La femme au miroir, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre

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Par Revolver

Reflets sans fin de la condition féminine
Inspirée de Titien, La femme au miroir, trois siècles plus tard

Inspirée de Titien, La femme au miroir, trois siècles plus tard

Je n’eus pas tout de suite l’idée d’évoquer ce roman tandis que je cherchais une œuvre liée à la glace dans laquelle se reflète notre image. Or, quand d’une voix hésitante, presque réticente, Rouge me glissa : « Bon, sinon il y a La femme au miroir d’Eric-Emmanuel Schmitt… », cela m’apparut comme l’évidence même. D’accord, Eric-Emmanuel Schmitt a un côté agaçant, à commencer par son portrait à l’onglet littérature de son site officiel – l’écrivain écrivant – mais je lui dois une fière chandelle. Sans doute est-il à l’origine de mes heures de cours les plus reposantes, du temps où j’enseignais le français, autour d’Oscar et la dame rose que je lisais à haute voix, une lettre au début de chaque heure, à ces redoutables élèves de 4eC qui, le temps d’une miraculeuse séquence dédiée à ce petit roman épistolaire de notre auteur, n’ont pas pipé mot, ont reniflé fort pour s’empêcher de verser quelques larmes en public et ont déclaré, pleins de l’irrationalité qui caractérisent ces adolescents capables du meilleur et surtout du pire : « Vous êtes géniale ». C’est donc un juste retour des choses que de rendre hommage à une de ses œuvres. Penchons-nous sur La femme au miroir pour voir l’image de trois femmes à travers différentes époques, et qui sait ? peut-être la nôtre.

Ficelle un peu grossière, telle la ceinture en similicuir sur une élégante robe en soie, les trois héroïnes sont reliées par leur prénom : Anne (Bruges, Renaissance), Hanna (19e siècle, Vienne) et Anny (Los Angeles, today). Pourtant, on se laisse entraîner. Les chapitres superposent les vies de ces trois femmes que rien ne rapproche, à part leur nom, on l’aura compris. Arrivé à la fin d’un premier chapitre consacré à la jeune Anne, fille d’une riche famille de Bruges, promise à un beau mariage avec un jeune homme paré de tous les dons (beauté, lignée, sensibilité), on a envie de savoir ce que va devenir cette fille déroutante qui se réfugie dans les bois pour une étrange communi(cati)on avec la nature. Mais nous voilà déjà entraînés dans la vie d’Anna, contemporaine des débuts de la psychanalyse à Vienne. Nous mordons à l’hameçon, proie facile que nous sommes. C’est là que nous faisons rencontre avec Anny Lee, actrice à Hollywood, déjantée, droguée, ouverte à tout et surtout à tous.

On traverse les temps, on tisse parfois des liens mais sans tomber dans la facilité de parallèles qui se contenteraient de changer les décors et les accessoires selon les époques. Au-delà des prénoms, il y a des trajectoires qui paraissaient toutes tracées, confortables – davantage pour la société qui entoure ces femmes que pour elles-mêmes d’ailleurs – et qui changent sans crier gare. La rébellion s’impose comme seule voie possible d’existence pour ces trois femmes qui se sentent « différentes ». L’une refuse de se marier, l’autre d’avoir des enfants, la dernière, les diktats hollywoodiens. Aucune de ces oppositions aux codes de leur milieu respectif n’est facile, et c’est peu dire car elles sont vécues comme des provocations et des arrêts de mort sociale signés en bonne et due forme. L’anti-conformisme se paie cher, quel que soit le siècle. Le récit de leurs vies montre que le caprice n’a rien à voir avec la prise de risque qu’elles assument avec plus ou moins de bonheur(s). Le miroir n’est pas que cet objet si précieux parce que rare à Bruges qu’une parente d’Anne fait venir chez elle. C’est aussi, et surtout, pour ces trois êtres qui se sentent mourir à petit feu, une occasion si précieuse parce que rare en toutes circonstances, d’une prise de conscience, d’une révélation d’elle-même.

Un libraire a aimé La femme au miroir

Un libraire a aimé La femme au miroir

Brisons-là, toute glose supplémentaire autour du motif de la glace serait vaine. Allez au-delà de vos réticences à lire un roman de l’irritant Eric-Emmanuel Schmitt, jetez un œil à son roman La femme au miroir. Toute inexactitude quant au fil du récit est de mon entière responsabilité : depuis sa lecture à sa parution, en 2011, il n’est resté dans ma mémoire qu’un reflet, peut-être pas tout à fait fidèle… Mais ne dit-on pas de certains miroirs qu’ils sont déformants ?


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