La Semaine Sainte de Louis Aragon : crise de régimes ?

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par Rouge

Des mots fins et délicieux dans une fresque historique : au menu de Rouge Revolver, des histoires d’ancien et de nouveau régimes qui sont comme la vie, pas forcément toujours légère mais riche !
Le BG de la couverture (Beau Général ?)

Le BG de la couverture (Beau Général ?)

Sans doute vous attendiez-vous à ce qu’on tire de nos tiroirs girly un ouvrage de chick’litt sur une célibataire complexée par ses kilos en trop qui passe son temps à faire du shopping et trouve par hasard l’homme idéal en chaussures croco au coin de la rue Montaigne… Rien de tel. La Semaine Sainte, de Louis Aragon, c’est 424 grammes de littérature brute, de chair et de mots, et 830 p. à dévorer fiévreusement par les boulimiques de lettres. Bref, un roman historique (mais pas tout à fait) qui a de la gueule, comme la belle qui se trouve sur la couverture du folio, où deux régimes pas très light, celui de Louis XVIII, l’« ancien », et celui de Napoléon, le « nouveau », se partagent une France indécise. Un éclairage épique et critique sur notre propre société…

Le roman des hommes de la débâcle

Napoléon le petit ?

Napoléon le petit ?

L’action est simple : on annonce le retour de Napoléon, Louis XVIII prend peur et laisse le Louvre vide, pour fuir dans le Nord, vers la Belgique et l’Angleterre. Et derrière ces deux hommes, ces deux régimes dont aucun n’est susceptible d’être réellement nouveau, des milliers de destins, d’hommes face aux mêmes questions.

Trahir ou ne pas trahir ? Quand, pourquoi, pour quelles idées se battre ? Mais y-a-t-il encore des idées dans ce monde de chaos ? Qui dirige, qui gouverne ? Dans cette semaine de mars 1815, qui précède Pâques, toute une galerie de personnages, emportés parfois malgré eux dans la fuite de Louis XVIII, passent devant nos regards, et se posent les mêmes questions.

Il y a les anciens soldats héroïques du temps des campagnes et des grandes luttes de l’Empire, qui ont acquis leur galons de noblesse sous le feu des mitrailles, comme Alexandre Berthier, prince de Wagram, et puis se sont ralliés au roi lors de son retour en 1814, trahissant ainsi leur Empereur, mais soldats obéissants. Il y a ces nobles qui ont émigrés, sont revenus, et doivent à présent repartir, le destin déchiré, comme Monsieur, Charles-Ferdinand, versant les larmes d’Anne d’Autriche, qui quitte une toute jeune épouse, et l’illusion d’un pouvoir royal fort. Il y a cette jeune génération, enthousiaste et passionnée, celle de Monsieur de Prat (Vigny) ou de Théodore Géricault, mousquetaire du roi, qui n’a pas connu la guerre, vit encore sous l’égide des idées familiales, pour doucement s’en écarter, conquérir ses propres valeurs, et préparer l’avenir… Et puis, en arrière-plan, un marasme d’hommes, embourbés par les Bourbons, s’enfonce en prenant la fuite, vers où, vers quoi ? Personne ne le sait vraiment. C’est le Peuple de France, celui qui veut, ressent la volonté d’un changement, mais n’a face à lui qu’un vieux monarque bourricot trop mou, et un tyran de la Guerre mangeur d’hommes.

Car c’est bien d’une guerre civile qu’il s’agit, une guerre qui n’aura jamais lieu mais est au cœur de tous les esprits. D’un côté, un roi, qui n’est qu’un nom, ce Louis XVIII ne sait lui-même où il va, et n’a plus avec lui qu’une loque d’armée qui se délite. De l’autre, cet « Ogre » qu’Aragon nous cache, cet homme que l’on ne voit jamais. Lui a été l’Empereur de France. Mais voilà, tout est dans ce passé composé : il a été, et vieillissant, le sera-t-il encore ? Le peuple acceptera-t-il encore de lui de sacrifier ses fils pour le tricorne ? « L’empereur sera ce que l’on en fera » dit-on… Et si l’on regarde l’Histoire, force est de constater qu’il n’en fera plus grand’chose, puisque Buonaparte, comme l’appellent ses détracteurs, ne restera que le temps des Cent-Jours…

Le roman d’une vocation en crise : l’artiste face à l’Histoire

l'art impérial mégalomaniaque ?

l’art impérial mégalo ?

Pourtant, le sort en est jeté, cette semaine Sainte sera l’amorce de grands changements, et de bouleversements plus ou moins tragiques. Dans l’enchevêtrement d’êtres, de grandes et de petites histoires, se dégage une figure : celle de Géricault, jeune peintre emporté par hasard à la suite du roi, par convictions paternelles. Dans les marasmes, les miasmes fangeux des hommes, Théodore voit la beauté, obscure et fascinante. L’artiste est pris dans les filets de l’Histoire, et de ces fils, il tire tout son art, et la force vive au cœur de son œuvre. Pourtant, la contradiction est forte : se peut-il que celui qui a peint le radeau de la Méduse, et qui dans son art, a témoigné d’un tel avant-gardisme face à la ligne tracée par David avant lui ait-été royaliste ?

