Les dernières vendanges

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par Rouge

photo vendanges ok

Les temps changent.

Septembre, octobre, chaque année, c’était immuable. Après celui des cartables venait le temps des vendanges. Les vignes avaient cette couleur pourpre vive, et chaque champ semblait vouloir éclairer l’autre, soleil d’été indien qui refleurissait juste avant l’hiver. Les routes goudronnées se tachaient de restes de terre ou de quelques raisins tombés sur le sol et rejetés par une remorque trop cahotée. Dès l’aurore, les vrombissements des tracteurs résonnaient. C’était l’heure. L’heure des vendanges.

 

Ca n’avait l’air de rien, comme ça, parce qu’on savait que l’année d’après, ce serait toujours pareil, que c’était l’ordre de la nature et qu’on ne pourrait rien y faire. Il y aurait toujours des raisins à couper, du vin à faire, des poètes pour lui écrire des chansons et des hommes pour l’aimer. Joseph aimait cela. Cette effervescence, ce bilan, enfin d’une année où il avait fallu soigner avec patience les cèpes de vigne, les faire se tenir droit, bien tirer sur leur tige de fer, les cambrer les traiter contre ces maladies qui les dévoraient de plus en plus année après année. C’était dans ses tripes, dans son sang comme si un peu du précieux nectar y avait coulé. Une passion transmise de génération en génération, quelque chose de brut qu’on ne lui arracherait pas. Il ne se l’expliquait pas. Pas la peine de se poser des questions. Il avait su qu’il serait vigneron, comme son père avant lui, et son grand-père avant encore. Pas sous la contrainte. Mais ses terres, ses morceaux de cendres qui l’enracinaient ici avaient besoin de lui.

 

Comme des femmes, il les connaissait intimement, les cèpes de ses vignes. Il en savait les lignes fragiles, celles qui avaient besoin de soin, plus délicates. Les fortes aussi : celles qui donnerait des raisins riches, de belles grappes sucrées. Il en connaissait toutes les maladies, simples au fond pour qui sait regarder.

 

Alors depuis près de 30 ans, Joseph était le chef des vendanges. Pas un chef imposé ; il le méritait bien, son statut. Joseph était celui qui portait la hotte, un peu comme ce premier de cordée des montagnard. C’était lui, l’officier aux avant-postes, celui qui pendant des journées entières portait sur son dos les centaines de kilos de raisins ramassés dans des seaux et qu’on lui déversait sur le dos C’était lui, l’homme fort, le seul des vendanges, qui parlerait peu, mais qui donnerait le rythme. Lui, le chef d’orchestre d’une symphonie atone.

 

Chaque année, les vendangeurs se rassemblaient pour cette fête. Oh, non, ce n’était pas tout à fait une fête. Il faudrait courber l’échine, s’engluer les mains du sucre de la vigne, d’une colle brunâtre et sale, un peu répugnante. Mais il y aurait bien Marcel et Victor pour réchauffer l’atmosphère avec leurs goualantes. Marcel et Victor, c’était les Laurel et Hardy des vendanges. Marcel était une toile à repasser, plus maigre qu’un clou, ravagé de rides dans lesquelles on aurait lu les interstices d’une vie de dilettante à faire le gardien de stade par passion pour une équipe de football. Victor, c’était plutôt ce personnage gros et lisse un peu pataud. Ils se détestaient autant qu’ils s’aimaient, les deux bougres ! Le vin, la cigarette, les femmes, tout y passerait, et on rirait encore longtemps des blagues de ces deux empêcheurs de tourner en rond. Il y avait Charles, aussi, qui chaque année nous faisait bien rire avec sa façon de tenir le sécateur : fils de vigneron, on aurait dit qu’il lui fallait un moment d’adaptation prolongé pour reprendre en main le précieux outil… Mais quand le reste du temps on est fonctionnaire, il ne fallait pas trop s’étonner qu’il fût plus à l’aise avec la paperasse que la vignasse ! Et puis il y aurait les pauses, où la femme de Joseph rapporterait du café et des viennoiseries. Le repas de midi était toujours animé, vif et gai, dans la cave de la maison. On avait ressorti les chaises d’été, en plastique, et on mangeait comme pendant les vacances. En colonie, à parler politique aussi en disant qu’ils étaient tous pourris, et en refaisant le monde tout en buvant un bon blanc de l’an passé.

 

Quelquefois, les mercredis, les petites venaient aussi. Elles remplissaient bien consciencieusement et silencieusement les jolis seaux qu’elles avaient utilisés quelques mois auparavant sur la plage. C’était encore le début de l’année scolaire, elles avaient le temps et les maîtresses ne donnaient que des dessins à colorier. Joseph, tout fier qu’elles participent aussi, leur donnerait leur petit salaire, comme à tous les vendangeurs, et elles auraient l’impression d’être des adultes. Du moins, c’était comme ça, lorsqu’elles étaient petites, mais elles avaient grandi maintenant… Ca faisait bien longtemps que le temps des vacances, des bacs à sables était révolu.

 

Joseph, ce matin, était arrivé le premier. Il avait arrêté le tracteur, et il attendait les vendangeurs. Il contemplait ce petit lopin de terre. La dernière de ses vignes. La dernière qu’il allait vendanger. C’était fini. Il n’y aurait plus de vendanges après. Plus avec lui. Une parcelle de lui s’en allait silencieusement, dans le craquement de ses épaules fatiguées… Joseph, lui, savait bien tout le mal que ça lui ferait. Renoncer un peu tous les jours, accepter que ce ne sera plus possible. Il ne dirait rien. De cela, il serait trop fier pour se plaindre. Oh, c’était si injuste, si difficile de vieillir quand on aurait bien voulu, toujours continuer. Il ne pourrait plus sans se briser tout à fait pourtant, il n’avait plus le choix. Le poids de la hotte sur son dos pesait trop lourd, ses épaules s’étaient usées comme avant elles celles de son père, celles de son grand père. L’arthrose s’était vicieusement insinuée pour grapiller des grains de vie.

 

Joseph ne voulait pas… mais il sentait ses yeux s’embuer, et un flou. Allez, tiens toi comme un homme, les vendangeurs vont arriver. Va, la vie ne s’arrêterait pas de tourner. Les gens boiraient de ce vin que les hommes vendangent à la machine, sans plus distinguer les bonnes grappes de raisins des pourritures asséchées. La hotte, c’était bien trop difficile à porter pour les jeunes d’aujourd’hui. On éventrerait les vignes en leur arrachant les feuilles pour augmenter la production, on leur ferait mal pour un degré d’alcool plus fort. On se mettrait à planter des vignes même sur le bord des routes, au plat, pour que les grands domaines puissent continuer à prospérer. Et puis des spécialistes en œnologie, et des ingénieurs passeraient et regarderaient tout ça sans comprendre, sans savoir qu’il y avait des vies, des dynasties agonisantes dans ces grains de raisin, et que le vin était aussi le sang des hommes et de la passion, et de la souffrance aussi. Mais dans ce vaste monde si intelligent, un petit vendangeur n’aurait plus sa place, alors aujourd’hui… demain… qu’est-ce que ça pouvait bien changer ?

 

Ses filles, elles ne pourraient pas. Qui pourrait, aujourd’hui ? Elles vendraient le domaine, et des vendanges, on ne saurait bientôt plus rien, rien qu’un simple souvenir froissé d’un temps… Mais les temps, hélas, oui, les temps changent.


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