L’art : don éternel ou transitoire ?

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Par Rouge

Versailles, don patrimonial immortel ou œuvre de lumière transitoire ?

Versailles, don patrimonial immortel ou œuvre de lumière transitoire ?

Créer, produire, être artiste, c’est toujours accepter de donner. Un don gratuit pour la postérité. Bien sûr, au fond il y a peut-être un fond de vanité, profondément faible, égoïste et humain, parce qu’on voudrait que quelque chose survive de nous, donner pour la perfection, pour la beauté du geste ou du mot, pour l’amour de l’art et surtout pour transmettre quelque chose et ne pas être oublié. Que reste-t-il, pourtant, « presque rien, ces petits riens qui sont déjà beaucoup », une lumière peut-être plus fugitive que l’on ne croit, et plus précieuse dans sa faiblesse… Petites errances parmi quelques œuvres d’art laissées à la postérité, leur force et leurs Fragilités, leur éternité et leurs limites.
L’œuvre d’art en héritage : un patrimoine mortel ?

Il est des lieux, des territoires qui sont marqués, signés. Des œuvres d’art en pierre qui se reconnaissent comme une page de roman, et dès la première phrase, le premier bout de sculpture qui dépasse, on sait qui a écrit, qui a ciselé l’œuvre. Versailles, Giverny sont de ces lieux, sortes de fac-similé d’une œuvre qui malgré tout ne fait que s’essouffler avec le temps, survivant dans une asphyxie victorieuse.

Versailles, Versailles l’étincelante, ne vibre que par le roi Soleil, Louis XIV… Et visiter Versailles, même pour les non-royalistes ou les bus de touristes asiatiques, même pour les midinettes qui ne pensent qu’à une Marie-Antoinette rock’n’rollisée par Sofia Copolla et à la ribambelle d’amants qui ont couru dans ces couloirs, c’est toujours rendre ses hommages à Louis XIV. Le lieu transpire Louis XIV, dans l’esthétique classique et ce roi Soleil a ainsi atteint son but : éclairer des générations après lui, dans une sorte de mégalomanie grandiose et justifiée : celle de l’art. Pourtant, c’est profondément injuste voire irrationnel. D’abord parce que Louis est la montagne de pacotille qui cache une forêt d’immortels. Parce qu’il n’y aurait pas eu Versailles sans Hardouin-Mansart, sans Le Nôtre, sans Le Vau… ces petites mains artistes que Chronos-Louis XIV a englouti sans vergogne. Et rappelons que le roi est mort – vive le roi – depuis 1715, soit près de trois siècles. D’autres rois s’y sont succédés, les meubles ont été bougés, les tapisseries changées, réparées, et il y aurait fort à parier que le fantôme de Louis ne s’y reconnût pas, s’il visitait maintenant ce lieu qui lui est attaché…

Giverny

Giverny

Et pour l’artiste lui-même, vivre et être associé à ce qui n’est plus qu’un musée, protégé certes de la destruction totale par le fait d’être devenu œuvre d’art patrimoniale, voilà une situation digne de la schizophrénie. Devenir immortel, s’inscrire dans un lieu, et d’un autre côté, n’être plus qu’un reste de morceau de cailloux, qu’un jardin qui ne ressemblera peut-être plus tout à fait à ce que l’on a voulu… Cette situation est bien semblable à celle de l’écrivain qui n’aura finalement laissé que des mots puisés dans ce tout utilitaire qu’est le dictionnaire, démocratique. S’il est bon, il aura réussi à imposer sa marque, ce signe de reconnaissance du style ou de la voix, qui le rend reconnaissable non seulement parce que son nom est indiqué sur la couverture, mais aussi dans chaque page. Mais dans la mesure où tous peuvent s’en emparer de son oeuvre, l’interpréter, elle devient autre, et le souffle originel humain, celui qui lui a donné vie se perd un peu de chaque œil posé sur elle.  Monet survie par asphyxie dans un musée, dans sa maison de Giverny avec ses côtés factices que jamais rien de réel n’a créé… Le don de l’art est donc à jamais, toujours à demi perdu… une transmission passagère, un peu plus lente à disparaître et qui malgré tout part en fumée, pourrit un peu chaque année comme les fleurs d’un jardin, tout en conservant cette part de fascination qui nous retient, et qui nous fait ne pas rompre le lien fragile, entre un homme et son œuvre… Et si, pourtant, il y avait aussi un art éternel, vivace même si elle semble plus fragile encore : celui de la lumière.

Le don du transitoire : la lumière, un don et une œuvre d’art éternelles ?

Ça n’est qu’un détail. Le détail, un détail éternel, le don premier, celui qui a permis la vie sur terre aussi, la lumière, cette lumière littérale, celle de la photosynthèse, et figurée, celle des regards ou des sourires… Pourtant, pour le roi Soleil comme l’artiste impressionniste, celui du Soleil levant, c’est la lumière qui précède l’art et lui survit.

Et lorsque l’on se met à regarder un peu, l’on se dit, à ces périodes de fêtes, que l’on aura beau s’affairer à illuminer Paris de mille feux grâce à des décorations clinquantes et tapageuses, c’est encore la lumière d’hiver, discrète, et la couleur du ciel qui se dépose sur la Capitale qui lui donne le plus de prix. Le prix de la fragilité et de la faiblesse, de cette lumière diffuse qui effleure la peau sans vraiment la toucher. Cette lumière qui n’a même pas besoin de mots, et qui échappe même dans les photos, qui ne brillera jamais tout à fait pareil, œuvre d’art laissée au flâneur des rues et jardins…