Les bobos du gratin

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par Rouge
Johanna, odalisque, Michael S Fleischmann

Johanna, odalisque, Michael S Fleischmann

Les gens rient quand je leur avoue mon métier. Un rire nerveux, jaune, qui tire souvent jusqu’à la grimace. Les lèvres se plissent, le bienveillant sourire se fige soudain. J’aime observer leurs réactions. Ils ont peur, les pauvres, et puis dans les conversations mondaines des cocktails du samedi soir rue Raynouard, ça met un petit froid. Normal.

« – Oh je voue une grande admiration à Lacan !, dit Monsieur Tic-de-l’oeil-droit.

– Ah bon ? Tiens, je ne savais pas que vous vous y connaissiez à ce sujet. J’ai une préférence pour le fondateur, Freud. Avez-vous lu Die Traumdeutung ? J’en suis subjugué à chaque fois ! (Là, c’est moi qui parle, même si, pour tout dire, je n’ai lu Die Traumdeutung qu’une seule fois, et encore n’était-ce que la traduction, et sous l’ennuyante contrainte d’un cours de Faculté, mais il m’a toujours semblé qu’entre deux verres de champagne, il fallait faire bonne figure, et la franchise loyale, dans ce monde de savants bourgeois, vaut bien sa part de petits arrangements avec la réalité)

– Mais nous avons là un fin connaisseur, monsieur Morlay ! S’exclame alors mon cher homme en me recommandant à sa chère femme (l’effet du titre en Allemand, car je doute en réalité que mon interlocuteur, si brillant et éloquent fût-il, sache quoi que ce soit de l’ouvrage en question)

Je savoure alors ce bref moment de gloire dont mon aimable vis-à-vis n’est pas conscient, car je sais que je vais soudain le rompre, et en finir brutalement avec cet enthousiasme surfait des conventions sociales assaisonnées au champagne Mumm (si bon soit-il). Avec un ton faussement humble, je fais l’aveu qui changera du tout au tout le cours de cette vaine discussion.

– Je n’ai pas grand mérite, je suis psychologue, et je ne vous apprendrai rien en affirmant que la Psychanalyse et la Psychologie sont deux sciences sœurs. »

Généralement, c’est à ce moment-là que le sourire se glace, ou que l’œil de Monsieur Tic-de-l’oeil-droit a cette vilaine idée de tiquer assidument, contredisant ainsi, pour qui sait lire une physionomie, le sourire de façade appris à force d’errer dans les hautes sphères de cette société codifiée par une hypocrisie bien pensante et le souci de l’impeccable paraître.

Blanc. Silence pesant. Monsieur ne sait que dire, ni que penser. Monsieur réfléchit. Il pense à tout ce qu’il a lui-même révélé de lui sur le divan de son propre psychologue attitré, toutes les horreurs et les miasmes de mots dont il s’est défait sur le beau velours rouge propret d’un meuble ancien, dans un cabinet à haut plafond exactement semblable au mien, avec de larges fenêtres qui donnent sur le bois de Boulogne, le tout garanti avec option allègement de porte-feuille conséquent. Il pense au pouvoir que peut avoir un psychologue, de connaître tous ses intimes secrets et fantasmes. Et il a peur. Pour le rassurer, j’utilise à propos une petite boutade connue par tout homme du métier.

– Rassurez-vous, je ne vous analyserai pas ce soir : vous savez bien que pour cela, il faudrait que vous me payiez !

Alors, j’ai droit à un regard en coin, timide encore, et un sourire légèrement plus sincère se dessine sur la face de Monsieur Tic, qui tique d’ailleurs un peu moins et change de sujet avec l’aisance de sa caste. Il est partiellement rassuré. Je sens sur moi un regard à la fois intimidé, et une forme d’envie que mon cher Monsieur, dans la décence des vanités mondaines, n’avouera pas malgré l’irrépressible besoin de savoir qui le tiraille.

