Les Femmes Célibataires : nouvelles romantiques du XXIe ?

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par Rouge

« Je veux être Chateaubrillante ou rien » : folie ou prophétie, et si la femme célibataire était la nouvelle figure d’un Mal du XXIe siècle ?
Le voyageur de Friedrich serait-il en phase de devenir une voyageuse ?

Le voyageur de Friedrich serait-il en phase de devenir une voyageuse ?

Le romantisme est mort. Il n’y a plus que ce sentiment au goût fraise tagada, raisonnablement fleur bleue et bien mignon, à retrouver en tranche généreuse jusqu’à écœurement dans les romans de chick’litt à la mode.

Mais s’y reconnait-on encore ? N’y a-t-il pas un grand écart entre cette image de femme superficielle dont l’on nous affuble comme d’une jolie robe et ce qu’il y a en dessous ? Comme si le paraître des femmes avait à jamais surpassé l’être ?

Il y a bien un problème, à l’heure où s’élèvent bruyamment les revendications anti-théorie du genre (une sorte de théorie new-age nouvellement arrivée sur le marché des concepts à la mode) ; à l’heure où l’on s’interroge avec une fougue (un peu hypocrite?) sur la démocratisation d’un mariage « pour tous » quand bien même cela faisait longtemps que le mariage en soi a perdu ses lettres de noblesses ; à l’heure où l’on conteste à une femme le droit de maîtriser son propre corps à travers la remise en question de l’IVG.

Soit, je n’entrerai pas ici dans le débat politique. Restons-en à l’art, c’est déjà ça : je postule donc qu’il y a un problème de départ, un problème de classe, de catégorisation de la gente féminine qui s’est accru au XXIe siècle, mais qui commence dès le XIXe. Et comme je ne suis, mais alors pas du tout raisonnable, et que j’ai la flemme d’inventer un nouveau mot, j’ai appelé ça le « romantisme du XXIe siècle », et je lui ai trouvé un parangon, une icône : la femme célibataire, révélée dans de nombreux romans dès le XIXe, et qui vient écorcher l’image sociale de la gentille femme en soquettes blanches, bien rangée à côté du frigidaire et de l’armoire à cuillère, ou celle de la femme fatale goulue et insatiable.

I. Société zéro modèle, mille mannequins

Au XIXe, Papy de Musset râlait déjà, dans ses Confessions d’un enfant du siècle : « je suis venu trop tard dans un monde trop vieux ». Certes, il n’était pas le seul. Et puis remarquons tout de même qu’il y avait aussi des femmes qui râlaient, Mamie de Staël au premier rang !

Soit, si j’observe ma société actuelle, en essayant néanmoins d’avoir un peu de recul malgré mon jeune âge, je m’accorde assez avec ce cher de Musset sur la question féminine. Sur quoi s’ouvre ce XXIe siècle : quelques histoires politico-présidentielles croustillantes, et sur le plan de l’art, une vague de déception. Parce que moi, lectrice, je me contrefiche de la vie sexuelle de Christine Angot,  et les Cinquante nuances de gris d’une femme qui fait parler son vagin comme dans un dessin animé ne me touchent pas. Mai 68, libération des mœurs, me dit-on… Fais-toi un petit roman à l’eau de rose à la mode, plutôt ? La rose a fané et l’eau a tourné : partout, je ne vois qu’une femme qui ressemble trop à une poupée gonflable multi-options, qui adore le shopping (personne ne s’est jamais demandé pourquoi les femmes adoraient le shopping), ne vit que pour trouver un prince charmant potable, et a le malheur de ne tomber que sur des Dom Juan imbuvables.

Non, franchement, si je devais me reconnaître dans ça… dans ces mannequins plastifiés et bien rangés dans ces pages noircies…  Elles ont des prénoms, et un physique bien sili-conné comme il faut, les Zahia, les Loana, les Nabila… En musique, l’on me chuchote qu’Elodie Frégé est osée… Il paraît qu’elle se plaint parce qu’on ne rend pas assez hommage au brio de ses chansons. C’est vrai que lorsqu’on oublie le nom des amants qui passent à la pelle dans son lit dans son tube (à lèvres pulpeuses) phare, l’on s’attendrait, je le conçois, à un peu plus de reconnaissance. Allez, chère Elodie, va retourner écouter Barbara, ça te fera des gammes, et puis en matière de sensualité féminine, ma foi, c’est très bon. Heureusement, Anaïs sauve un peu la mise, avec un titre au nom évocateur ( BB baise-moi !), resté cependant, l’on s’en étonne, assez confidentiel…

Mais pour moi, quand je suis en quête de modèles, la grande généralité des femmes qui me sont données à voir restent des mannequins-ersatz : un vaste océan de néant alors que je recherche l’être. Quelle place a-t-on à m’offrir dans une telle société ? Qui pour donner ses lettres à l’être, à ce continent noir théorisé par Freud. J’ai le droit de plaire mais pas trop, de séduire mais pas trop, d’être libre mais pas trop. La limite est plus marquée, toujours, que pour les hommes (si facilement catalogués Dom Juan ou Princes charmants) : un homme qui s’affiche avec une petite jeunette est encore, aujourd’hui, un Dom Juan ; une femme qui s’affiche avec un petit jeunot est, elle, une cougar (donc par définition ridicule et superficielle, et pire encore, superficielle malgré sa prétendue sagesse de l’âge). Un homme avec des kilos en trop, c’est un homme fort, solide, costaud. Une femme, c’est un thon ou autre fruit de mer peu ragoûtant. La comparaison pourrait se faire éternellement. Elle est révélatrice d’un classement qui pour le moment perdure, entre hommes et femmes, et même au sein des femmes : la femme convenable et celle au comportement condamnable.

