L’Alsace, ballot de culture : langue, armure et humour

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par Rouge

Alsace : une identité linguistique ballottée, transportée, et libérée par une culture de l’humour.
L'Alsace, une région frontalière qui n'a pas le cul entre deux chaises... par Tomy Ungerer

L’Alsace, une région frontalière qui n’a pas le cul entre deux chaises… par Tomy Ungerer

C’est difficile de vous raconter. Difficile parce que je ne parle pas la bonne langue pour vous l’écrire, et parce que la plupart d’entre vous ne comprendraient pas les mots véritables, les mots en alsaciens, que je suis bien incapable de partager même s’ils résonnent dans mon oreille. De ces petites histoires qui n’ont que l’oral pour se dire, et que l’on se partage d’une génération à l’autre, presque sans parole. Ces petites histoires sont celles d’hommes et de femmes sans majuscules. Ces petites histoires ont marqué la Grande. C’est une histoire de mots, de langue, d’une identité qui n’avait plus de point fixe, transportée entre l’Allemagne et la France, puis qui s’est retrouvée dans un métissage heureux : l’alsacien et l’« humour rhénan ».

L’Alsace vue par les Français « de l’intérieur »

La course à la choucroute, une passion alsacienne ?

La course à la choucroute, une passion alsacienne ?

Mais partons de ce que tout le monde sait.

Aujourd’hui, si je vous demande ce qu’est l’Alsace, voici à peu près ce que, très chers maîtres Corbeaux, vous me tiendriez comme langage. « Les marchés de Noël, la Choucroute, le vin, les maisons à colombage ». Ça, c’est pour le côté positif (même si vous oubliez la tarte aux quetsches de ma Maman, tant mieux pour moi). Sinon, « ça ressemble à l’Allemagne mais ils parlent français ». On y trouve des villages aux noms barbares (mais où sont-ils donc allés chercher des noms aussi biscornus de Souffelweyersheim, ou Niederschaeffolsheim). Et puis, souvent, ils ont un de ces accents horribles qui les rendent bêtas, un peu à la manière du prussien dans Papy fait de la résistance. Et si même Gérard Holtz, lors du Tour de France, et un ancien chef d’état se trompent… Des célébrités d’Alsace ? Hugh Aufray, et ah si, tout de même… Abd al Malik et Matt Pokhora… Voilà à peu près tout ce que l’on sait de l’Alsace. On rajoutera région riche, deux miss France il n’y a pas si longtemps, un peu godiches d’ailleurs, même si étonnamment (et contrairement à la pensée commune), elles n’avaient pas les yeux bleus et les cheveux blonds.

La réalité est comme toujours bien plus riche de nuances. Assimiler l’Alsace et l’Allemagne, c’est méconnaître un pan de l’Histoire et oublier cette lutte acharnée que fut la Première Guerre pour ce petit arpent de territoire. C’est oublier qu’à force d’acculturation et de propagande linguistique des deux cotés, les alsaciens du XXe siècle ont dû se construire des mots pour dire les maux d’un temps et apprendre à s’accepter et à se donner une identité qu’on leur arrachait de part en part. Et peut-être même ont-il réussi à échafauder un joli trésor, aussi bancale que les maisons à colombages, d’exception culturelle qui aujourd’hui dépasse même les considérations linguistiques pures et dures et tend vers une sorte d’humour régional et communautaire (et de plus en plus ouvert).

Alsace, en fers et déchirements

L'Alsace par Tomy Ungerer, pas si éloignée de celle des Tragiques d'Agrippa d'Aubigné, mais avec, toujours le sourire !

L’Alsace par Tomy Ungerer, pas si éloignée de celle des Tragiques d’Agrippa d’Aubigné, mais avec, toujours le sourire !

Si j’étais née il y a un siècle, en 1914, la langue de Goethe aurait été la mienne. Il y a 96 ans, fin 1918, la langue de Molière devient obligatoire. Il y a un peu moins de 75 ans, à partir de 1940, l’allemand revient… de force. Et puis après, le Français bien sûr. En un siècle, un alsacien a donc changé quatre fois de nationalité. Quatre fois où les cahiers d’écoliers prirent la langue des couleurs du drapeau. Bien souvent, le dialecte régional fut interdit, fermement, par les allemands comme les français : l’important était avant tout de faire des alsaciens de bon allemands, ou des français convenables, et cette langue bâtarde, empruntant à tout va, tantôt au français, tantôt à l’allemand, n’avait décidément rien pour plaire. Et puis le dialecte, c’est aussi, pour les Français, le fardeau de la honte : bien trop germanique, bien trop proche de l’ennemi allemand au sortir de la Deuxième Guerre Mondiale. Alsaciens collabos ? Il y en a eu. Il y en a eu comme dans toutes les régions de France. Mais il y a eu aussi la fatalité du destin des malgré-nous, contraints de prendre les armes pour un pays qui n’était pas le leur lors de l’annexion de l’Alsace par l’Allemagne, schizophrènes d’une guerre fratricide. Et la peur des dénonciations, le silence, les bombardements, les tranchées à creuser…

