L’autorité du bac à sable

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Par Revolver

This is a woman’s world
Ah, les joies du bac à sable!...

Ah, les joies du bac à sable!…

Tous les jours après la sieste de Benjamin, Salomon préparait l’eau pour le biberon, la dose de lait, la petite compote, un bavoir, une cuillère, des lingettes, le seau, la pelle puis descendait les trois étages dans un équilibre acquis avec l’expérience : le bébé sur un bras, le sac à langer sur l’autre.

Il fallait profiter de ces beaux jours d’octobre car l’automne ne manquerait pas de s’imposer bientôt, grisaille et humidité en guise de message de bienvenue. Il remonta l’avenue après avoir ajusté l’ombrelle qui penchait toujours du mauvais côté de la poussette. Quand un rayon de soleil chatouillait son visage, Benjamin faisait la grimace tout en frottant ses yeux de ses poings fermés. Père et fils firent leur entrée dans le parc à l’heure de pointe. Les enfants de maternelle, récupérés par leurs indolentes nounous, avalaient déjà leur briochette au chocolat pour vaquer au plus vite à leurs occupations d’enfants emmenés au parc. Les jeunes mamans, encore en congé maternité, choisissaient des bancs un peu à l’écart. Quelques grands-mères bavardaient entre elles, critiquant les drôles de principes d’éducation de leur belle-fille, vantant les mérites de leur petit-fils si agile, de leur petite-fille si mignonne.

Salomon aperçut Sylvie, une maman qu’il avait croisée à la PMI pendant les ateliers de psychomotricité, elle lui fit un signe de la main. Il répondit d’un sourire tandis qu’il secouait le biberon de Benjamin qui piaffait déjà d’impatience.

–         Alors, Benjamin, la cantine est bonne ?

C’était plus une affirmation qu’une question, à en croire le petit pincement qu’exerça Sylvie pour accompagner sa phrase. Salomon se demanda pourquoi les femmes avaient ce besoin de toucher, de palper, de malaxer les bébés. Parce qu’il est dodu. Parce qu’il a mauvaise mine. Parce qu’il a de jolies bouclettes. Parce qu’il ressemble à sa maman.

–         Tu es en vacances? Tu viens souvent au parc, reprit Sylvie, perspicace, en s’adressant au père, s’abstenant néanmoins de quelque pincement de fossette ou de bourrelet que ce soit.

–         Oui, on profite du beau temps. Mais je ne suis pas en vacances. J’ai pris un congé parental.

–         Pas possible ?! Ta femme pouvait pas ?

–         J’avais envie et elle était d’accord.

L’atelier psychomotricité de la PMI devrait inclure la cible parentale et faire plus que de stimuler le bon développement des nourrissons. La mâchoire de Sylvie ne se remettait pas en place et la jeune femme, de son étonnement. Salomon déposa un lange sur son épaule et redressa son fils repu contre lui. Bientôt une amie de Sylvie s’assit à leurs côtés. Les présentations faites (« Salomon, le seul homme sur terre à prendre un congé parental pendant que sa femme travaille »), le rôt du bébé expulsé, on décida que la marmaille s’installerait côte à côte dans le bac à sable avec son matériel bariolé.

–         Moi, je trouve ça très bien que vous ayez pris cette décision. Si plus d’hommes jouaient le jeu, ce serait moins frustrant pour tout le monde.

–         Enfin, moi, je trouve bizarre, insistait Sylvie, que ta femme travaille et que toi non.

–         C’est vrai, concéda Salomon, surveillant du coin de l’œil les grands qui jetaient du sable non loin de Benjamin qui tenait à peine assis et qui examinait sa pelle avec intensité. Tu as raison, elle bosse dur tandis que moi, je me repose à la maison avec Benjamin. C’est la belle vie.

–         Attends, je ne te juge pas, hein !

–         C’est con, ce que tu dis Sylvie, trancha l’amie. Tu te reposes toi avec tes gamins ? Moi je préfère une journée blindée de réunions à 12 heures d’affilée à les supporter.

Sylvie resta silencieuse.

–         Dites-moi, enchaîna l’amie, ça vous dirait d’être interviewé sur votre quotidien de père au foyer ? Avec une amie, je tiens un blog et ce serait un super sujet…

Benjamin avait décidé de jouer des percussions avec sa pelle contre la tête du fils de Sylvie. Salomon lui fit les gros yeux en expliquant que ce n’était pas bien de faire mal à quelqu’un pour s’amuser. Les grands que les nounous délaissaient tant elles étaient absorbées par leur conversation animée s’étaient rapprochés et balançaient des poignées pleines de sable.

–         Dites donc les enfants, vous n’avez pas vu qu’il y a des petits près de vous ? Vous allez leur jeter du sable ? Les piétiner ? Calmez-vous un peu.

Un garçon détala, plus véloce qu’un lièvre. Un autre balbutia un inaudible : « Pardon, monsieur. ». Une fillette toisa avec mépris les bébés indifférents à la scène puis rejoignit sa nounou.

– Tu as beau être un homme au foyer, déclara Sylvie, solennelle, tu es l’autorité du bac à sable.

Le bac à sable, mieux vaut l'avoir en image qu'en vrai

Le bac à sable, mieux vaut l’avoir en image qu’en vrai


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