Jusqu’à perdre haleine

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A perdre haleine artC’est plus fort que moi, dès que je le vois, ma poitrine se serre si fort que j’en ai du mal à respirer. Pour me calmer, je touche du bout des doigts le tube de Ventoline dans mon sac, comme on caresse un grigri. Pure superstition mais rituel indispensable. Passés les premiers instants, ma respiration reprend son cours presque ordinaire, ponctuée de quelques apnées dont je ne me rends compte qu’au moment où je reprends mon souffle. La conversation est si animée et l’attention si tendue vers lui, que personne n’y prête attention, même si j’aspire l’air comme si je buvais une gourde d’eau après de longues heures de marche sans boire.

Il faut dire que lui ne manque pas d’air! Il parle, il plaisante, il ose tout, sans se dégonfler. Je crois que c’est ça qui impressionne chez lui ou qui agace. En tout cas, il ne laisse jamais indifférent. Dès qu’il rentre dans une pièce, on dirait qu’un vent de fraîcheur se lève. Même Jocelyne, d’ordinaire si austère, esquisse un sourire de ses lèvres minces et pincées. Enfin, le vent de fraîcheur, c’est pour les autres parce que moi, c’est plutôt la fièvre. Tout m’affole en lui: son humour, sa volubilité, son ironie, son sourire, sa courtoisie, sa carrure, son charisme…bref, tout. Peut-être parce qu’il est tout le contraire de moi: transparente, maladroite, quelconque.

Asthmatique depuis toujours et amoureuse de lui depuis bientôt un an, je n’arrive pas à respirer dès que je le sens à proximité. Chaque jour, le désir de sa présence se mêle à l’appréhension du manque d’oxygène. Je me trouve si ridicule de perdre mes moyens, jusqu’à ceux d’assurer ma survie: respirer. Parfois, il s’adresse à moi et j’esquive la conversation alors que je n’aspire qu’à ce qu’il me parle. Bien sûr, je bafouille, lamentable et pitoyable. Il m’est même arrivée une fois d’être prise d’une quinte de toux interminable. Et je me suis sentie minable.

Ce matin, voilà qu’il demande à la cantonade qui veut l’accompagner à la course pour récolter des fonds pour les enfants malades. Tout le monde salue son initiative avec enthousiasme mais chacun a une bonne excuse pour dire que « ç’aurait été avec plaisir mais ce jour-là… ». Sans réfléchir, je déclare, plus fort que ce que j’aurais voulu:

– Moi, je te suis.

On se retourne vers moi, comme si on découvrait mon existence.

– Mais t’es pas asthmatique?… s’inquiète ma voisine.

– Asthmatique mais pas dégonflée! jubile-t-il. Parfait, on peux se voir ce week-end si tu veux pour s’entraîner.

Au moins, si j’ai le souffle court, je pourrais toujours prétexter l’effort physique. C’est décidé, je vais courir (après lui) jusqu’à perdre haleine.


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