L’eau et les rêves de Gaston Bachelard : le rêveur savant

Share Button
Quand la Critique devient grand Art.

091

Sans doute est-il suicidaire (mais bien français) d’écrire, sur un frivole blog ès articles en tous genres un article sur l’un des plus éminents critiques du XXe siècle, Gaston Bachelard. Parce que personne ne lira ceci. Parce que l’on se dira que ce type d’ouvrages trop universitaires ne correspond en rien au lectorat, déjà restreint, du blog de deux dos nus. Mais ô cher lecteur qui passe par ici, tu mérites de lire de la critique de haute volée. Allez, ne passe pas tout de suite ton chemin, ose lire de la Critique, tu le vaux bien.

Pourquoi lire de la Critique ?

La vraie question est « pourquoi lire de la Critique quand aucun professeur tyrannique et sadique ne vous contraint à le faire pour un exposé universitaire? » La Critique (et encore est-il faux de penser qu’elle est une et indivisible tant la réflexion qui s’y est jouée, particulièrement au XXe siècle, est dense), c’est le gras de la Littérature. Ce n’est pas essentiel, mais dans les temps d’hiver, ça protège du froid, et c’est surtout conceptuellement très nourrissant. Soit, l’approche n’est pas toujours évidente, c’est aride et si comme moi l’on a toujours la tête dans la lune ou que l’on est originellement blonde… ça prend du temps à maturer. Mais au moins ça tient au corps, et une fois lu, on s’en souvient !

Pourquoi lire Gaston Bachelard ?

Pardi, il faut lire Gaston Bachelard, parce que c’est un auteur Corti ! La précision pourrait sembler anecdotique pour ceux qui ne connaissent pas cette aristocratique maison d’édition, celle-là même qui en 2014 propose encore des livres à éprouver et « à fabriquer », non massicotés comme les traditionnels Poches. Soit, il faut l’indiquer et c’est remarquable dans le milieu de l’édition : la maison José Corti tient une place à part tant par son indépendance dans ses choix éditoriaux (c’est aussi devenu la maison de Julien Gracq, cet injuste refusé de Gallimard & Co) que par l’exigence de qualité intellectuelle. Mais juger un homme par la maison d’édition qui le publie serait porter atteinte à la place et à l’originalité que Gaston Bachelard a su conserver au sein de la Critique du XXe siècle.

Gaston Bachelard n’a pas inventé le téléphone de la chanson, mais il est le fondateur de ce que l’on a nommé la critique de l’imaginaire. Selon Tadié et son petit ouvrage salvateur La Critique du XXe siècle, il contribue au renouvellement de la critique française et de ses méthodes en introduisant en tant que sujet d’étude l’imagination de la matière. Bachelard, c’est le premier à faire des images l’objet central de la critique, dans la mesure où ces dernières font écho, s’entrechoquent ou se reflètent pour révéler quelque chose d’essentiel et de primitif, et ce pour tous les auteurs confondus. Son objectif : « reconstituer à partir d’une image la découverte d’un monde où l’âme de l’artiste voudrait vivre ». Son idée : « physiciens, romanciers, tous rêveurs, partent des mêmes images et vont aux mêmes pensées ». Et derrière chaque image ostensiblement montrée se cache une autre image, cachée, celle-là même que se propose de décrypter le critique, plus universelle, intemporelle. Le feu, l’air, l’eau et la terre sont les quatre éléments, les quatre matières auxquelles s’attachent une infinité d’images à percer à jour. Mais qu’est-ce donc qu’une image, pour Bachelard ? Sans aucun doute, ce n’est pas une figure rhétorique, mais bien plutôt une combinaison de « fragments du réel perçu, de souvenirs du réel vécu », qui dépassent la réalité même.

Enfin, il faut lire Bachelard pour les liens. Lire Bachelard, c’est lire une somme de culture littéraire gigantesque faite de liens tissés d’une œuvre à l’autre, pour construire un cheminement de la pensée clair et net, mais aussi une forme d’écriture critique non dénuée de poésie. Bachelard nous mène en bateau, l’embarcation est sublime et richement parée, et les embarqués que nous sommes nous laissons guider par le fil de la pensée vive de ce Caron moderne.