II. Impossible classement des femmes actuelles et expérience des limites

Alors comme Musset, je regarde en arrière, et je cherche des êtres. Et là, je rencontre des femmes à la fois classées, déclassées (et classe) qui s’affirment rageusement dans l’art grâce à de grands auteurs, mes chers écrivains qui voient toujours un peu plus loin et un peu plus beau qu’il n’y paraît. Des femmes qui étonnamment ressemblent davantage à ce vers quoi tend la société actuelle. Car elles ont de l’audace, un élan conquérant pour prendre leur place hors des conventions, et souvent elles s’emparent du titre du roman (première victoire!). Il y a la figure de la catin, la Nana de Zola, sorte de Dom Juan féminisée, qui se délite avec le second Empire dans une dégénérescence sensuelle affirmée, théâtralisée en striptease. Il y a la femme adultère aussi, celle qui ne trouve plus dans le mariage le bonheur ultime de son existence, l’Emma Bovary de Flaubert. Et puis la mère célibataire Tess d’Urberville, Effi Briest… Dans la chute, dans le déclassement social, dans la perte de leur « honneur », ces personnages féminins se révèlent et s’affirment, gagnent leur destin souvent tragique (mais littérairement immortel), bien que toujours elles soient vues et écrites à travers le prisme déformant du regard de l’écrivain-homme. Elles conquièrent leur identité, seules, dans un espace-temps à contre-courant, et en cela, elles sont profondément romantiques. Leur point commun : ce sont des « forces qui vont » (merci Hugo) et qui avancent malgré les difficultés et les barrières d’une existence et d’un destin cruel. Victimes de la société, et coupables pourtant d’être autre, et de l’être jusqu’au bout.

Quel rapport avec le XXIe siècle ? C’est que la femme a toujours une place à conquérir, et particulièrement la célibataire, qui parasite et vit hors-système. Ne correspondant pas à la norme « mariage-petite maison dans la prairie », difficile pour la célibataire de n’être qu’autre chose qu’un parasite inutile à la société, sur le plan de la procréation. Si l’on regarde celles qui réussissent à gagner leur place, ou du moins à faire entendre leurs voix sur la scène médiatique, force est de constater que le XXIe siècle s’ouvre sur un mouvement particulier : celui des Femen. Aussi contestables que soient certaines de leurs actions, elles détournent et transgressent l’image du corps de la Femme-Objet pour en faire un étendard à des revendications (pseudo-)politiques. De nouveaux modèles s’imposent-ils donc ?

Il y a celles aux goûts d’absolus, tranchés et nets, bien loin de la princesse des contes de fée qui voudrait que l’on décide de tout à sa place, et rêve de porter la meringuette blanche depuis sa plus tendre enfance. Elles ne se satisfont pas du mariage, elles en veulent (toujours) plus. Par là même, elles font peur aux hommes, ils n’ont plus la maîtrise totale d’une bonne petite femme, ils ne peuvent plus l’emprisonner dans un état civil. Bérénice est de cette trempe, dans Aurélien. Tragique, elle a le goût de l’absolu, amoureuse de l’amour. Elle est de ceux pour qui « tout n’est jamais assez quelque chose ». Et que lui propose cet Aurélien qui a fait la Guerre, cet homme par trop féminin, écorché comme le coude blessé de la Seine dans lequel il vit (île Saint-Louis) ? Un mariage, une vie rangé, et l’accomplissement charnel qui va avec ? Sorte de kit basique d’amoureux transi (ce qui est déjà un exploit pour ce séducteur notoire). Mais qui aime-t-il, lui ? L’amour, la femme morte, cette Bérénice aux yeux fermés, la seule qu’il puisse posséder, alors que la femme entière, elle, est sans limites… La littérature nous le montre bien, cela : l’affirmation de la femme en tant qu’être humain rend le couple impossible (dans sa perfection). Elle a des sens, des désirs, elle est l’illimité, la possession toujours à reconquérir, et non cet objet bien ciselé dans les poèmes, et c’est aussi un constat que Louis Aragon lui-même devra accepter : laisser de la place à Elsa Triolet.

