Les cruches m’ont tuer

Share Button

par Rouge

Confessions d’une « accroc » du shopping, à cran à éclater de son miroir.
Cœur de cruche ?

Cœur de cruche ?

Tout le monde la connaît et la répète à tout va, la citation de Simone de Beauvoir. Mais Simone voit trop beau : on ne naît jamais femme, on est contrainte de devenir une cruche. Et ça tue, avec un grand Thé bien noir.

De la normalité d’être une accro du shopping (et, en sous-main, d’être une cruche)

C’est tout à fait normal, pour une fille. Essentiel. Une vérité générale que personne ne met en doute : les filles aiment les « fringues », elles aiment se faire jolies. Leur frivolité originelle, leur charme. Il n’y avait qu’elles pour croire que la pomme allait leur donner la connaissance dans le Jardin d’Eden sans rien y perdre, et vous pour les suivre en toute bonne foi, Messieurs les fils d’Adam. Elles aiment être belles. Elles aiment passer leur week-end à courir les magasins, en escarpin de 8cm, et à porter, aidées de leurs fins poignets élégants (ou d’un homme récalcitrant mais qui ne peut s’empêcher de les aimer malgré leur cruauté de charmante princesse), la quinzaine de sacs d’achats Prada, Dior etc. L’ultime désir, le rêve paradisiaque de ces ombres nacrées, à la peau diaphane, fragiles et douces : passer leur vie dans un centre commercial. Faire résonner déraisonnablement un porte-feuille bien trop rempli et s’apprêter comme une rose dans la perfection de ses doigts d’aurore. Se crémer, se poudrer, maquiller ses défauts pour être perfection. Et au monde, se dévoiler pour être la plus belle de toutes dans le miroir de Blanche-Neige, délicate et parfaite.

Pour qui être coquette ? Pour vous pardi, messieurs. Cela ne peut être que pour vous que l’on se pare, que l’on se maquille, que l’on souffre le martyre sur des échasses hors de prix, et que l’on se met, pure folie, à raccourcir nos jupes parce qu’il faut bien vous plaire, et que vous les aimez, nos jambes galbées et bien lisses et épilées dans un carcan de nylon. D’ailleurs, une jupe, une robe, c’est une promesse : un homme a le droit d’apprécier, de siffler, de regarder avec obstination la chair fraîche qu’on lui présente, offerte, et qui n’attend que lui pour se sacrifier à l’autel de Vénus. Car c’est une déclaration, une promesse de partie de jambes en l’air, sinon, pourquoi dévoiler ainsi ses jambes outrageusement ?

Cela ne peut être que pour vous que l’on évite les excès de chocolat ou de toute autre substance licite ou illicite, afin de correspondre à l’image sacro-sainte des magazines. Et c’est bien de sainteté dont il est question : nous voulons être vos déesses, celles que vous glorifierez pour leur beauté, pour leur superficialité de beaux vases. Ces objets décoratifs que vous traînez dans les cocktails. Bref, nous voulons être vos cruches préférées, vos barbies, vos poupées gonflables en plus vraies… Celle que vous choisirez en passant devant l’étalage de la boîte de plus ou moins grand standing selon le prix que vous voulez y mettre, celle dont la longueur des jambes et le dévoilement plus ou moins total vous conviendra, pour un temps lui aussi plus ou moins déterminé (car nous sommes des objets de consommation jetables). La parole ne nous est pas nécessaire : nous savons très bien que ce n’est pas ce qui vous intéresse chez nous. Et oui, nous sommes conditionnées pour vous plaire, messieurs, et nous faisons tout, absolument tout, pour cela.

Quant à vous, chéris de nos cœurs de pacotille, restez le plus brute de décoffrage que possible… Nous aimons, nous chérissons les brutes de décoffrage ! Soyez bourrus, virils, à la limite de l’indélicatesse. Nous aimons cela. Et aimez-nous pour ce que nous sommes : un bout de tissu, et une peau à dévorer !

Mortel apprentissage de la cruche’attitude

Être de belles peaux (avant d’en être de vieilles), voilà ce que l’on nous a appris, dès le plus jeune âge. Il faut être lisse, sourire. Ne pas montrer de déception lorsqu’on vous offre un cadeau qui ne vous plait pas, ou lorsque l’on vous arrache ce dessin dont vous étiez si fière. Aimer les habits, aimer être jolie dans une jolie robe, avec des soquettes blanches. Ne pas avouer ses hontes. Mais voilà, l’une de mes hontes (oui, je crois que je suis complexe, au fond : j’ai plusieurs, un nombre illimité même, de grandes hontes existentielles), c’est le shopping.

« – Faire du shopping ?