L’eau et les rêves, essai de l’imagination de la matière

Il peut paraître facile d’assimiler l’eau à la Femme, à ce qui fuit, mais Bachelard ne s’arrête pas à cela, Bachelard élève son propos à une forme de poésie, par le style, tout en ne diluant pas sa réflexion profonde de l’eau. Je ne peux ici m’empêcher de lui laisser toute la place, celle que mérite bien ses mots :

« on ne se baigne pas deux fois dans un même fleuve, parce que, déjà, dans sa profondeur, l’être humain a le destin de l’eau qui coule. L’eau est vraiment l’élément transitoire. Il est la métamorphose ontologique entre le feu et la terre. L’être voué à l’eau est un être de vertige. Il meurt à chaque minute, sans cesse quelque chose de sa substance s’écroule. La mort quotidienne n’est pas la mort exubérante du feu qui perce le ciel de ses flèches ; la mort quotidienne est la mort de l’eau. L’eau coule toujours, l’eau tombe toujours, elle finit toujours en sa mort horizontale. (…) la peine de l’eau est infinie. »

Dans son parcours, Bachelard tend à montrer la profondeur des images de l’eau. Il évoquera ainsi en premier lieu ces eaux lisses quasiment horizontales, « claires », « printanières et courantes », qu’il rattache au narcissisme et à l’amour. S’en suit un parcours au fil des eaux profondes à la Edgar Poe (plutôt lourdes, dormantes et mortes), l’analyse des complexes de Caron et d’Ophélie, les eaux composées, et enfin, les matricielles qui touchent à notre état originel : les eaux féminines et maternelles.

L’expérience du miroir, c’est l’expérience de la surface, superficielle. Au contraire, celle de l’eau est duelle, sado-masochiste pour le Narcisse en question, tiraillé entre le regret et l’espoir, la consolation et l’attaque. En effet, la fontaine, contrairement au miroir, lui ouvre la possibilité de se plonger dans ses profondeurs intimes. La révélation de l’eau, pour Narcisse, est double, féminine et masculine, réelle et idéale, réalisée dans la « sublimation de la caresse ». La question de la passivité, de l’œil font écho au narcissisme, celle du cygne (le « désir sexuel à son point culminant », sachez-le) et des anadyomènes également, en tant qu’elles sont d’abord des reflets.

Et puis, sans espoir, il y a l’eau d’Edgar Poe, dormante et lourde, morte, à l’image du sang et des humains, car une eau dans laquelle l’on ne parvient plus à distinguer son reflet est une substance morte, qui nous offre « une tombe quotidienne » et silencieuse.

Mais l’eau, pour Bachelard, est toujours ambivalente, à la fois vie et mort, comme la mère. L’eau, c’est l’élément de la navigation, du voyage sur la barque de Caron, de l’un à l’autre, et « tous les fleuves rejoignent le Fleuve des morts ». Quant au suicide, dans la pensée de Bachelard, il devient un « tragique appel des eaux » féminines, mort jeune, belle et mélancolique symbolisée par Ophélie.

Puis le critique d’évoquer les eaux composées, celles qui se masculinisent, par exemple, comme l’eau-feu alcool, ou l’association avec la nuit et la tourbe. Enfin, il achève sur cette image fascinante, la mère, parce qu’elle a plusieurs niveaux d’interprétation, en particulier pour le lait, liquide maternel original qui précède même le réel de l’enfant, « matière qui commande la forme ».

Cet ouvrage de critique n’en est pas un. Il est une rencontre et une confrontation avec l’essence de nos rêves, et les mouvances tourbeuses de nos pensées. Avec la beauté poétique des éléments, et de ce qui fait qu’irrémédiablement, certains d’entre eux (et pour moi, sans nul doute possible, il s’agit de l’eau) nous attirent en même temps qu’ils nous terrifient. Un moment de grâce dans un onirisme tant savant que poétique.

