvre de fiction ? Si toute narration a pour but de dire quelque chose de la réalité, de nous interpeller sur notre expérience de la vie, son objectif ne vise pas la duplication de la réalité. De plus, il s’agit d’une comédie. L’un des ressorts du comique usant de l’exagération, pourquoi s’étonner que la caricature affleure parfois ? Les mimiques qui déforment le visage, les sons discordants émis par les personnages sourds font rire le public. Rien de nouveau. Ce rire-là n’est pas le rire gêné ou moqueur qui lui existe bel est bien une fois sorti de la salle de cinéma et c’est celui-là qui est critiquable. Non, ce rire, c’est le rire libérateur : nous avouons que ce monde étrange et inconnu de la surdité – tous ces gestes, expressions, sons bizarre – nous effraie. Un des moments forts de film consiste à faire vivre au public ce qui se passe pour les parents et le frère de l’héroïne lorsque celle-ci chante sur scène. Ils regardent la scène mais aussi tout autour d’eux. Plusieurs spectateurs pleurent d’émotion dans la salle. Comment comprendre ce qui touche leurs voisins alors que rien ne leur parvient de la magie de la voix ?

Peut-être le casting aurait-il dû faire plus de place aux acteurs sourds. Il se peut que les comédiens ne maîtrisent pas tout à fait la LSF. Sans doute devrait-il être sous-titré dans toutes les salles. Et pourtant, quel coup de projecteur sur la vie ordinaire des sourds ! La famille Bélier fait tourner une ferme avec les mêmes difficultés que les autres agriculteurs : les comptes parfois à découvert et les négociations serrées avec les fournisseurs. La seule différence, c’est que leur fille de 16 ans fait office non seulement de traductrice mais de négociatrice. Les parents ont une vie sexuelle épanouie (juste un peu plus bruyante que d’autres). On sait que les gens du Nord ne sont pas les personnages de Bienvenue chez les Ch’tis et que les immigrés portugais ne sont pas les José et Maria de la Cage Dorée. En entrant dans une salle obscure pour voir une comédie, le spectateur ne s’attend pas à voir défiler la réalité sur l’écran, il sait qu’il aura peut-être face à lui un miroir déformant de la société mais pas sa réplique (sinon, autant rester à l’extérieur !).

Allez donc voir La Famille Bélier pour rire et pleurer (ne paie-t-on pas un ticket de cinéma pour une comédie pour cela ?). Elle vous laissera sans voix : l’amour qui l’unit, l’intensité des sentiments et des émotions qui bouleversent et font grandir l’héroïne et surtout, surtout, la voix de Paula. A couper le souffle !