Et s’il est une chose qui fait peur à la gente masculine et plus généralement à la tradition, c’est la sortie des limites. La recherche d’un échappatoire aux bornes que l’on nous impose. Et si le mariage n’était plus satisfaisant ? S’il ne constituait plus une fin ? Déjà dans le Chéri et La Fin de Chéri de Colette, cela transparaît : « un mariage, à présent, c’est une mesure pour rien. », c’est la »bonne entente monstrueuse » de deux êtres qui ne se connaissent pas, celle d’Edmée et Fred Peloux, alors que le grand Amour, celui d’avant-guerre, de Léa, courtisane vieillissante, est finalement laissé de côté. Comme une histoire toujours recommencée, celle des hommes et des femmes, c’est avant tout celle de catégories toujours faussées…

III. Ouverture du XXIe siècle : à quand des femmes qui s’écrivent !

« Si on voulait être sincère, on avouerait qu’il y a l’amour bien nourri et l’amour mal nourri. Et le reste, c’est de la littérature. Si je savais écrire, ou parler, mon petit, j’en dirais, là-dessus… Oh ! Naturellement je n’inventerais rien, mais enfin je saurais de quoi je parle. Ça changerait des écrivains d’aujourd’hui. » C’est la voix de Léa, dans La Fin de Chéri, mais aussi celle de Colette, romancière, qui de ses mots libère une condition féminine encore trop étriquée dans ces conventions.

En l’an 2000, au fond, l’on aura pu croire que nous avions passé toutes les barrières, que les femmes étaient à présent libres et parfaitement égales aux hommes. Devant la loi, mais pas dans les mentalités, pas face aux contraintes de la vie, les enfants, la vie de couple et de famille. Et l’on se rend compte, en 2014, dans des temps obscurs où le féminisme est davantage une mode pour montrer qu’on en veut, que rien n’est jamais acquis et qu’il faut encore s’engager, mettre les mains (délicates) dans le cambouis, et parler, oser dire ce qui ne s’est jamais dit, tout en s’extrayant du costume plastifié de bibendum féminisé. Érection en cours.

Il est un sujet tabou que la littérature s’est encore refusé à dévoiler clairement… Et le « elle s’abandonna » (Madame Bovary) certes très suggestif de ce cher Flaubert n’est pas très clair. Ces chers messieurs seraient-ils gênés pour aborder le désir féminin? Cette chose sale qu’ils ne connaissent pas de l’intérieur, évidemment, cela est un peu délicat. Oui, parce que les hommes, depuis Rabelais, on sait tous que ce sont de gros bourrins obsédés de sexe. Mais enfin les femmes… c’est autre chose. C’est délicat, une femme, et ça a des désirs délicatement cachés derrière des sourires angéliques. Et puis ça succombe toujours un peu forcée, parce qu’au fond, leur laisse-t-on le choix d’aimer ça? « 95 fois sur cent, la femme s’emmerde en baisant »(ou alors c’est qu’elle souffre de « nymphomanie chronique »), c’est bien connu, merci Brassens, « la femme est avant tout sentimentale ». Heureusement, il y a Renée Néré, La Vagabonde (et miroir comme son nom) de Colette, cette femme qui se heurte à des choix, et au grand choix devant lequel se trouvent beaucoup de femmes d’aujourd’hui encore : celui de poursuivre une vie libre et hors de toute contrainte, ou celui de succomber à des désirs charnels, et à se laisser porter et posséder par un autre, l’aimé, sans plus avoir ce libre arbitre si précieux pour sa propre existence. Face à son amant, elle choisira finalement la liberté du vagabondage et de l’errance de femme de spectacle à une nouvelle cloison dorée de mariée.

Mais les femmes n’ont pas seulement, au XXIe comme au XXe, des choix de vie à faire : c’est aussi sur le plan du langage qu’il faut s’emparer des mots, des mots des hommes cela s’entend. Nathalie Quintane prend a pleines mains les mots sulfureux du sexe, et détourne dans sa poésie ce langage superficiel que les hommes se croyaient seuls à pouvoir se permettre. Colette déjà, dans La Vagabonde, s’était employée à soulever délicatement le voile des désirs de femme et à l’appropriation de ce désir en quête de liberté par le langage. Prendre les mots et les faire suer la femme, leur donner cette valeur qui leur est propre. Sucer la langue sans se rabaisser, et conquérir une langue pour exister et affirmer, voilà encore un chemin créatif et riche à parcourir pour le XXIe, dans ce courant d’académisme ambiant !

Parce qu’au fond, je voudrais que l’on me montre autre chose, que l’on me fasse entrer dans le corps, que l’on me fasse deviner mon propre corps, et comprendre, et percevoir toute la beauté. J’attends une œuvre qui me montre qui je suis dans un miroir déformant, fort. J’attends qu’on me mette face à une femme qui n’est pas de pacotille, entière dans sa grandeur et sa décadence. J’attends que l’on me montre de la délicatesse avec poigne et force. Bref, l’avenir a trouvé son slogan (merci Papy Hugo) : mettre un bonnet rouge – de soutien gorge – au dictionnaire, et faire gagner une place et une identité aux femmes dans l’Art par tous les moyens, dans une lutte non exempte d’un nouveau romantisme !

 


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