Il hésite, il ne me connaît pas assez. Mais il aimerait savoir… Que je lui raconte les secrets enfouis de toute la bonne société qu’il accueille chez lui et qu’il nourrit à grands frais de toasts de caviar et autres exquis macarons. Que je lui révèle tout. Les fantasmes morbides, les adultères, les complexes et les pulsions, enfantines et masquées par le maquillage social. S’il savait comme les frasques de sa société, dont il ne connaît que les rumeurs autorisées par le paraître, me font rire sous cape. L’élévation sociale n’est rien, et au fond, que l’on creuse un peu au delà des apparences, que l’on gratte la surface, pas un ne rattrape l’autre. L’argent paye le psychologue, mais l’élévation morale, les honneurs, la gloire, la blague à d’autres !

La plupart de mes patients aiment à se contempler en se racontant, en racontant leurs vies qui défilent dans mon cabinet. Je prends quelques notes, je leur pose quelques questions gênantes, et ils sortent satisfaits, se complaisant de leur propre narcissisme, heureux d’avoir accompli leur confession mensuel. Au fond, ils m’ennuient avec leurs histoires de couple et d’argent, et de traumatismes enfantins montés en chantilly, pour se justifier d’une souffrance de classe exhibée telle un titre de noblesse, tout aussi importante que celles des pauvres, à proclamer la difficile condition de la richesse.

Si Monsieur Tic-de-l-oeil-droit osait, il me demanderait quelle est le parcours qui m’a le plus marqué, l’histoire la plus terrible. Je me réfugierais bien sûr sous le couvert de ce salvateur secret médical, si utile en de telles circonstances. Et puis, il serait bien déçu. Son voyeurisme sous-jacent attendrait de moi que je lui fasse le récit d’une femme avortée, violée, hystérique, d’un homme tyrannique ou suicidaire. Ces parcours-là, je les ai rencontrés. Et j’ai tenté, en ma qualité de professionnel de la santé, d’y répondre au mieux, dans les mesures de mon possible, quitte à parfois me retrouver impuissant.

Mais ces récits, ô combien violents, étrangement, et pour des raisons que j’ignore, ne sont pas de ceux qui me touchent le plus, en tant que praticien, et d’abord en tant qu’être humain. Ce sont les parcours d’adolescents qui m’émeuvent. Celui de Cécile.

Cécile a commencé la psychothérapie à 12 ans, parce que sa maman névrosée et shootée aux Lexomil pour être sûre de ne pas faire de cauchemars qui lui permettrait de réfléchir à la réelle vanité de son existence de femme entretenue et – hélas pour elle-intelligente, sa maman névrosée, donc, craignait (plus qu’elle ne vivait) la crise d’adolescence de la progéniture à laquelle elle avait donné naissance dans les affres de la maternité (autre sujet de névrose sur lequel je ne m’attarderai pas). Une petite fille comme on en croise beaucoup dans les rues de Passy. École privée, puis collège privée, et qui a passé son temps à côtoyer Charles-Edouard, Hippolyte et Aliénor dans la cour de récré. Enfance heureuse, dans le luxe, visite des musées le dimanche, écoute de Mozart et Beethoven. En réalité, si ce n’était pour rassurer sa mère, Cécile n’avait aucun besoin de moi. Elle le savait bien, et je le savais. C’était le point sur lequel, secrètement et sans que je puisse le lui avouer de front (il faut bien, malgré tout, justifier mes honoraires), nous étions parfaitement d’accord.

