La Culture, fracture sociale du milieu rural

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par Rouge

Lignes de failles de l’Homme rural face à la Culture
La culture pour toucher le ciel, place Colette... ou la géométrie scientifique haute-couture ?

La culture pour toucher le ciel, place Colette… ou la géométrie scientifique haute-couture ?

Évoquer la Culture et les déserts culturels en France revient généralement à une confrontation bipolaire entre les banlieues pauvres et les villes riches. Certains trouveront que la différence s’aplanit entre ces deux entités, qu’il n’y a plus de frontières grâce à la mondialisation et à l’accès à l’information généralisée, et le rôle d’internet. D’autres établiront un classement manichéen entre les villes richement dotées de lieux culturels et les banlieues mises à l’écart, pour lesquels des médiateurs, des actions sont mises en œuvre afin de pallier aux lacunes. C’est oublier qu’il y a encore un autre milieu touché (ou justement, à peine effleuré) par la culture : le milieu rural, ce que l’on nomme, à Paris, la campagne, la province. L’arrière-scène, ce ne sont pas les HLM du 9.3, ce sont les verts pâturages, les coins « pommés », pas forcément très éloignés de la ville, mais néanmoins à l’écart. De beaux petits coins où il fait bon avoir un pavillon avec jardin, où le soleil brille, mais pas forcément la culture. Petit état des lieux tout en nuances de la culture des classes moyennes du milieu rurale et du danger de la fracture.

L’inutile Culture ?

Un jour, dans une vie antérieure, du temps où j’avais le (dés)honneur de m’appeler « Madame », un élève me fit cette réflexion : « Mais Madame, le Français, c’est de la merde ». Assurément pas des plus élégant, soit. Assurément aussi la volonté de blesser la jeune prof idéaliste, qui « abusait » (et désespérait) de le faire réapprendre le présent des verbes du premier groupe, tout en lui faisant découvrir Le Petit Prince, écrire des poèmes sur la pâte à tartiner et des contes avec « Boumbadabidiboum » (la consigne du point bonus) à l’intérieur.

Le degré de provocation ou la volonté sous-jacente de cette affirmation n’est pas l’objet de notre propos, et au fond, cette phrase n’a rien de choquant. D’ailleurs, elle est répétée à moult reprises, par certains parents (et même un certain Président… nous ne reviendrons pas sur l’épisode de La Princesse de Clèves). Elle contient une part de vérité. Oui, avouons-le, lire un roman ne vous apprendra jamais à réparer votre voiture. Regarder un tableau de Picasso et en apprécier la beauté malgré la déformation cubiste ne vous servira jamais à distinguer la tumeur sur une radio du cerveau. Écouter Mozart ou aller au théâtre ne vous donnera jamais les trucs et astuces pour rapporter assez d’argent pour vivre à chaque fin du mois. Alors, franchement, oui, je comprends tout à fait que pour Gauthier, en 6e, à 11 ans, élève lambda qui a déjà accumulé suffisamment de lacunes en conjugaison pour qu’un professeur soit fier de lui à la troisième s’il arrive à lui inculquer les bases des temps simples (sans le passé simple), je comprends que pour Gauthier, la culture qu’on lui propose, celle des matières de sciences humaines, ce soit… « de la merde ».

Car quelle est la place que jouera la culture de type « scolaire » dans la vie de Gauthier ? Vraisemblablement, elle sera faible. Gauthier est issu d’une famille lambda dont les parents travaillent dans des industries ou le secteur tertiaire, à des travaux à la chaîne ou au secrétariat. Il se dirigera, parce qu’il n’aime pas l’école (certes, ce n’est pas une bonne raison, mais soyons réalistes), vers un apprentissage, un CAP, un BEP ou un Bac Pro. Il se spécialisera dans des activités techniques qui lui plairont peut-être (et je l’espère!) bien plus que les cours de Français d’une certaine Madame. Effectivement, dans ce parcours, reconnaître un Picasso d’un Kandinski ne servira de rien.

Si je prends à présent un point de vue plus global (car dans le milieu rural, il y a aussi des jeunes gens qui font de « longues » études), celui d’une classe (ma classe de primaire), j’en arriverai au même constat : la culture a beau être ce qui reste lorsqu’on a tout oublié, elle est inutile dans la plupart des parcours. D’abord parce que les 2/3 de ma classe ont fait des études très courtes, techniques et spécialisées, qui ne nécessitent pas nécessairement de culture humaniste importante. Ensuite, parce que parmi le tiers restant, la plupart se sont dirigés vers des études scientifiques.