Mais derrière ces fils, c’est encore Aragon que l’on retrouve. Aragon qui en 1958, date de parution du roman, soutient toujours le Parti Communiste Français malgré sa déroute et la révélation des horreurs de Russie. Lui aussi a dû choisir son camp, et souffrir aussi de ne pas forcément être du bon côté, celui qui correspond à ses idées. Aragon, musicien de la pluie, démiurge de ce monde où au fond tout n’est que reflet de lui-même, peint et chante d’avantage ce monde qu’il n’écrit, ce monde de 1815, du mentir-vrai, qui se confond avec le sien, et avec le nôtre.

Le roman d’un homme qui écrit, d’une histoire, la nôtre

La Semaine Sainte n’est pas une œuvre de jeunesse. Elle consacre à 61 ans un Louis Aragon romancier, lui qui était davantage reconnu pour son action d’homme politique et sa poésie engagée. Et si Louis Aragon témoigne toujours d’un enthousiasme ardent pour les forces de la jeunesse et de la vie, de l’amour, c’est aussi un homme pris dans les désillusions de la vie, et qui les écrit. Dans J’abats mon jeu (1959), il soutient, à propos de La Semaine Sainte que « l’histoire linéaire, superficielle, ne suffit pas à donner la profondeur qu’on appelle roman. Il fallait ici inventer, créer, c’est- à-dire mentir. L’art du roman, c’est de savoir mentir. »

Soit, Aragon nous ment, quand bien même la critique de l’époque, Émile Henriot le premier, qualifie le roman d’« objectif ». Certes, je ne suis pas Émile Henriot (pardon…), mais je ne vois rien d’objectif : tout est subjectif, tout tourne autour de ce sujet central qu’est Aragon lui-même, Aragon qui se distille un peu dans chacune de ses œuvres. Et c’est en cela que oui, j’aime lire Aragon, parce qu’il y a toujours des secrets enfouis, profondément humains, dans des redondances, des échos et des résonances discrètes, des secrets qui résonnent en moi, ces échos qui font d’une ouvrage écrit en 1958 une nouvelle actualité de 2014. Ces fragments d’êtres qui font que l’œuvre littéraire devient une œuvre de chair et d’os, et qu’il y a le parcours d’un homme, des désillusions d’une vie. Et ce n’est pas une autobiographie, parce qu’il y a le masque, qui donne de la délicatesse au dévoilement. Dans La Semaine Sainte, on lira la désillusion des camps, des partis, et pourtant l’honneur d’y rester, par foi, presque par sacrifice, on lira l’amour fou, la passion, et la croyance dans un avenir, celui des « autres ». On lira des fragments de Guerres, et des scènes de la Débâcle et de la Drôle de Guerre. Et puis, pour qui y est sensible, on se lira soi-même.

Tout nous paraît simple, à nous, les camps bien tracés, les lignes délimitées. La Semaine Sainte nous interroge. Parce que cette semaine, c’est aussi celle d’aujourd’hui, celle de demain, celle de nos choix, des décisions que chacun nous faisons à certaines heures. La Semaine Sainte, c’est une pièce de théâtre où les rôles ne cessent d’être récupérés, pour rejouer une pièce sensiblement identique, avec des acteurs qui sont souvent les mêmes. Où est notre propre héroïsme, nos valeurs et notre gloire ? D’autres personnages ventripotents remplacent les figures tutélaires que furent le ridicule Louis XVIII, roi podagre, et ce tyran de guerre, héroïque jusqu’à la cruauté, le Napoléon déjà vieillissant pour le peuple de 1815. Et c’est en cela que La Semaine Sainte, plus politique qu’historique, est un chef-d’œuvre : Aragon nous prend aux tripes et nous met face à nous-même, et l’on se regarde dans Berthier, qui désespéré, se défenestrera un soir de 1815, dans Marmont, Fabvier dans tous ces personnages auxquels Aragon réussit à insuffler la vie, et un peu de la sienne. Dans l’« épopée d’un monde sans dieux » qu’est ce roman, il y a une parcelle de nous, avec nos plus grandes bassesses comme nos plus petites gloires, une parcelle, une ombre d’Homme qui fait que la Littérature, la véritable, qui n’a pas besoin de jolies couvertures girly pour exister, jamais ne sera « light » même en parlant de régimes. Et pourtant, elle se dévore sans fin, comme le roman inachevé de nos propres existences…

ARAGON Louis, La Semaine Sainte, Folio, Gallimard, 1958.

Et pour finir, la douce ironie de ce cher Louis Aragon face à un journaliste qui met (un peu) les pieds dans le plat :


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