Impressions d’Argenteuil

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Par Revolver

Quand Argenteuil impressionnait les artistes
Régates à Argenteuil (Claude Monet)

Régates à Argenteuil (Claude Monet)

Hélas plus connue en France pour faire couler le sang (le 27 août dernier, deux colocataires s’y sont entretués) et le fiel (souvenez-vous « la bande de racaille » vilipendée par Nicolas), que pour son patrimoine culturel, Argenteuil a pourtant inspiré des mariages sublimes entre eau et peinture sous les pinceaux des peintres parmi les plus célèbres au monde. A la fin du XIXe siècle, Argenteuil était un lieu de villégiature très prisé des Parisiens et les chefs de file des impressionnistes, tels que Monet, Manet, Pissaro, Caillebote ou encore Sisley s’y sont côtoyés. C’est à Argenteuil qu’a officiellement été créée l’association des peintres impressionnistes, le 27 décembre 1873. A l’occasion de la diffusion il y a trois ans d’un documentaire sur les impressionnistes mettant à l’honneur la ville, Alain-Frédéric Fernandez, fondateur de l’association Eau et Lumière, déclarait au Parisien que « le pont d’Argenteuil est l’un des monuments les plus connus au monde : il est peint sur des timbres du monde entier ». Il ajoutait même : « A New York, on pense qu’Argenteuil, c’est connu comme Saint-Tropez! » Non, Argenteuil n’est sans doute pas le Saint-Tropez de l’Ile-de-France et pâtit d’une mauvaise réputation qui ne rend ni justice aux profondes transformations de ces dernières années ni surtout à son histoire. Rouge revolver vous emmène en balade sur les bords de Seine à Argenteuil pour (re)découvrir l’un des berceaux de l’impressionnisme. Soyez tranquille : vous ne risquez ni la décapitation ni la rencontre d’une dangereuse bande de racaille. Le seul risque : d’en prendre plein les yeux.

Un pont entre nature immuable et modernité en mouvement

Dans Monet à Argenteuil, un beau livre très documenté, l’auteur Paul Hayes Tucker cite un article d’Emile Zola de 1968 évoquant les sujets de prédilection du peintre: « Claude Monet aime d’un amour particulier la nature, que la main des hommes habille à la moderne. » La représentation que l’on se fait de l’œuvre de Monet allie nature idyllique et tranquillité. Or Zola a mille fois raison : le maître aime la nature mais non pas quand elle est vierge de toute transformation, non maîtrisée par l’homme. Dans ses tableaux, il y a de la vie, du mouvement, une trace humaine, même minime, même implicite. En quittant Paris en 1871 pour s’établir à Argenteuil, il découvre une ville en reconstruction. La Commune et la guerre contre la Prusse y avait causé des dommages considérables, notamment au niveau des ponts. La reconstruction du pont ferroviaire – un symbole de modernité – est l’un des tout premiers sujets de Monet.

Argenteuil, le pont en réparation (Claude Monet)

Argenteuil, le pont en réparation (Claude Monet)

 

Les échafaudages imposants tranchent par leur couleur bois sur le bleu gris de la Seine. Les teintes beiges et brunes des maisons en arrière plan prolongent l’échafaudage en arrière-plan. Un bateau à vapeur évolue sur le fleuve et s’apprête à passer sous la structure du pont en travaux. D’un gris un ton plus soutenu que l’eau de la Seine, l’épaisse fumée qui se dégage de la cheminée du bateau s’envole jusqu’au-dessus de la flèche de l’église d’Argenteuil dont la sombre silhouette se laisse deviner au loin. On aperçoit des hommes, de minuscules taches en fait, quelques-uns sur le pont et un autre sur le bateau. Pourtant, ils passent presque inaperçus. La Seine a beau occuper près de la moitié de la toile, ce n’est pas l’élément naturel qui a le dessus, c’est bien la présence des hommes. Les travaux, l’activité de transit fluvial, les habitations en sont les marques visibles. Le fleuve, en plus d’être le moyen de circulation et l’obstacle surmonté par le pont, devient le miroir de l’activité humaine. L’échafaudage, la fumée du bateau et même les maisons du bord de Seine, l’envahissent en s’y reflétant. Ce tableau est une première illustration du constat de Zola : oui, Monet aime la nature – la Seine est un thème récurrent de son œuvre – mais comme le cadre dans lequel s’inscrit l’homme et l’humanité en mouvement.