L’eau et les rêves de Gaston Bachelard : le rêveur savant

Quand la Critique devient grand Art.

Sans doute est-il suicidaire (mais bien français) d’écrire, sur un frivole blog ès articles en tous genres un article sur l’un des plus éminents critiques du XXe siècle, Gaston Bachelard. Parce que personne ne lira ceci. Parce que l’on se dira que ce type d’ouvrages trop universitaire ne correspond en rien au lectorat, déjà restreint, du blog de deux dos nus. Mais ô cher lecteur qui passe par ici, tu mérites de lire de la critique de haute volée. Ose lire de la Critique, tu le vaux bien.

Pourquoi lire de la Critique ?

La vraie question est « pourquoi lire de la Critique quand aucun professeur tyrannique et sadique ne vous contraint à le faire pour un exposé universitaire? » La Critique (et encore est-il faux de penser qu’elle est une et indivisible tant la réflexion qui s’y est jouée, particulièrement au Xxe siècle, est dense), c’est le gras de la Littérature. Ce n’est pas essentiel, mais dans les temps d’hiver, ça protège du froid, et c’est surtout conceptuellement très nourissant. Soit, l’approche n’est pas toujours évidente, c’est aride et si comme moi l’on a toujours la tête dans la lune ou que l’on est originellement blonde… ça prend du temps à maturer dans un cerveau aussi étriqué que le mien. Mais au moins ça tient au corps, et une fois lu, on s’en souvient !

Pourquoi lire Gaston Bachelard ?

Pardi, il faut lire Gaston Bachelard, parce que c’est un auteur Corti ! La précision pourrait sembler anecdotique pour ceux qui ne connaissent pas cette aristocratique maison d’édition, celle-là même qui en 2014 propose encore des livres à éprouver et « à fabriquer », non massicotés comme les traditionnels Poches. Soit, il faut l’indiquer et c’est remarquable dans le milieu de l’édition : la maison José Corti tient une place à part tant par son indépendance dans ses choix éditoriaux (c’est aussi devenu la maison de Julien Gracq, cet injuste refusé de Gallimard & Co) que par l’exigence de qualité intellectuelle. Mais juger un homme par la maison d’édition qui le publie serait porter atteinte à la place et à l’originalité que Gaston Bachelard a su conserver au sein de la critique du Xxe siècle.

Gaston Bachelard n’a pas inventé le téléphone de la chanson, mais il est le fondateur de ce que l’on a nommé la critique de l’imaginaire. Selon Tadié et son petit ouvrage salvateur La Critique du Xxe siècle, il contribue au renouvellement de la critique française et de ses méthodes en introduisant en tant que sujet d’étude l’imagination de la matière. Bachelard, c’est le premier à faire des images l’objet central de la critique, dans la mesure où ces dernières font écho, s’entrechoquent ou se reflètent pour révéler quelque chose d’essentiel et de primitif, et ce pour tous les auteurs confondus. Son objectif : « reconstituer à partir d’une image la découverte d’un monde où l’âme de l’artiste voudrait vivre ». Son idée : « physiciens, romanciers, tous rêveurs, partent des mêmes images et vont aux mêmes pensées ». Et derrière chaque image ostensiblement montrée se cache une autre image, cachée, celle-là même que se propose de décrypter le critique, plus universelle, intemporelle. Le feu, l’air, l’eau et la terre sont les quatre éléments, les quatre matières auxquelles s’attachent une infinité d’images à percer à jour. Mais qu’est-ce donc qu’une image, pour Bachelard ? Sans aucun doute, ce n’est pas une figure rhétorique, mais bien plutôt une combinaison de « fragments du réel perçu, de souvenirs du réel vécu », qui dépassent la réalité même.

Enfin, il faut lire Bachelard pour les liens. Lire Bachelard, c’est lire une somme de culture littéraire gigantesque faite de liens tissés d’une oeuvre à l’autre, pour construire un cheminement de la pensée clair et net, mais aussi une forme d’écriture critique non dénuée de poésie. Bachelard nous mène en bateau, l’embarcation est sublime et richement parée, et les embarqués que nous sommes nous laissons guider par le fil de la pensée vive de ce Charon moderne.

