Vercors, Le Silence de la mer crie l’humain !

Share Button

par Rouge

Le silence ou l’écho des Hommes.

003

Oui, Le Silence de la mer est daté, passé, vieux-jeu. Un classique poussiéreux des tréfonds de bibliothèque.

Oui, c’est ce que l’on appelle une œuvre de résistance, des Éditions de minuit (première parution !), une petite nouvelle qui se distribuait sous le manteau, presque honteusement, et que l’on diffusait par réseaux de machines à écrire.

Oui, c’est donc une œuvre profondément ancrée dans son temps, autant par son contexte de rédaction, sa diffusion, que par les deux grands personnages qui s’y rencontrent : la nièce, française, du narrateur et le soldat allemand Werner von Ebrennac, durant la Seconde Guerre Mondiale.

Non, ça n’a pas le poids d’un Rougon Macquart, c’est simple, épuré, bref. L’œuvre d’un homme qui tous les soirs s’astreint au noircissement d’une page. Un homme qui n’a pas le temps de pratiquer la recherche documentaire à haute dose. L’œuvre d’un résistant, d’un patriote français mais d’abord d’un être sensible, Vercors.

Non, cela n’a rien à voir avec ces histoires d’amour actuellement en grande mode dans le milieu de l’édition, et qui misent sur l’érotisme pour donner des chaleurs aux bonnes femmes insatisfaites dans la vraie vie. Même la chick’litt porte des bas résilles et s’est mise, après l’addiction au shopping, à tirer les strings (ficelles hautement lucratives) du strip-tease intégral. Et c’est aussi pour ça que Le Silence de la mer, c’est beau.

Tout sauf ça ou le Sea sex and fun de Kinsella...

Tout sauf ça ou le Sea sex and fun de Kinsella…

Ces affirmations et négations ne changeront rien à la question que tout le monde se pose face à un ouvrage d’Histoire : pourquoi lire Le Silence de la mer en 2014 ? Les profs vous l’imposent-ils par habitude, par devoir de mémoire (oui le fameux « n’oubliez jamais ça » qui a brassé du Guy Moquet, mais dans la réalité et sa platitude, qu’en a à faire la nouvelle génération, celle qui n’a plus aucun lien avec l’autre génération, qui a vécu la guerre?)

L’œil et la voix

Il est celui qui les regarde. Et à sa manière il les aime en racontant leur histoire. Lui ? C’est le narrateur. Nous connaissons peu de lui, comme nous connaissons très peu de chaque personnage. Le secret est partout. Qu’importe. Regarder les autres, regarder les autres comme des êtres humains, et non rechercher la délation. Et pourtant, la situation est aux limites de l’inhumain, et ce silence, absurde et symbolique, n’en est qui plus précieux. « C’est peut-être inhumain de lui refuser l’obole d’un seul mot » s’interroge le narrateur. Inhumain, comme l’inhumanité de la guerre, mais l’inhumain de cette révolte se transforme en perfection de l’humain. Dans ce silence héroïque, l’auteur (et le narrateur) nous offre son regard, sa lumière, comme celle qui éclate des yeux de sa nièce. Un regard d’humain, face et égal aux autres humains. Et rien que pour cela, c’est beau.

Il est celui qui leur donne une voix, à ces êtres de silences, de néant, vides et qui ne font que vivre. Le narrateur imprime, il capte le moment avec les mots. Il écoute la voix bourdonnante de cet allemand entré par effraction dans sa vie de Français, cette voix qui faiblit, tout doucement, et qui devant la cruauté du monde n’a plus qu’à se faire oublier. Mais il reste le choix de cette musique qui n’est pas celle des grandes symphonies, mais celle de la sincérité et de la simplicité. Et le désespoir de Werner von Ebrennac, qui affirme, dans la seconde partie de la nouvelle, qu’il « faut oublier » tout son monologue journalier, ce désespoir ne vaut plus. Le narrateur l’a sauvé, il a retenu les mots. L’oubli n’est pas victorieux. Le silence, c’est la victoire de la dignité et la défaite de l’oubli. Et rien que pour cela, pour cette résistance à l’oubli, c’est beau.

Amour sans mots et résistance

Une folie : aimer dans le silence, sans l’interstice des mots ? On pourrait le croire de prime abord. Parce qu’après tout, la nièce n’a jamais donné qu’un seul mot à Von Ebrennac… Elle ne lui a jamais rien laissé qu’un « adieu ». Et la condensation extrême de cette déclaration lui donne toute sa beauté. Parce qu’il y aurait eu du déshonneur à céder avant, à donner à l’allemand, aussi bon fût-il, la moindre parcelle de mot. C’était s’imposer l’inhumain, l’insoutenable de ne pas répondre. C’était silencieusement résister, se cabrer contre la société (toujours bonne) qui eût voulu que l’on respectât tout de même la bienséance sociale. Et malgré tout, envers et contre toute cette guerre, il y a un Allemand et une Française, et entre les deux, dans les pans de silence, une toile d’amour sans mots qui se tisse. D’un sentiment qui grandit sans aveu, sans grande déclaration, sans buzz, sans avoir besoin de tout cela pour se nourrir et se construire. Entre eux deux, il y a ce qui dépasse les mots, ce qui ne se dit jamais, plus beau d’être tu, de n’être un seul mot qui est aussi celui de la déchirure, l' »adieu »… Un sentiment humain, celui de la vie à son plus haut degré de conscience.

Voilà pourquoi Le Silence de la mer ne sera jamais le cadavre d’une époque. Les véritables cadavres sont ailleurs. Ce sont certains livres d’aujourd’hui, tout juste choisis pour coller à des cibles marketing, ces ouvrages qui engluent leur proie et la tue comme des attrape mouche. La fausse littérature d’aujourd’hui, la mauvaise, nous tue un peu à chaque seconde, à chaque mots, lorsqu’elle nous rend mécaniques, qu’elle distille un sexe débridé qui cache mal des sentiments sans passion et inexistants. Alors lisons, lisez Le Silence de la mer. Car dans cette œuvre qui ne fait plus de bruit, dont le silence plane doucement dans les bibliothèques obscures, et où même la voix du lyrisme s’affaiblit, il y a aussi un trésor d’humanité et de beauté retenus, et plus précieux d’être au-delà des mots dans les mots. Parce qu’écrire pour faire raisonner la musique du silence, n’est-ce pas le plus bel idéal de la Littérature ?

« Je vous souhaite une bonne nuit. »

Extrait du Silence de la mer de Melville. Un film à résumer en deux plans magnifiques : un regard et la blancheur d’une nuque…


0 comments