Le gratin d’ailleurs

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Par Revolver

troupeau

Je sais que je ne suis pas d’ici à la promiscuité qui m’assaille dans les files d’attente et dans les foules. L’intimité et la confidentialité sont étrangères à cette culture. La proximité physique avec des inconnus – sans parler des êtres familiers – constitue une réalité quotidienne. La discrétion demeure toujours une vaine tentative voire une marque de défiance. Ainsi la ligne jaune qui délimité la zone d’attente de l’espace où l’employé de banque renseigne le client n’assure qu’une fonction strictement décorative. Quand vous souhaitez retirer de l’argent au guichet, le client suivant se poste si près de vous qu’il peut compter sans difficulté les billets de banque en même temps que le guichetier tandis qu’il vérifie le montant qu’il vous remet.

Les petites villes de province n’ont pas le monopole de la promiscuité. Alors que nous pénétrons dans l’auditorium le plus moderne de la capitale, le flot des mélomanes se presse et m’oppresse. Dans le doute, je regarde les billets de concert: les places sont bel et bien numérotées. Les gens se bousculent une demi-heure avant le début du spectacle pour atteindre un siège qui leur est de facto déjà réservé. Ce ne peut être que par plaisir de se presser les uns contre les autres…

Pourtant, j’avoue aimer regarder les hommes se saluer entre eux. Ils ne se contentent pas d’une banale poignée de main. Ils engagent tout leur corps: ils se saisissent la main avec une vigueur chaleureuse, embrassent leur interlocuteur en tapotant son dos ou son épaule et surtout ils ne se défont de cette étreinte qu’après avoir échangé les courtoisies d’usage: « Alors, comment ça va? La famille? Oh, nous, on fait aller, grâce à Dieu. ». Cette formule conclusive autorise à reprendre possession de son bras, son épaule, son dos et mettre terme à cette (ef)fusion virile.

Une dame me double par la droite en me pressant les côtes tandis que je sens une main m’appuyer l’épaule – à traduire par « Pardon, je souhaiterais passer – et je ne nourris plus qu’un espoir: atteindre ma place pour respirer un peu. Enfin arrivée à mes fins (la place E18), je reprends mon souffle et mes esprits. Le répit n’est que de courte durée. Une sexagénaire au brushing aussi impeccable que doré fait une entrée remarquable par son niveau sonore. Elle abreuve son accompagnateur de détails sur sa trépidante vie d’étudiante à l’université; après tout, il n’y a pas d’âge pour apprendre. Le professeur de critique cinématographie fournit des analyses si percutantes sur les symboles cachés des films français du 20e siècle. Quant à la remplaçante du professeur d’allemand, elle se montre si aimable et attentionnée. Ses compétences, nombreuses et variées, ne semblent guère impressionner que la dame elle-même. « Elle enseigne également l’allemand et la … quelque chose comportementale. » Son voisin devine: « Psychologie comportementale ».

C’est alors qu’elle demande à brule pourpoint: « Tu dors jusque tard? ». Rassurant, l’homme répond que non. Elle s’inquiète tout de même. Il y  a bien un quart d’heure de taxi jusqu’à la maison (je calcule que nous en aurions pour 18 heures de taxi jusqu’à la nôtre) et il faudra par conséquent « vite s’éclipser dès la fin du concert ». Elle a déjà repéré la porte de sortie. Spectatrice admirable d’originalité: elle anticipe déjà la fin du spectacle pour se délecter de la perspective de regagner la sortie la première. Sans doute à grand renfort de pressions, contacts et poussées. Comme soulagée d’avoir évacué ce souci logistique, elle décrit par le menu les stages estivaux proposés par l’université. La lumière devient plus faible, a contrario de la voix de l’étudiante passionnée. Son ami l’invite à poursuivre la conversation « après ». En guise de rappel, elle désigne la porte de sortie de l’index: « On est d’accord, dès que c’est fini, on part vite. » Alors que la salle est déjà plongée dans l’obscurité, il déclare: « En attendant, si tu le veux bien, je vais profiter du concert. »