Je t’aime, Marie.

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Déclaration d’une silencieuse forcée à une muette ?
L'amour plus fort que tout ?

L’amour plus fort que tout ?

« Je t’aime, Marie. Quand tu es éveillée, quand tu dors. Toujours. J’aime te regarder quand tu dors. Tu es comme mon soleil. Même dans ta nuit, tu irradies. Les autres ne savent pas. Ils ne devinent pas ce sourire que tu as quand tu dors, cette vie qui émane de toi. Ça brille dans mon cœur lorsque je te regarde. Bien profond. Les mots n’arrivent pas à dire ce que c’est, cet éclat de toi, sacré.

Et je vois tes paupières closes, mais il y a toujours de la vie en dessous. Je vois tes yeux bouger. Si ça ne bougeait pas… je ne sais pas… Mais ça va. Tes yeux bougent sous les paupières. Ça me rassure : c’est beau, cette vie intérieure et secrète. Tes yeux, ils sont comme des papillons qui s’étirent. Ils déploient leurs ailes au loin. Quand tu dors, on dirait que les deux papillons sont allés se cacher dans un bois lointain, mais je sais qu’une fois découverts, ils s’éparpilleront, ils virevolteront ici ou là. Quand il ne bougent plus, tu prends cet air figé, cette couleur de glaise… Trop de silence ! Je crie, j’affronte le silence, mon cri te rappelle à la vie. Parce que je t’aime, Marie. J’y croirai toujours, toujours : l’amour est plus fort que la mort. Et ta respiration est douce, apaisée. Ta respiration, c’est le rythme de ta vie, la musique de toi. Je suis rassurée d’entendre ton souffle, ça me tranquillise parce que c’est comme le bruit des vagues sur l’océan. C’est une musique vivante, ça fait écho en moi.

Souvent, je ne peux pas te regarder dormir. Je n’y arrive plus. Avec l’impression floue que quelqu’un m’en empêche, des ombres blanches. Soudain, ça me rend faible, lasse. Je sens une sorte de pincement au creux du coude, un picotement qui me va jusqu’au cœur, et mes paupières se ferment. Tout mon corps se paralyse, je me rétracte comme un insecte mort… Une fatigue immense qui me submerge. J’étouffe dans mon moi, de l’intérieur, comme si le cadre se refermait de l’extérieur, en partant de ma peau, mes vaisseaux sanguins, vers le coeur. Je ne veux pas dormir, je refuse. De toutes mes forces, je veux rester là, je ne veux pas te perdre des yeux…

Mais la noyade est fatale. J’aimerais crier, ne pas m’éloigner dans ce vide qui n’est pas la mort, mais où je ne sens plus rien. Je ne peux pas, je suis sans voix, il n’y a plus rien autour. Implosée. Je suis fragments. Rien. Tout est silence. Des ombres s’activent autour de moi, elles m’inquiètent. Je sens le contact de leurs mains et ça me révolte. Je me cabre. Mais même dans mon sommeil, au bout du bout de mes limites, une fois ce vide atteint, tu ressurgis : tu es là, tu reviens. Après les terreurs, quand le vide s’estompe je te sens. Je sens ta main dans la mienne. Je revis. J’ai peur qu’un jour, à mon réveil, tu me quittes. Je ne veux pas, je ne pourrais pas supporter. Reste, ne me quitte pas. Chaque mot qui entrave la porte de ma bouche te le hurle : reste, ne me quitte pas. M’entends-tu ?

Parfois, je me force à sentir ta main, parce que si tu n’es pas là, je n’existe pas. Il faut que tu me regardes pour que j’existe, que tu sois avec moi. J’aime tes yeux, Marie. Ils me font être. A travers eux, je vis. Je suis celle que les autres ne connaissent pas, que toi seule connais. Ton trésor. Je n’ai pas besoin de feindre, de rire. Avec toi, je suis.

Tu portes toujours la même robe blanche. J’aime cette robe. C’est la même que moi, mais sur moi elle fait terne, fade, presque jaunie. J’ai l’air d’une morte. Mais sur toi, c’est lumineux, ça scintille. A tes côtés, je n’ai jamais peur : tu es là. Je n’ai pas besoin de te parler. Les silences peuvent se succéder sans que je me sente oppressée, tant que tu es avec moi. J’aime nos blancs, nos silences. J’aime quand tu me protèges des ombres qui m’assiègent. Je ne prends même plus garde à elles. Elles vont et viennent, indifféremment, toujours les mêmes visages délavés. Elles sont sèches, de marbre. Elles effectuent des gestes mécaniques et sans vie, dans un lointain que tu écartes. Il suffit que tu me regardes pour qu’elles disparaissent, que tout s’évapore, les murs de silence délavés, la blancheur chirurgicale.

J’aime l’éclat de rire de tes yeux quand tu te réveilles, Marie. Ça illumine toute la pièce, ça met des couleurs sur ces murs un trop ternes, cet endroit où nous habitons. Je n’ai pas choisi de vivre ici. Ces lieux, je les hais. Mais tu mets des couleurs partout où tu passes, Marie, et quand tu es avec moi, tout devient beau. C’est pour ça que je ne veux pas te quitter, jamais. Sans toi, ma vie, c’est un couloir gris, vide, aseptisé. Je ne veux pas perdre l’étincelle de tes yeux. Je ne veux pas vivre avec les autres ténébreux, avec leurs râles et leurs tristesse, et la folie de leur monde… Je veux vivre avec toi, toi toute seule.