Je me souviens encore de la première fois qu’elle a franchi le seuil de mon cabinet. Sa mère l’accompagnait, comme pour signaler la nécessité d’une transmission de relai, du passage de la prise en charge maternelle à la prise en charge externalisée par le psychologue. C’est facile de se trouver de bonnes raisons de se décharger. Soit, la petite Cécile, toute frêle, est arrivée dans ses belles converses brillantes et son jean déchiré Guess, avec un air qui disait non de la tête aux pieds, et qui ne disait pas oui avec le cœur. J’ai demandé à sa mère de nous laisser. Maman est partie, dépitée qu’on ne la laisse pas assister aux séances de sa propre fille « la chair de sa chair », m’a-t-elle indiqué plus tard sur un ton de reproche. Cécile est restée dans mon cabinet, assise sur mon divan de velours rouge ramolli par le nombre de radotages vains du gratin mondain, à contempler les plantes vertes jaunissantes peu entretenues par mes soins. Pas un mot ne sortit de sa bouche. Pas un geste de colère, même pas contre sa propre mère qui la forçait à passer une heure en ma compagnie. Cécile resta là à attendre. D’ordinaire, j’essaye de lancer la conversation, quitte à ne parler que de plantes vertes. Mais il y avait dans son attitude quelque chose qui me plaisait. J’appréciai sa détermination au silence. Sa décision était nette, claire et tranchée : comme me parler ne servirait à rien, Cécile avait décidé d’économiser ses précieux mots. Au retour de sa mère pour chercher la jeune fille, j’indiquai à Maman que tout s’était bien passé. L’attitude de Cécile, en effet, pour moi, était celle de tout individu doté de quelques notions de bon sens. Comment accepter de révéler à un parfait inconnu ses secrets les plus intime sans avoir aucune confiance en lui ? Cécile n’avait pas confiance en moi, aucun lien ne nous attachait. Sa réaction, hors des conventions du monde dans lequel elle était habituée à vivre, me paraissait bien normale.

Je crois qu’au fil des séances, où elle ne me parlait jamais davantage, elle fut assez étonnée de ne pas recevoir de reproches de ma part adressés à sa mère. Si étonnée qu’il vint un moment où elle me questionna :

« – Mais pourquoi ne lui avez-vous pas dit… que j’disais rien ?

– Ça ne la regarde pas », répondis-je posément.

Gênée, un peu, malgré tout, elle ajouta :

« – Vous savez, ce n’est pas contre vous.

– Je sais. Et c’est bien normal. »

C’est à ce moment qu’une forme d’amitié nous lia. Oh, Cécile restait ma patiente, et la différence d’âge était bien trop importante entre nous pour laisser place à la moindre équivoque. Mais il arrive quelquefois, sans qu’on le décide sciemment, que l’on s’attache à ses patients. Des coups de cœur, en quelque sorte. Et oui, Cécile était incontestablement un coup de cœur.

Elle n’était pas différente de bien des jeunes gens de sa classe, et je lui prédisais un bel avenir de jolie attachée de presse superficielle dans le domaine de la mode, ou à la rigueur de la culture, aidée en cela par Papa et Maman et le réseau tissé au fil des années en lycées privées et des soirées branchées. Peut-être un passage par la drogue, des cuites, quelques erreurs de jeunesse, mais tout rentrerait dans l’ordre et Papa et Maman seraient fiers d’elle. En attendant, Cécile mesurait l’étendue de sa popularité par le nombre de likes et de commentaires sur son profil Facebook et par le nombre des coeurs d’Insta’ (instagram, j’eus droit à un cours accéléré à ce sujet, étant catalogué de faciès comme un pur inculte des réseaux sociaux, ce que je ne renierai pas). Mais il y avait quelque chose de plus chez elle que j’aimais… et que peut-être, je lui enviais un peu. Son innocence. Cécile n’avait jamais connu ces pics de malheurs, de ces éraflures qui donnent aussi aux gens une profondeur douloureuse. Superficielle, elle l’était sans aucun doute. Mais après tout, sa mère, ses amies ne lui demandaient pas autre chose. Etre jolie, et sourire à la vie, et sourire, et encore.