La Seine et le pont de chemin de fer d’Argenteuil, peint par Gustave Caillebotte en 1885 mêle ouvertement le progrès industriel représenté par le train et l’élément naturel figuré par une pelouse au vert tendre, seule couleur qui se détache de l’ensemble bleu, gris et blanc.

La Seine et le pont de chemin de fer d'Argenteuil (Caillebotte)

La Seine et le pont de chemin de fer d’Argenteuil (Caillebotte)

Le pont massif, représenté en contrebas, impose des lignes assez droites, définies. Le train qui apparaît au loin, comme s’il roulait sur l’herbe, comme s’il en émergeait. Il est constitué de traits discontinus, presque inconsistants, d’une couleur proche de celle de la Seine en contrebas. Il est surmonté d’une volute de fumée blanche tout en douceur. De l’autre côté du pont, à gauche, on distingue des volutes de fumées, on image la présence des usines. Ces panaches si discrets de fumée pourraient tout aussi bien représenter des silhouettes d’arbres. La confusion entre éléments naturels et constructions humaines (pont, train) rejoint le goût de Monet pour une nature qui porte la trace de l’homme. La démarche de Caillebotte va sans doute un peu plus loin encore : son tableau semble célébrer une harmonie entre nature et culture, entre nature immuable et modernité en mouvement.

 

Argenteuil : un travail de terrain

 

Claude Monet peignant dans son atelier (Édouard Manet)

Claude Monet peignant dans son atelier (Édouard Manet)

 

Dans le portrait de Claude Monet peignant dans son atelier peint par Manet en 1874, on voit l’artiste au travail sur le terrain. Le terrain ? A bord de son bateau-atelier sur la Seine, à Argenteuil. Adepte de la peinture en plein air, l’atelier ne ressemble que de loin à un espace en dur : son toit évoque par la communauté de couleur le toit d’une maison en bord de Seine. C’est d’ailleurs le seul point commun car le toit qui se détache au second plan à gauche présente une pente bien définie, droite, tandis que le toit du bateau est courbe et son inclinaison est douce. Le détail de cette maisonnette attire d’autant plus l’œil que sa couleur jaune oranger contraste avec la masse verte dans laquelle est semble être accrochée. Par ailleurs, une fente étroite fait office de porte, ou du moins d’ouverture. Le bâtiment dans lequel se trouve Monet est d’un bleu qui prolonge celui de la Seine : pas de contraste, un continuum. La partie couverte du bateau est largement ouverte : un large passage pour accéder à l’intérieur et une fenêtre sur le côté droit. Il s’agit décidément d’un atelier pas comme les autres.

En toile de fond, les usines d’Argenteuil dont on peut observer les cheminées fumantes. On les voit aussi au premier plan, sur la toile que peint Monet. Ce qui intrigue, c’est ce personnage central présent sur le bateau aux côtés de Monet.Ses traits ne sont pas définis, ses « couleurs » non plus : une femme (peut-être pas) en noir et blanc. Dans un atelier conventionnel, ce serait le modèle. Ici, ce n’est pas le cas puisque précisément sur la toile ce sont les cheminées des usines qui se laissent deviner. Prendre la pose, ce n’est pas ce qu’attend le peintre de son sujet parce que son sujet, c’est le paysage vivant et mouvant.

La Seine ensorceleuse

La beauté du fleuve apparaît en bien des toiles impressionnistes mais la Seine devient magique dans ce tableau de Pierre-Auguste Renoir, Régates à Argenteuil.

Régates à Argenteuil (Pierre-Auguste Renoir)

Régates à Argenteuil (Pierre-Auguste Renoir)

Tout se fond : eau, voiles, ciel. La limite entre le fleuve et la terre reste floue et la petite barque en bas à gauche donne l’impression d’évoluer dans une zone qui n’est ni tout à fait ferme ni tout à fait liquide. La dimension onirique donnée par les couleurs de ce tableau sublime la Seine.

Dans l’œuvre du même nom, peinte par Monet, il y a encore cet effet de miroir qui permet au paysage de grignoter le fleuve, de se l’approprier en l’envahissant mais pas cette fusion magique à l’œuvre dans la toile de Renoir.

Et pour voir Argenteuil dans son côté lumineux, profitez des journées du patrimoine les 20 et 21 septembre prochains pour visiter le jardin autour de la maison de Monet (récemment réhabilitée). Peut-être y sentirez-vous l’esprit du peintre humer l’inspiration dans les fleurs…

Maison de Monet par Monet

Maison de Monet par Monet

 

Maison de Claude Monet  à Argenteuil en 2014

Maison de Claude Monet à Argenteuil en 2014

 


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