Gros cul de plomb !

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Par Revolver

« Gros cul de plomb ! », quatre mots trop lourds à porter…

Il faut maigrir pour être reine

L’insulte avait fusé à haute et intelligible voix à la sortie du cours de maths. Malgré le brouhaha et le chahut du couloir, je l’avais entendue, tout le monde l’avait entendue. Je savais qu’elle m’était adressée parce que Geoffrey me surnommait ainsi depuis le CM2. J’avais appris à feindre et peut-être même à éprouver l’indifférence nécessaire à ce genre de quolibet. Cette voix-là pourtant n’était pas celle de Geoffrey, mon meilleur ennemi depuis l’enfance. Je connaissais par cœur l’intonation de Geoffrey quand il prononçait avec lenteur et cruauté « Gros cul de plomb ! ». Il s’attardait d’abord sur le ‘o’ pour lui donner toute sa rondeur obscène puis sa voix semblait partir en chute libre sur le ‘om’ comme si tout le poids de mon fessier l’écrasait. Ce matin-là, il n’y eut pas d’indifférence qui tînt. Le garçon que j’aimais en secret, le bel Antoine, s’était approprié la formule pour amuser la galerie. Ce fut la fois de trop.

Les larmes me brûlaient les yeux mais je ne voulais pas donner un spectacle pathétique qui aurait ravi Geoffrey, qui me scrutait le sourire en coin. Je haïs ma mère qui n’avait de cesse de se vanter de son « héritage africain » comme elle l’appelait, son derrière disproportionné qu’elle m’avait légué. En tirant un peu plus sur mon pull tunique pour cacher en vain l’objet de ma honte, je quittai le bâtiment, traversai la cour et m’enfermai dans les toilettes pour pleurer tout mon saoul. Et pour prendre une décision qui allait faire basculer ma vie. Je ne mangerais plus.

Je devins boulimique de travail, de sport, de lecture.

Moins je mangeais plus je me sentais forte, capable de me priver davantage, jusqu’à oublier de me nourrir. D’abord, j’avais fait semblant de ne pas avoir faim, de ne pas me sentir en forme, d’être pressée. La guerre avec mes parents, avec mon corps et ce gros cul de plomb avait alors commencé. A partir de ce moment-là, la faim disparut. Je n’allais plus à la cantine. Le soir, je triai tous les aliments dans mon assiette pour finir par n’en ingurgiter aucun. Aussitôt dans ma chambre, je faisais des séries d’abdo-fessiers, par vingt, par cinquante, par cent. Je me mis à courir une, puis deux, puis trois fois dans la semaine car j’avais lu que la course d’endurance faisait sécher. Je planais sur un nuage.

Mes amis me trouvèrent d’abord super en forme, puis super agressive, puis super taciturne.

Je ne voulais plus voir personne. Antoine, le bel Antoine, ne m’intéressait même plus. Tout me semblait parler de la maîtrise de mon corps : je m’intéressais à fond à la biologie pour comprendre comment tout cela fonctionnait ; les mathématiques me rassuraient car rien n’était dû au hasard dans un raisonnement scientifique ; je me repaissais de magazines féminins dans lesquels fourmillaient ces filles que jamais personne n’avait appelées « gros cul de plomb ».

Voilà sept ans que je ne mange jamais sans m’assurer que j’élimine tout après, par tous les moyens. On ne m’a plus appelée « gros cul de plomb ». J’ai dû interrompre mes études scientifiques qui s’annonçaient prometteuses pour être hospitalisée. Aujourd’hui, je crois que ma tête et mon cœur sont lourds comme du plomb, à cause d’eux je ne peux pas maigrir davantage. Le médecin m’a dit que c’était une question de vie ou de mort et qu’il fallait choisir la vie mais le plomb, à haute dose, est un poison fatal.


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