– Oh oui ! J’adore ça ! »

Ce n’est pas faux, mais ce n’est pas vrai non plus. Je n’ai jamais haï le shopping tout à fait. Mais l’aimer, ne pas ressentir du mal quand on vous confronte à ce décor du corps… Est-ce que, parce que l’on est une petite fille, puis une femme, on aime forcément n’être que ça, qu’un morceau de tissu 100% coton, ou encore, mieux, du synthétique sexué ?

Voici ce que j’ai longtemps ressenti :  » Cette réticence : refuser de toutes les fibres de son être la cruche que l’on me demande d’être, figée, immobile. Parce que même si les autres ne voient qu’une cruche dans cette personne maladroite qui n’arrive pas à se contenter de son corps, au fond il n’y a pas ça. Il y a une petite fille qui ne correspond pas à son image et qui n’arrive pas à s’y trouver. Un regard impitoyable sur un corps, qui tire sur lui à coups de revolver sans aucune compassion. C’est toujours plus facile de se malmener ou de se blesser soi-même.

Entrer dans un magasin, pour moi, c’est ne plus se considérer que comme un corps, une enveloppe, une cruche vide. Le grand face à face me confronte avec ce miroir qui me renvoie une image ne correspondant en rien à la sainteté magazinière, pas du tout à celle que je suis, celle qui pense et n’est pas qu’une paire de bas nylon (ô combien sexy qu’ils pussent être). A quoi bon me parer alors d’habits, ils me sont indifférents. J’essaime les « bofs ». Mes proches s’énervent. Comment comprendre pourquoi je fais ma crise ? Avec la conscience d’être insupportable, la honte qui monte à la gorge et submerge, de ne pas aimer ça. Qu’y peuvent les sourires marketing et la diction commerciale des vendeuses : m’enfermer encore davantage dans ce corps qui n’est pas moi en entier… Regarder le jean qu’on n’arrive pas à fermer parce que les tailles du XXIe siècle ne sont pas vraiment calées sur mon corps. Réessayer. Forcer. Abandonner avec un haut-le-cœur de honte. Honte de traîner ce corps ici, ce corps qui n’est pas le leur, qui n’est pas le vôtre, qui ne sera jamais celui que l’on placarde sur les vitrines, car il est à moi, même si j’ai du mal à l’aimer, même si je le malmène… C’est moi qui le malmène, j’ai du pouvoir sur lui, pas vous…

A quoi servent tous ces vêtements ? Il n’y a rien à embellir. Aucun homme ne risque de se retourner sur moi : je n’ai pas le bon diamètre de cruche. La plupart du temps je n’y prends pas garde. Mais dans un magasin, c’est frontal, un gifle glaçante sous les spots. « Ceci est toi » te dit le miroir, dans cette jupe qui ne te va pas… « Ceci est toi » et tant pis pour toi si tu n’aimes pas… Alors on se tait, on fait silence parce que les autres ne comprendraient pas que vous aimez la beauté d’un bel habit mais que sur vous, même la marque de luxe ne vous sublime pas…Alors on se cache et on meurt un peu sous des habits de paraître, qui cachent trop, et qui ne correspondent pas, trop distants de l’être.

Et aujourd’hui, morte ?

Non, bien sûr que non. L’on ne meurt pas avec l’indécence d’une faute de grammaire. Ou alors c’est que l’on est ou trop frivole ou trop sérieuse.

Accepter son corps n’est pas évident. Ça m’a pris du temps, ce n’est pas tout à fait fini et ça ne le sera jamais tout à fait parce qu’un corps change… Je n’accepte toujours pas d’être une cruche. C’est très différent : j’en joue. Je joue mon rôle honorablement, mais il y a toujours un double fond, tôt ou tard, plus ou moins masqué. Mes tenues, ce que vous prenez pour des artifices, de la parure, elles ont du sens. Elles sont un peu moi, j’arrive à me les approprier. Elles ont les couleurs de mon temps, mes robes, de mes bonheurs et du reste. Elles sont un peu moi, elles me cachent et me révèlent. Ça change tout de pouvoir être soi dans son corps. Se donner cette liberté. Et détrompez-vous, lorsque je mets des bas résilles messieurs, ce n’est pas pour vous plaire (en premier lieu, même si je ne suis pas non plus totalement indifférente à cette façon étrangement et peu discrètement différente que vous avez de regarder des bas). C’est d’abord pour me plaire à moi. Forme de petite liberté que je gagne avec moi-même. Lorsque je mets une robe, ce n’est pas une promesse de jambes dans tous les sens, c’est une petite acceptation, un combat caché mais gagné avec la femme que je suis, avec l’être tout à fait féminin, tout à fait moi que j’aimerais être sans concessions.

Désolée donc, chers messieurs, qui me faites sourire intérieurement, car certains d’entre vous ne savent pas trop se faire une contenance… Ce n’est pas pour vous que j’étrenne mes nouveaux habits et que je rêve de soie : la réalité est bien plus égoïste. Et si cela blesse votre orgueil mâle placé, tant pis, la fausse cruche que je suis se casse !