L’attrape-rêves

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Par Revolver

redits dhivando

Credits Dhivando

En m’approchant de la caisse, je ne pus m’empêcher de fixer son regard. Je m’efforçai de regarder à la dérobée mais mon incertitude quant à l’air familier de son visage me troublait trop. Tel un automate, elle scannait les derniers articles de la cliente juste avant moi quand elle s’aperçut que je l’observais. Son visage impassible changea d’expression. Un changement très subtil mais pour moi qui venais d’être prise en flagrant délit pour ainsi dire, cette légère modification de la tension des muscles et de la lumière des yeux se manifestèrent sans équivoque. Je détournai avec embarras les yeux et marmonnai un « bonjour » à peine audible dès qu’elle s’empara d’un geste machinal du premier produit que lui amena le tapis roulant.

J’aurais voulu expédier le paiement le plus vite possible car ce fut à son tour de m’examiner avec attention mais la gêne me rendit plus maladroite encore. Je dus composer à nouveau le code de ma carte bancaire et elle eut tout loisir de me scruter. Ce n’est qu’une fois installée au volant de ma voiture que je me rappelai l’avoir rencontrée une fin d’après-midi en ville. Je l’avais longuement regardée tissant et cousant, nouant et assemblant des pièces hétéroclites autour d’un cercle rigide. Il y avait des fils multicolores, des plumes, peut-être des perles aussi. J’étais alors assise à la terrasse d’un café et ne prêtais guère à la conversation de mes collègues.

–          J’aimerais savoir ce que vous fabriquez.

–          Un attrape-rêves.

–          Vous pouvez me vendre celui-ci ?

–          Celui-ci non car il est déjà destiné à quelqu’un. Revenez demain et vous me direz comment vous voulez le vôtre.

Mes collègues m’avaient demandé, presque en colère, pourquoi j’étais allée parler à une junkie et je n’avais pas osé dire que ce qu’elle créait m’avait émue. Je me renseignais sur les attrape-rêves mais je ne revins jamais à sa rencontre.

A l’époque je cherchais des remèdes en tous genres pour mes insomnies ponctuées de cauchemars brefs mais vivaces. Tisanes, médicaments à base de plantes, acupuncture, sophrologie, somnifères. Tout y était passé. Rien de concluant. Je n’arrivais pas à m’endormir et si je sentais, par miracle, que le sommeil me gagnait, je me réveillai aussitôt de peur de sombrer dans mes cauchemars habituels. Ils racontaient toujours la même histoire malgré leur mise en scène variable. J’étais poursuivie par mon patron, un médecin ou un voisin que je tenais péniblement à distance jusqu’à la lourde porte d’entrée de mon immeuble. Je réussissais à composer le code d’accès à une vitesse incroyable, à refermer la porte derrière moi et je me croyais alors hors de danger. Pourtant mon ou mes assaillants parvenaient à pénétrer dans l’immeuble. Je me barricadais dans mon appartement mais ils trouvaient toujours moyen de s’y introduire. Jamais ils ne me laissaient de répit.  Ces cauchemars oppressants m’obsédaient et me minaient le moral jusque dans la journée.

Et je commençai à me demander si l’attrape-rêves, qui selon une légende amérindienne absorbait les cauchemars pour ne laisser au dormeur que le souvenir de ses rêves apaisés, ne pouvait pas être mon salut… Mais je n’eus pas le courage de rechercher cette jeune femme avec laquelle je n’avais pas honoré mon rendez-vous.

Presque arrivée chez moi, je décidai brutalement de retourner au supermarché, dans mon demi-tour en pilote automatique, je manquai de renverser un piéton. Lorsque j’arrivai à la caisse où j’avais retrouvé la créatrice d’attrape-rêves, je constatai qu’elle avait été remplacée par une autre. Je m’enquis de sa collègue. Elle venait de finir sa journée à l’instant même. Abattue, je regagnai le parking. C’est alors que je l’aperçus enfourchant un vélo.

–          Attendez ! criai-je entre soulagement et incrédulité.

Elle ne comprit pas tout de suite que cette exhortation lui était destinée. Je courus jusqu’à elle. D’un trait je lui racontai comment je l’avais vue la première fois, comment je l’avais reconnue et lui dis, de but en blanc :

–        J’ai absolument besoin d’un attrape-rêves.

–        Il faut que vous me disiez pourquoi, alors seulement je pourrais faire celui dont vous avez besoin.

J’ai depuis ce jour-là déposé chez le pharmacien un grand sac plastique bourré de tous les comprimés, gélules et autres granules supposés me faire dormir. Le sommeil est venu la deuxième nuit passée à côté de l’attrape-rêves. Lourd, puissant, profond. Cette nuit-là, j’ai rêvé que je volais, haut et vite, légère et joyeuse, au dessus d’une foule indistincte. Il faisait beau. L’air frais me revigorait. Tout paraissait facile de là-haut.

Je n’ai plus revu la jeune fille à qui j’aurais voulu dire toute ma gratitude. Peut-être a-t-elle quitté le supermarché et son masque de caissière impassible pour courir après ses rêves.