Alors, après 1945, il a fallu reconstruire. Lutter à contre courant. Donner du sens, une architecture à tout ce fatras de culture en lambeaux, déchirée et presque morte. Français, allemand ? Quelle identité, quelles modèles ? L’Alsace était française et bien française, et fière de le redevenir encore une fois. Mais comment s’approprier cette langue sans se perdre soi-même, et perdre son histoire si particulière, inoubliable ? Il a fallu broder, retrouver une voix pour se dire, et pour dire les souffrances de toute une génération. Et je ne parle pas ici de volonté nationaliste, mais plutôt d’un particularisme et qui vient s’agréger comme une richesse supplémentaire à cette nationalité française propre. Une nouvelle voie atypique, comme le fait que la cathédrale de Strasbourg n’ait qu’une seule tour et pas deux comme toutes les cathédrales du monde. Cette voie, ç’a été, pour toute une génération, celle du cabaret du Barabli et de Germain Müller.

Un parapluie pour soigner les cœurs, du cabaret satirique au cabinet de psy

Parce qu'il n'y a pas que les parapluies de Cherbourg

Parce qu’il n’y a pas que les parapluies de Cherbourg

Le Barabli est un cabaret satyrique, fondé dès 1946 par Germain Müller, un Molière à l’échelle de l’Alsace ! Une troupe familiale qui s’est produite pendant plus de quarante ans sur les scènes du bas et du haut du Rhin. Barabli ne vous dit sans doute rien : Barabli, c’est le nom « parapluie » en alsacien, mais c’est aussi le signe qui permettait de distinguer un Allemand d’un Alsacien au cours et à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, car « parapluie » en langue allemande se dit Regenschirmm. Tout un symbole que ce parapluie, et Germain Müller, lorsqu’il explique la création du cabaret, évoque « un emblème de l’authenticité alsacienne française ».

Rattacher l’alsacien et le français est audacieux, et certains français ne comprennent pas cet enracinement, pourtant salvateur, à un dialecte germanique. Ils ne comprennent pas l’attachement des alsaciens à ces mots qui sont les leurs, proches tantôt du français, tantôt de l’allemand, et s’en plaignent, croyant y voir un manque de respect lorsqu’on leur impose ce dialecte… Néanmoins, Germain Müller, qui a fait ses gammes au Théâtre National de Strasbourg, avec celui qui deviendra le Mime Marceau, va réussir, en alsacien, à dire les douleurs de familles décimées par la Guerre psychologiquement. Les pièces se succèdent et les salles sont combles : ce n’est pas un simple spectacle théâtrale, c’est un besoin des alsaciens de se rassembler, de rire des malheurs d’un temps, d’abord. Le temps de la douleur qu’il faut expier, celui qui a laissé une empreinte sans couleur, sans drapeau, une marque vive dans la chair humaine. Toute une génération s’est ainsi reconnue dans la pièce catharsis, « tragi-comédie alsacienne » intitulée Enfin, redde m’r nimm davon (Enfin, n’en parlons plus). Une pièce qui marque la fin d’un temps, et annonce aussi un renouveau. Car pour la première fois, on n’a plus vu des personnes d’un camp ou de l’autre, on a vu sur scène des hommes, avec leurs faiblesses, leurs bassesses même, et le piédestal du théâtre ne les a pas élevés. Plus des héros mais des hommes qui souffrent : Meyer, le personnage principal, se noie dans l’alcool et son fils est en Guerre du côté allemand, incorporé de force ; Kaltzeman est un collaborateur ; Grusselsberjer fait partie des services secrets ; les enfants embrigadés dans les Jeunesses hitlériennes… L’histoire de 100 000 malgré-nous, dont 30 000 sont morts et pourquoi ? Avec nuance, et tout en versant dans la farce et l’humour, avec subtilité et distance, Müller pose du baume sur la blessure âcre d’une génération qui se retrouve, se voit dans ce miroir déformé du rire et rassemble autour du dialecte et de ce rire créatif des mots alsaciens, riches d’images que le Français, plus versé dans les concepts, ne peut traduire. Le dialecte alsacien devient le lien de reconnaissance, celui qui chuchote à l’intimité de chaque spectateur.

