A l’attention du Directeur de la gare Montparnasse

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Par Revolver

 

Les flux, le fléau de la gare Montparnasse
Les flux, le fléau de la gare Montparnasse

Les flux, le fléau de la gare Montparnasse

Gare Montparnasse, le mardi 12 novembre 2013
(parce qu’en attendant un hypothétique transilien, j’ai bien le temps d’écrire une nouvelle voire un roman mais je me contenterai de cette lettre)

A l’attention du Directeur de la gare Montparnasse

Monsieur le Directeur,

Voilà plus de dix ans que je transite quasi-quotidiennement par votre aimable gare. Quand je travaillais à Chartres, la ponctualité du TER ne me faisait défaut que rarement. Tout s’est corsé quand j’ai décidé – fou que je suis – de me rapprocher de mon domicile de la petite couronne parisienne et que j’ai décroché un travail à Rambouillet. Trains bondés, en retard, supprimés, j’en passe et des omnibus déprimants. Pendant quelques mois, le hasard des missions que mon employeur a jugé bon de me confier m’a fixé comme lieu de travail une entreprise sise à deux pas de la gare Montparnasse, rue du Texel. J’ai cru entendre sonner l’heure de ma félicité. Prendre un train de banlieue pour un trajet de moins de dix minutes et être à deux pâtés de maison du travail !… Ce soir – il est 19h50 et j’attends le train depuis 18h15 – je ne veux même pas pester contre les désagréments liés aux grèves régulières des agents, contre la vétusté des rames, des lignes, de l’aiguillage et même de la grande horloge que personne ne regarde tellement son emplacement est dépourvu de bon sens.

Ce soir, Monsieur le Directeur, je souhaite attirer votre attention sur le problème majeur de votre charmante gare. Oh bien sûr, vous avez installé des sacs bariolés dans les « réceptacles de propreté » dont tout le monde semble ignorer le code couleur : jaune pour le Métro et le 20 minutes, transparent grisâtre pour les restes de frites du Quick et rien parterre. Vous avez mis en place des écrans dignes des années 90 et aussi redoutables que les tests d’acuité visuelle des ophtalmologues qui indiquent l’heure de départ des trains, leur voie de stationnement et une des gares desservies sur le trajet. C’est là la grande innovation : ne jamais mentionner la destination mais délivrer un indice : si vous passez par là, devinez donc où vous irez !… Pour faire bonne mesure, vous avez occulté l’immense panneau noir et blanc qui précisait, en bas des escalators par où tous les voyageurs accèdent aux quais, en lettres capitales et lisibles depuis le fond de la parapharmacie qui lui fait face, la destination, l’heure et la voie. C’était bien trop facile. Désormais, l’usager pressé (ou simplement perdu) goûte avec ravissement à cette dose supplémentaire de piment généreusement ajouté à son voyage : un beau jeu de piste, de beaux quarts d’heure d’attente pour être arrivé une minute ou trente seconde trop tard sur le bon quai après avoir élucidé la triple énigme : vers où ? quand ? depuis où ?

J’appelle votre attention, disais-je, sur le problème majeur de votre coquette gare : les flux. Jamais je n’ai compris pourquoi quitter le métro pour rejoindre la gare revêtait les allures d’une mission périlleuse, qu’on vienne de la charmante ligne 13, de l’aérienne ligne 6, de la modernisée ligne 4 ou de l’interminable ligne12. Contre toute attente, deux escalators permettent de descendre vers différentes lignes de métro, avec un passage dont la moyenne oscille entre 2 et 4 minutes, mais seul un escalator mène péniblement les voyageurs qui partent en transilien (un quart d’heure d’attente pour qui en manque un) ou pis, en TGV (merci les billets sans annulation possible).

Ensuite, vient la zone devant les tourniquets et les portes couperet, qui cristallise toutes les angoisses des usagers quotidiennes et épouvante les touristes qui s’y risquent. Comme sur le rond-point de l’Étoile, la règle de survie des automobilistes est de ne jamais, ô grand jamais, s’arrêter. S’arrêter, c’est signer son arrêt de mort. Hésiter sur l’itinéraire à suivre, c’est s’exposer aux bousculades, aux piétinements et aux invectives. Une fois cet obstacle franchi, on ne sait par quel miracle, il faut encore gagner de haute lutte une place pour gravir les marches étroites. Il faut éviter à droite la pente aménagée on suppose pour les bagages que seuls les garnements de moins de huit ans empruntent à leurs risques et périls et que nulle valise n’honore de ses petites roulettes. L’épreuve qui consiste à contourner les indispensables commerces que sont le stand de bonbons Haribo et l’ancien chocolatier remplacé par je ne sais quel commerçant dont l’activité me marque autant que la chute de ma première dent de lait, n’est pas des moindres car la clef de la réussite réside dans l’impolitesse la plus grossière : ne jamais céder le passage. On a déjà renoncé à aider cette mère en détresse avec sa poussette tank au pied des escaliers, ce n’est pas pour se faire griller la politesse par un petit vieux au détour d’une fraise tagada !

Pas le temps de prendre un Frapuccino au Starbuck à droite, on a perdu bien trop de temps. Les escalators qui ne nous mènent pas jusqu’au 7e ciel mais jusqu’à une zone d’attente où personne n’attend et où tout le monde court dans tous les sens, donne l’illusion d’un répit dans cette course incertaine vers le transilien du soir. D’innocentes personnes tentent de déchiffrer les écrans sus-mentionnés, loin de leur fournir une traduction des messages sibyllins qui dansent sous leurs yeux affolés, on les bouscule : qu’elles s’ôtent de notre chemin ! On joue des coudes, on veille à ne pas se cogner contre l’imposant pilier qui barre l’accès aux tourniquets, on peste contre ces dames qui recherchent avec nonchalance leur Pass Navigo échoué au fond de leur informe sac à main. La parapharmacie propose sans doute à la vente des produits relaxants qui nous seraient fort utiles en cet instant de tension extrême. Certains sont au bord de l’épuisement nerveux. Pourtant rares sont ceux qui se détournent de leur objectif : s’extraire de la foule et se frayer un chemin jusqu’au transilien à deux étages, train long, pour les plus chanceux (ils vivent en banlieue lointaine, ils ne peuvent pas cumuler tous les handicaps, je comprends bien votre choix) et pour les autres, ils écoperont d’un transilien couleur boîte de conserve dénudée, train court.

Si les dieux sont avec nous, après une dizaine de minutes, deux ou trois voies sont dévoilées en même temps, et s’ensuit un joyeux capharnaüm où tout est permis : croche-pied, coup de coupe, coup de cartable derrière les genoux. Si nous sommes maudits, comme ce soir, aucune voie n’est annoncée, aucune information n’est diffusée et nous voilà agglutinés à téléphoner pour prévenir que non, on ne prendra pas le pain, non, on n’emmènera pas Joséphine au conservatoire et non, on ne sait pas à quelle heure on aura un train.

Il est 20h27, les contrôleurs sont fatigués d’être alpagués et de ne pouvoir apaiser les voyageurs agressifs avec quelque information que ce soit. Je m’en vais voir si les flux sont moins chaotiques du côté des bus. Encore faut-il que j’atteigne la sortie…

André Conque

PS : Merci pour le piano que vous avez choisi pour la déco à côté de la parapharmacie.