Certes, on pourra parler de culture scientifique à acquérir. Néanmoins, remarquons que les sciences reposent généralement sur des raisonnements et des déductions. Une fois acquise cette capacité intellectuelle (qui est très complexe et remarquable), on a réussi. Il n’est pas nécessaire de connaître son Molière sur le bout des doigts pour faire un bon médecin. Encore une fois, la culture « scolaire humaniste » sera donc inutile. Elle est d’ailleurs, quoi qu’on en dise, déclassée au sein des baccalauréats généraux. Il y a le Bac S, celui de ceux qui ne sont pas mauvais en tout, et puis il y a le Bac L, pour ceux qui vraiment sont nuls en maths (parce que c’est bien connu, le raisonnement, dans la dissertation, ça ne sert absolument à rien). Remarquons aussi, si je considère ce dernier tiers, qu’il y aura un rapport de cause à effet entre parents et enfants. Le fils du pharmacien deviendra dentiste. Pas vraiment d’ascenseur social en réalité, hormis par le biais des sciences dures, qui permettent, par la force de l’intelligence (et bien plus lucrativement que les Lettres) d’accéder à un rang social plus élevé.

Premier constat : la culture scolaire humaniste est inutile pour 90% des élèves dans le milieu rurale, et l’ascenseur social ne fonctionne que par le biais de sciences dites « dures ».

La culture limitée ?

Pourquoi n’arrive-t-on plus à s’élever que par les sciences dures ou l’économie ? Pourquoi la culture n’est-elle pas un marqueur d’élévation sociale ? L’exigence n’est pas la même, et le rôle qu’y tiennent les parents non plus. Pour réussir en mathématiques, vous pourrez vous appuyer sur les leçons d’un excellent professeur, en pratiquant des exercices d’application et en apprenant (et comprenant) vos leçons (ce que nous avons tous fait). La culture humaniste est une acquisition différente, car elle repose sur un patrimoine : le choix de ce que vous offrent vos parents lorsqu’ils vous éduquent, de ce qu’ils souhaitent vous montrer du monde. Un père qui aime le football ne vous laissera pas insensible à ce sport, et quoi qu’il arrive, que vous appréciez ou que vous détestiez, cela fait bien partie de vous, de ce bagage culturel que l’on vous a donné en héritage. Dans le milieu rural (et en banlieue la problématique est la même), la place des parents dans cette transmission est essentielle.

Or, ces parents des champs, qui pourraient être des adjuvants pour l’accès à la culture de leurs enfants, bloquent aussi son accès. C’est leur propre parcours qu’ils reflètent sur celui de leurs enfants, et quand lire ne leur est pas agréable, comment pourraient-ils faire pour donner le goût de lire à leurs propres enfants? Le conditionnement culturel nous enferme en quelques sortes dans une classe qui est celle de nos parents. De plus, donner accès à la culture à ses enfants, c’est accepter de payer un prix, de payer pour l’inutile culture que nous avons présenté précédemment. En milieu rural, il faudra se déplacer, et prendre le temps, fatigué après une journée d’usine, d’aller à la médiathèque ou au spectacle n’est pas une priorité. Les lieux culturels, actifs et innovants, existent pourtant. Mais il faut la voiture : 8km pour la première vraie librairie, pour la salle de Spectacles et le cinéma, accompagner les enfants à la médiathèque…

Et puis il y a le fait de se bloquer l’accès et la découverte de certains spectacles, une forme d’interdiction psychologique du trop « intellectuel ». On n’ira donc pas à l’Opéra, parce que, de ce qu’on en a vu à la télé, ç’a l’air ridicule. On n’ira pas voir Molière dans un théâtre parce que c’est trop « scolaire » et qu’on préférera un boulevard, plus léger et moins « prise de tête ». Enfin, on n’ira pas au théâtre tout court parce qu’entre aller au théâtre un soir et s’acheter un DVD du dernier film sorti, le DVD au moins on peut le regarder plusieurs fois. Idem pour les musées, et puis il faut payer…

Alors malgré le fait que le milieu rural ne soit pas un réel désert culturel, que des associations l’animent, créent des Festivals, qu’on y trouve aussi des musées etc., beaucoup de parents délaisseront une grande part ce qui est de l’ordre de la culture humaniste aux professeurs, qui essayeront de pallier dans les limites de leurs heures disponibles. Quant aux programmations des salles de spectacles, dans la mesure où elles se doivent d’abord de survivre économiquement, il est dans leur intérêt de proposer des pièces plus divertissantes et peut-être quelquefois aussi moins exigeantes que le classique.