L’eau et les rêves, essai de l’imagination de la matière

Il peut paraître facile d’assimiler l’eau à la Femme, à ce qui fuit, mais Bachelard ne s’arrête pas à cela, Bachelard élève son propos à une forme de poésie, par le style, tout en ne diluant pas sa réflexion profonde de l’eau. Je ne peux ici m’empêcher de lui laisser toute la place, celle que mérite bien ses mots :

« on ne se baigne pas deux fois dans un même fleuve, parce que, déjà, dans sa profondeur, l’être humain a le destin de l’eau qui coule. L’eau est vraiment l’élément transitoire. Il est la métamorphose ontologique entre le feu et la terre. L’être voué à l’eau est un être de vertige. Il meurt à chaque minute, sans cesse quelque chose de sa substance s’écroule. La mort quotidienne n’est pas la mort exubérante du feu qui perce le ciel de ses flèches ; la mort quotidienne est la mort de l’eau. L’eau coule toujours, l’eau tombe toujours, elle finit toujours en sa mort horizontale. (…) la peine de l’eau est infinie. »

Dans son parcours, Bachelard tend à montrer la profondeur des images de l’eau. Il évoquera ainsi en premier lieu ces eaux lisses quasiment horizontales, « claires », « printanières et courantes », qu’il rattache au narcissisme et à l’amour. S’en suit un parcours au fil des eaux profondes à la Edgar Poe (plutôt lourdes, dormantes et mortes), l’analyse des complexes de Caron et d’Ophélie, les eaux composées, et enfin, les matricielles qui touchent à notre état originel : les eaux féminines et maternelles.

L’expérience du miroir, c’est l’expérience de la surface, superficielle. Au contraire, celle de l’eau est duelle, sado-masochiste pour le Narcisse en question, tiraillé entre le regret et l’espoir, la consolation et l’attaque. En effet, la fontaine, contrairement au miroir, lui ouvre la possibilité de se plonger dans ses profondeurs intimes. La révélation de l’eau, pour Narcisse, est double, féminine et masculine, réelle et idéale, réalisée dans la « sublimation de la caresse ». La question de la passivité, de l’oeil font écho au narcissisme, celle du cygne (le « désir sexuel à son point culminant », sachez-le) et des anadyomènes également, en tant qu’elles sont d’abord des reflets.

Et puis, sans espoir, il y a l’eau d’Edgar Poe, dormante et lourde, morte, à l’image du sang et des humains, car une eau dans laquelle l’on ne parvient plus à distinguer son reflet est une substance morte, qui nous offre « une tombe quotidienne » et silencieuse.

Mais l’eau, pour Bachelard, est toujours ambivalente, à la fois vie et mort, à l’image de la mère. L’eau, c’est l’élément de la navigation, du voyage sur la barque de Caron, de l’un à l’autre, et « tous les fleuves rejoignent le Fleuve des morts ». Quant au suicide, dans la pensée de Bachelard, il devient un « tragique appel des eaux »féminines, mort jeune, belle et mélancolique symbolisée par Ophélie.

Puis le critique d’évoquer les eaux composées, celles qui se masculinisent, par exemple, comme l’eau-feu : l’alcool, ou l’association avec la nuit et la tourbe. Enfin, il achève sur cette image fascinante, la mère, parce qu’elle a plusieurs niveaux d’interprétation, en particulier pour le lait, liquide maternel original qui précède même le réel de l’enfant, « matière qui commande la forme ».

Cet ouvrage de critique n’en est pas un. Il est une rencontre et une confrontation avec l’essence de nos rêves, et les mouvances tourbeuses de nos pensées. Avec la beauté poétique des éléments, et de ce qui fait qu’irrémédiablement, certains d’entre eux (et pour moi, sans nul doute possible, il s’agit de l’eau) nous attirent en même temps qu’ils nous terrifient. Un moment de grâce dans une onirie tant savante que poétique.