Elle me raconta, après de nombreuses séances silencieuses, tout doucement, presque chuchotant pour que les plantes vertes n’entendent pas, ses petites histoires de collégienne, faite de professeurs trop exigeants (« chiants »), sa besta’ avec laquelle elle se tapait des barres…qui courait après les garçons mais décidément ne savait pas y faire, ponctuant avec les expressions du moment, déjà dépassés aujourd’hui « non mais allo », « trop pas ». J’aimais cette manière de parler, propre à Cécile, qui jonglait avec le plus racé des vocabulaires et le plus trivial. Ses mots lui allaient, sans vulgarité : c’était exactement elle. Plusieurs mois défilèrent ainsi, sans jamais que je lui pose aucune question. C’était une convention tacite, entre nous. Cécile parlerait de tout, mais je devais ne rien dire, acquiescer, sourire quelquefois, la conforter dans ses décisions ou la conseiller uniquement quand elle le demandait.

Joachim, Margot et Anthonin, au fur et à mesure des semaines passées, je commençai à connaître pas mal des jeunes de la vie de Cécile. Et puis, il y avait Sébastien. Sébastien, ce beau bobo qui faisait bondir le cœur de Cécile quand il ajoutait un cœur rouge à la masse de ceux déjà collectionnés sur Insta’, et qui lui avait indiqué en commentaire, lorsqu’elle avait modifié sa photo de profil Facebook, « BG » (le diminutif de Belle Gosse, me rappela-t-elle doctement) en rajoutant le smiley clin d’œil qui change tout et qui était révélateur d’une indubitable réalité : elle lui plaisait. Bientôt, ils conversèrent ensemble en MP. Cécile avait un sourire qui rosissait tout son visage de petite parisienne blême lors de nos séances. Elle aurait aimé éclater de rire, exploser de bonheur. Je voyais bien qu’elle se retenait, avec la peur du petit oiseau qui ne veut pas se blesser, et cette envie pourtant de s’envoler. Ils ne s’étaient rien promis, après tout. Ces séances-là étaient heureuses. Cécile était transportée ailleurs. C’était joli, il n’y a pas d’autre mot pour le dire. Juste et simplement joli. Elle grandissait. (Sébastien avait un an de plus, il fallait être à la hauteur) à sa manière, elle s’intéressait à ce qu’il aimait, écoutait la même musique que lui…

Puis un jour, le mois dernier, Cécile était revenue autrement. Recroquevillée, comme un oiseau sans ailes, avec un regard froid où la petite étincelle brillante était presque assombrie. D’abord, elle ne voulut rien dire. Et puis, il y eut une ébauche de larme au creux de l’un de ses yeux, et puis une autre. De toutes petites larmes qui sans bruit filaient le long de sa joue. Silencieuses. Un seul mot, le mot qui dirait tout, « Sébastien ». Le point final. Sa mère l’avait amenée sans comprendre, sa fille ne lui avait rien dit. Cécile se terrait dans le silence. Ses amies, celles qui la « likaient » grave en lui faisant de vifs serments d’amitié, ils ne servaient à rien quand elle avait mal. Sa mère alors ? Elles ne parlaient de rien sauf de la surface. C’était normal. Une relation sociale normale où l’une pour l’autre elles ne se laissaient pas exister. Cécile ne voulut rien ajouter. Elle était seule. Je me tus. J’aurais voulu la serrer dans mes bras, lui dire que tout cela passerait, qu’on s’en remet toujours même quand on a le cœur glacé, qu’il faut vivre, et sourire, toujours sourire. Elle apprendrait bien, va, à jouer les bonheurs factices ; la vie lui apprenait déjà… Mais c’était toujours trop tôt.

Je crains notre nouvelle rencontre, lundi. On ne guérit pas de ses illusions perdues.

Pris dans ces pensées, je terminai mon verre et profitai d’un moment d’inattention de mon hôte (le récit de ses vacances à la voile) pour m’extirper de cette société mondaine. Je rentrai seul.


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