Constat 2 : les parents sont tributaires de la transmission d’une culture. Or, comment transmettre une culture qu’ils n’apprécient pas ou qu’ils ne maîtrisent pas à leurs enfants, surtout en manquant de temps et d’argent pour un divertissement inutile ?

La culture : plurielle et stratifiée ?

On pourrait se dire que c’est un peu désespérant, cette limitation parentale obligatoire et culturelle qui fait que la classe moyenne subit une forme de stagnation, aussi sociale. Mais d’abord cela se rattrape. C’est sans doute moins facile que pour l’enfant qui y a accès sans rien demander, cependant il est possible de se cultiver seul, d’apprendre au fur et à mesure, même quand on part de rien. Et puis, il faut bien avouer que c’est se borner à la culture « scolaire ». Il est des choses qui ne font pas du tout partie de la culture que l’on vous apprend à l’école (ce qui certes, est déjà un antagonisme). D’abord, le milieu rurale est forcément plus apte à la découverte de l’agri-culture, et il sera facile de savoir que les escalopes ne naissent pas panées, en voyant courir un poulet que pour un enfant de la ville.

Par ailleurs, des formes de cultures parallèles et démultipliées se développent : le sport pour les garçons, la mode pour les filles. Et je vous assure que reconnaître une marque Deasigual d’un Burberry, c’est aussi distinguer deux esthétiques différentes, d’ailleurs socialement bien délimitées. Oui, parce que ces cultures « parallèles » contiennent aussi  une gamme de normes et de codes qui permettent de s’intégrer à un milieu social bien délimité. Vous écoutez du rap : vous faites partie des rebelles, des révoltés et d’une classe sociale plutôt peu aisée. De la pop et du rock : vous évoluez. Enfin, du grunge, de l’électro-jazz : attention, vous vous rapprochez de la petite bourgeoisie parisienne (bingo !) Certes, ce résumé est un peu réducteur et caricatural, mais ce déterminisme socio-culturelle est sous-jacent (du moins en général).

Dans ce contexte de diversification vers une multiplication des cultures hors de la culture institutionnelle, quelle différence y-a-t-il donc entre un jeune des milieux ruraux et un jeune bourgeois de Paris ? La différence principale, c’est la maîtrise des strates. Gauthier, adulte, sera peut-être un docteur ès football, mais si je lui demande qui est Hippolyte, il me répondra que c’est le poisson rouge de la publicité, et non pas cet irrésistible jeune premier auquel Phèdre voue un amour coupable. Le bobo de Paris de base saura, lui, le langage du football et celui de la tragédie. Il distinguera clairement la culture du divertissement qu’il utilise avec ses « potes » et celle plus sérieuse qui lui sera utile dans sa scolarité. Là est la différence principale entre les deux milieux sociaux. Et cette distinction est vive, à l’origine d’une fracture, parce qu’il manquera toujours quelque chose, ce petit plus qui fait toute la différence à la classe sociale du milieu, si elle n’arrive pas à s’emparer de la culture en entier.

Moi-même, je dois reconnaître mes limites, et cette distinction stratifiée, je l’ai perçue lorsque je suis arrivée à Paris. Dans un certain milieu parisien assez aisé, il n’est pas du tout choquant de dire « meuf » pour femme, sans vraiment en dévaluer la valeur, comme un mot synonyme. Chose inconcevable entre toutes, dans la mesure où le mot me semble péjoratif, et lié à un vocabulaire laid voire insultant. D’une certaine manière, les jeunes de la haute s’encanaillent ainsi du langage de la té-ci, comme une marque de la maîtrise de la langue, mais aussi de tous les codes sociaux, de ceux de leur propre milieu comme de celui du milieu le plus bas socialement.

Constat 3: la culture se diversifie, varie mais elle est également de plus en plus déterminée socialement, et ceux qui la maîtrisent totalement sont socialement plus aisés. De là à dire que la lutte des classes est aussi une lutte des cultures… Il faut bien se rendre à l’évidence : pour le moment, ce sont bien les plus riches qui gagnent… à plat de culture.