Tu dors avec ta main dans la mienne. Tu ne lâches jamais ma main. C’est pour ça que je t’aime aussi, Marie. Notre pacte. Dans le creux de ta main, tu me confie une parcelle de ta vie. C’est précieux, et fragile, une main ça peut s’échapper à tout moment, mais je ne la lâcherai jamais, je tiens bien fort, que tu ne me quittes pas. En plus tu as de toutes petites mains, ce serait facile, par inadvertance, face aux autres, de renoncer. Ça me rappelle quand nous étions enfants. Nous donnions toujours la main à Maman, pour traverser la route, comme si c’était un moyen de se protéger. « Lucie à gauche, Marie à droite », disait Maman en nous tendant ses mains. Nous formions une jolie petite rangée, et Maman nous souriait, et nous nous souriions toutes les trois. C’était un temps heureux. J’ai simplement besoin de ta main.

Un jour pourtant, tu as voulu t’en aller, partir. Je t’ai senti t’éloigner. Je n’oublierai jamais. Un instant qui a duré l’éternité, la douleur m’a mordu, fort, elle m’a dévoré les os… J’ai eu l’impression de flétrir à chaque seconde, n’être plus que du pue suant, un amas de charogne. La souffrance, glacée, me déchirait le cœur. Un roc de glace me fracassait le coeur, le corps; les muscles et tous les os. Je me putréfiais. Chaque seconde, j’étouffais… tu t’éloignais… tu partais… j’asphyxiais…

L’endroit, la scène était belle, pourtant. Tu sais, de ces lieux que j’aime bien… où l’on est apaisé rien qu’en observant la lumière passant à travers les arabesques voutées, où l’on sent les mains qui ont lutté pour l’art, pour la beauté. Des gens s’étaient rassemblés. Trop de gens. Un vent froid, un souffle glacé s’était emparé de l’assistance. Devant, un homme en noir parlait d’une personne qu’il ne connaissait pas, vaguement « jeune femme qui vivait sa foi au jour le jour », avec un ton solennel de professionnel du destin. Devant lui, des gerbes de fleurs blanches et rouges. Des hommes flegmatiques se tenaient sur les côtés de la nef, costume sombre. Quelqu’un reniflait, des larmes tombaient goutte à goutte des yeux de Maman. J’étais perdue. L’homme parlait d’un autre côté de la porte, d’une vie après la mort, et des chants s’élevaient dans l’air trop froid, trop parfaitement atone. Le malaise était là, en moi. Je me sentais si étrangère à ce réelle, si seule. Froide comme les plaques de marbre qui nous cernaient. Enfermée dans cette prison de pierre et de gravure. Les murs se rapprochaient… Mais non… ça ne pouvait pas… On ne pourrait pas… Ce n’était pas humain ! M’enterrer vivante !

Un nom déchira l’obscur sans soleil. Un seul nom. « Pour toi Marie, ce chant du dernier adieu est pour toi, Marie Desforges, toi qui nous a quittés pour rejoindre le Seigneur Tout Puissant. » Alors quelque chose à craqué. Ca s’est brisé. Un effondrement du plafond jusqu’aux fondations. Un hurlement s’éleva dans la nef : ma voix, ce cri de moi, né des profondeurs de mes entrailles. J’étais seule, tu n’étais pas… Rien! J’ai hurlé ton nom, hurlé, ma voix s’est perdue, j’ai hurlé « Marie » de toutes les cellules de mon corps. La boîte blanche, devant, j’ai couru vers elle. Tout le monde l’évitait, tout le monde baissait les yeux. Moi je ne voulais pas, accepter de quitter ça. Ta main m’avait quittée. Tes yeux n’étaient plus là. Le monde était décharné, noir. L’espoir? Un mot sans substance. Plus que du froid qui paralyse… les os… le cœur… les muscles. J’ai raclé le bois blanc. Avec les petites forces de mes ongles. Non, je lutte contre le mal terrassant. Je crois que je me suis évanouie… Je ne me souviens plus de rien après.

Mais lorsque je me suis éveillée, dans cet endroit beaucoup moins beau, tu étais là, avec moi. Marie, je t’aime. Ne me quitte plus, jamais. Tu n’as pas le droit. Je t’interdis de me faire souffrir. Me laisser, ce n’est pas humain, Marie. Je t’aime Marie, je suis heureuse, avec toi, ici. »

Propos de Desforges Lucie, recueillis le 14/12/2012.

Dossier médicale du professeur Kergalen.

Stress post-traumatique, tendance schizophrénie.

Antécédent : mort accidentelle de Marie Desforges, sœur de la patiente, le 11/12/2012.

Internée au Centre hospitalier Sainte-Anne, Paris XIVe, le 13/12/2012, folie (jour de l’enterrement de la sœur de la patiente).

Déclaration de mort...

Quand la mort ouvre une béance dans la raison…

 


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