Infidèle au cinéma : 1969 vs 2002

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Par Revolver

Diane Lane et Olivier Marinez dans Infidèle (2002)

En 2002, en découvrant le film d’Adrian Lyne, Infidèle, mon trouble ne fut pas anecdotique. Que je fusse charmée par le physique (plus que par le jeu, soyons franche) d’Olivier Martinez dans le rôle de l’amant ne me surprit guère : je prévoyais que ce serait, sans jeu de mots, la pièce maîtresse du film. Mon espoir de spectatrice n’avait d’autre ambition que la satisfaction de contempler deux heures durant cette image de virilité idéale qui me hantait depuis l’âge de 14 ans. Pourtant, si j’en eus pour mon compte en matière esthético-érotique, comme je l’avais escompté, l’adultère survenu par hasard, sans motif solide et sans résistance, me laissa pensive.

 Pourquoi trompent-elles?

J’avais à l’époque – tout comme aujourd’hui – une vision somme toute très conventionnelle des relations amoureuses : quand on décide de s’engager (ce que n’impose pas chaque rencontre mais que le mariage entérine de fait) et que, de surcroît, on aime la personne que l’on a choisie, pourquoi s’embarrasser d’une liaison parallèle ? Dans le film américain qui met en scène Richard Gere en mari riche et aimant et Diane Lane, en épouse jolie et simple, l’absence totale de justification de l’adultère me frappa. Connie femme et mère comblée, à la vie tranquille sans être ennuyeuse, s’entiche d’un jeune Frenchie bouquiniste de profession sur qui elle tombe, dans tous les sens du terme, un jour de tempête à New York. Il me fallut du temps pour comprendre que cette infidélité m’avait touchée, non pas à cause du physique de l’amant – décidément irrésistible – mais à cause de l’impossibilité à expliquer cette liaison. La jeune bourgeoise, après un (très bref) moment d’hésitation coupable, se laisse emporter dans une nouveauté qu’elle n’avait sans doute pas envisagée dans sa vie bien rangée. Le spectateur ne peut s’empêcher de partager sa griserie, son plaisir, son ambigüité de femme adultère, encore toute étonnée de l’être. Il ne peut pas se retenir de prendre en pitié le mari, réticent au doute puis dévoré par lui, jusqu’à la confirmation sans appel fournie par un détective privé.

Dans le film de 1969 de Chabrol, La femme infidèle, dont s’inspire librement le réalisateur américain, le point de vue diffère, et de beaucoup. L’histoire ne s’ouvre pas sur la rencontre entre la femme et l’amant mais sur un appel passé en cachette par la femme à celui qui est déjà son amant, appel écourté par l’arrivée impromptue du mari. Cette ouverture change tout. D’un côté, le spectateur est placé en témoin attendri d’un télescopage émouvant entre deux êtres de milieux différents, de l’autre, il est juge commis d’office, si l’on peut dire, dans une affaire banale de cocufiage. Monsieur gagne assez bien sa vie pour loger femme oiseuse et enfant unique dans une villa que l’on imagine volontiers à Marne-la-Coquette. Madame s’ennuie, telle une Bovary juste après 1968, mais une Bovary réaliste : pas question de quitter son confort bourgeois pour suivre un amant incertain. Elle couche avec un écrivain, certes, mais un écrivain rentier à Neuilly-sur-Seine. Faute aux effets de mode sans aucun doute, Maurice Ronet, dans le rôle de l’amant, agace plus qu’il ne séduit avec  ses yeux trop maquillés et l’assurance goujate de son personnage. Meilleur acteur qu’Olivier Martinez, c’est incontestable (et guère difficile), son sex-appeal est cependant proche de celui d’un vieux beau du 16e arrondissement collectionneur de foulards en soie.

L’adultère, une triste banalité?

Alors que Connie se montre inconséquente, Hélène apparaît comme une simple salope. On n’arrive pas à s’attacher aux personnages de Chabrol, ni à la femme frivole ni à l’homme cocu.  Même l’enfant, premier de la classe, est une tête à claques. Tout semble superficiel et tout oppresse. Le malaise s’installe dès les premières images : la villa, une immense construction moderne, du plus mauvais goût, semble écraser la femme, l’homme et l’enfant. L’espace à la fois trop vaste et trop chargé (les tapisseries sont une offense au repos visuel) semble engloutir ces personnages très seuls, bien que souvent ensemble. Aucune émotion ne paraît lier ces trois êtres entre eux : pas de réelle complicité au sein de ce couple, aucune tendresse exprimée entre les parents et le fils. Ils s’inscrivent dans une routine où chacun tient son rôle à la perfection, même le mioche de 9 ans. La fadeur des couleurs indispose : on oscille entre les tons de gris et de vert kaki, sur les vêtements, les murs, les gens. L’adultère, préexistant au début du film, s’impose presque, naturel. Une réalité ordinaire de la bourgeoisie.

A cette histoire inéluctable de tromperie par une bourgeoise qui s’ennuie s’opposent la force de la passion érotique entre Hélène et son jeune amant transatlantique, le désarroi du mari et l’impression si douloureuse de gâchis. Dans le cas des personnages de Chabrol, on a le sentiment que si Hélène n’avait pas eu pour amant cet artiste plus bourgeois que bohême, elle aurait fini par en dégoter un autre. Hélène représente Ève, la femme pécheresse par nature. Or, on aurait pu réécrire l’histoire de Connie – c’est d’ailleurs ce que les personnages tentent de faire à la fin du film – et jamais elle n’aurait été infidèle. Le couple français reste lié par leur attachement aux conventions, l’américain par la conscience aiguë de leur amour.


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