Le succès pour les revues du Barabli ne se dément pas, et peu à peu les sujets s’étendent, particulièrement aux faits de société. Pour Germain Müller, il est une spécificité à la satyre du Barabli : celui de s’attacher au comique de mœurs, à la façon d’un Courteline ou d’un Ludwig Thomas et non pas à une caricature des politiques individualisée. Truculence, humour corrosif, farces, les formes sont multiples mais le but identique : rassembler et faire accepter à tous ce qui fait aussi la nature humaine : ses imperfections. Jacques Martin, oui, le célèbre présentateur et participant de l’École des Fans, mais aussi du Collaro Show y fait d’ailleurs ses débuts

Le poids de la nouvelle génération : transmettre ou transporter ?

Bien beau tout cela, mais je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans…

De fait, le nombre de personnes qui parlent l’alsacien se réduisant, le public des cabarets satiriques (il en existe encore un très connu : Les Scouts, et Roger Siffert aussi perpétue la tradition) vieillit lui aussi. Et de 80% d’alsacien dans ce type de cabaret, on est passé à 80% de français.

Pour la génération dont je fais partie, pour celles d’après les années 70, il y a cette conscience aussi que l’on ne pourra pas continuer la transmission. Qu’il y a une impasse, ou que le voyage s’arrête ici. Du moins, la transmission que nous pourrons faire à nos propres enfants sera partielle, et différente de celle que nos parents ont encore pu nous donner, de l’oreille du dialecte. Impossible pour moi de leur parler l’alsacien, de leur dire les mots, ces mots qui sonnent à mon oreille avec familiarité, trop durs à écrire, arides à lire, et ce n’est pas quelques cours d’écoles qui réussiront à remplacer cette intonation naturelle qu’ont encore la génération qui nous précéda. Quelques parents s’y essayent encore, mais c’est un peu peine perdue. Nous parlons définitivement le français (et Dieu sait combien j’aime cette langue, combien elle a suscité pour moi de transports… littéraires !). Le constat est terrible, désarmant, et d’aucuns le trouveront fataliste, alors même que l‘OLCA (Office pour la Langue et la Culture d’Alsace) se développe et que des cours de culture alsacienne sont maintenant donnés dans les collèges. Mais transformer en « enseignement » quelque chose qui est de l’ordre de la mémoire collective indistincte, n’est-ce pas déjà, un peu, la déclarer comme culture en état d’extinction à maintenir par tous les moyens, y compris celui du bâton et de la carotte du Brevet des collèges, et de quelques points en plus au « diplôme » ? Soit, ce constat est cruel, mais logique, et il ouvre sur de nouvelles perspectives : le métissage culturel. Car il subsiste encore un goût qui s’affirme toujours, avec l’accent prononcé, pour un certain humour potache, souvent parodique, un goût de l’auto-dérision quasi-typique, de la parodie… Le choix d’une différence, d’une altérité qui n’est pas  une exclusion ou un fondamentalisme, mais au contraire, l’affirmation d’une richesse et d’une diversité à l’image de l’humanité.

Cette culture alsacienne, transportée, ballottée de la France à l’Allemagne, cristallisée par un dialecte, se détache peu à peu de la langue et devient culture de l’humour à part entière, un humour qui d’abord fut la seule porte de sortie après deux guerre, élevé à une véritable richesse à la fois subtile et égrillarde ! A quand l’inscription de l’humour alsacien au patrimoine de l’UNESCO !

Preuves en vidéos, que la scène alsacienne (en Français) is not dead (esch net dod en mauvais orthographe) :

Voici en prolongement quelques extraits vidéo pour vous faire découvrir la scène comique alsacienne.

Les automobilistes du 6-7 et du 6-8 selon Capitaine Sprutz….

Vous ne connaissez pas « la force poétique de l’insulte » alsacienne ? Découvrez un dialecte coloré… Exemples : « Bloss Arsch Indianer » = espèce d’indien qui souffle par le cul, « Müss Bolle Schisser » espèce de chieur de petites crottes de souris… (et succombez aux charmes de l’escaladeur de jarretelles)

Et aussi Les Alsaciens, de bons vivants… ah bon, m’sieur l’agent ?

Le sexe à l’alsacienne : quand Ida et Güsti découvrent le Kama Sutra, c’est chaud…

Et aussi le séducteur charmeur à l’alsacienne, une denrée rare…

Les mots alsaciens et leur efficacité légendaire par Huguette Dreikhaus (où vous apprendrez qu' »Arschloch » est égal à 45 000 cons… mais ne comptez pas sur moi pour vous expliquer la métaphore du train…)

Et le rock à l’alsacienne, ça donne quoi ? « Ma mère a un stand de bonbons », ça déchire sa race !